Regards Décembre 1995 - La Cité

De l'inégalité parmi les jeunes

Par Roland Pfefferkorn


La jeunesse ne constitue pas une catégorie homogène. Les inégalités y sont exacerbées, notamment en ce qui concerne l'école et les loisirs.

Le monde des jeunes a profondément changé depuis une vingtaine d'années. L'entrée dans le monde adulte se fait de plus en plus tard; et de plus en plus difficilement pour une fraction d'entre eux. Cette prolongation sociale de la jeunesse est aussi un reflet de la croissance des inégalités sociales dans l'ensemble de la société. En effet, les jeunes, par rapport aux plus âgés, sont d'abord ceux qui sont le moins établis. Aujourd'hui, à 20 ans, la moitié des jeunes est scolarisée; quand ils cherchent du travail, c'est vraiment " la galère " pour ceux qui n'ont pas de diplôme, et difficile pour ceux qui ont un diplôme " ordinaire "; quand ils ont trouvé du travail, c'est, de plus en plus souvent et de plus en plus longtemps, une occupation à temps partiel ou à durée déterminée; dans ce contexte, le logement autonome est de plus en plus inaccessible. Résultat: les jeunes restent chez leurs parents. Mais si, globalement, la jeunesse subit davantage les effets de la croissance des inégalités et si la richesse se rencontre peu parmi les jeunes, il n'en reste pas moins qu'ils ne subissent pas tous la crise actuelle et ne vivent pas la montée des inégalités de la même manière.

Les clivages de classe traversent largement la jeunesse. Ils la scindent en différents groupes et sous-groupes. Suivant l'expression fameuse de Pierre Bourdieu, la " jeunesse ", aujourd'hui comme hier, n'est bien " qu'un mot ". Ces clivages divisent en premier lieu les jeunes sur le plan des conditions d'existence et des perspectives d'avenir, notamment en ce qui concerne l'emploi. Nous nous intéresserons cependant ici plutôt aux oppositions de classe dans deux autres domaines: l'école et le temps libre.

 
Les inégalités à l'école

Le développement considérable de la scolarisation ne doit pas faire illusion. Il ne s'agit pas là de " démocratisation " dans l'accès aux études, mais plutôt d'un phénomène de " démographisation ". De nombreux indicateurs font même apparaître le maintien, voire parfois l'augmentation des écarts sociaux sur le plan de la réussite scolaire. L'enquête de Pierre Bourdieu sur les lauréats du Concours général de 1966 à 1988 montre, par exemple, une nette tendance à l'accroissement de la part des catégories déjà les plus fortement représentées en début de période. Les lauréats dont le père est professeur passent de 15% à 24% entre ces deux dates, ceux dont le père est cadre de 27% à 40,5%. Les ressources culturelles des familles sont dans ce cas décisives.

A la sortie de l'enseignement secondaire, quatre sur cinq enfants de cadres supérieurs et professions libérales obtiennent leur bac contre à peine un peu plus de un sur cinq parmi les ouvriers et les personnels de service. Certes, globalement, les écarts se sont réduits: un enfant de cadre ou d'enseignant avait cinq fois plus de chances qu'un enfant d'ouvrier non qualifié d'entrer en terminale vers 1980-1982 et l'écart n'est plus que de un à trois à la fin des années 1980. Mais les enfants de cadres et d'enseignants choisissent massivement les sections d'enseignement général, quel que soit le déroulement de leur scolarité antérieure, alors que 39% des fils d'ouvriers parvenus en terminale sans avoir redoublé se retrouvent dans le technique. Résultat: les enfants de cadres supérieurs représentent environ 13% des jeunes, 15% des bacheliers technologiques, mais 35% des bacheliers généraux et même près de 50% des bacheliers de la série C. Les enfants d'ouvriers, par contre, représentent 40% des jeunes, mais seulement 25% des bacheliers technologiques, 13% des bacheliers généraux et moins de 8% des bacheliers de la série C. C'est pourquoi aujourd'hui un enfant d'ouvrier a toujours 8,5 fois moins de chances de décrocher un bac général qu'un enfant de cadre et 17 fois moins de chances d'avoir un bac C.

Toutes disciplines confondues, en 1991, les enfants d'ouvriers ont encore 7 fois moins de chances d'accéder à l'université que les enfants de cadres, contre, il est vrai, 11 fois moins dix ans plus tôt (1). Mais les universités tendent à devenir, notamment au niveau des premiers cycles, des zones de relégation et nombreux sont les jeunes d'origine populaire qui quittent l'Université sans diplôme. Les Instituts universitaires de technologie (IUT), au recrutement réputé à tort plus populaire, sont globalement 4,5 fois plus accessibles aux enfants de cadres qu'aux enfants d'ouvriers. A l'Université, les premiers ont 6 fois plus de chances de faire des études de lettres que les seconds. L'écart va de 1 à 11 en droit, de 1 à 22 en médecine et pharmacie et même de 1 à 35 en dentaire ! La part des étudiants d'origine modeste diminue quand on passe du 1er au 3e cycle. Les enfants des cadres supérieurs et des professions libérales représentent la moitié des étudiants des 3es cycles: statistiquement ils ont près de 20 fois plus de chances de faire des études à ce niveau que les enfants d'ouvriers. Les inégalités sociales dans le recrutement des étudiants sont plus importantes encore dans le secteur des Grandes écoles. Dans les écoles d'ingénieurs et les écoles d'architecture, l'écart entre les chances d'accès des enfants d'ouvriers et de cadres va de 1 à 25. Il va même de 1 à 50 pour les Ecoles normales supérieures et de 1 à 73 pour les écoles de commerce ! Ces écarts illustrent l'ampleur actuelle des inégalités sociales dans l'accès aux " écoles du pouvoir " (2) et aux fonctions dirigeantes des entreprises.

Avec la scolarisation de masse, l'accès à des diplômes plus élevés que ceux de leurs parents ne permet pas forcément aux jeunes des milieux populaires d'espérer une situation professionnelle plus favorable. En effet, la valeur sociale du diplôme baisse en proportion de la banalisation de l'examen. C'est un effet pervers de ce que Jean-Claude Passeron a appelé " l'inflation scolaire ". Ce phénomène illustre bien le fait que la raison de l'inégalité profonde du jeu scolaire est hors de sa règle propre, dans l'inégalité sociale elle-même.

 
Les inégalités face à l'usage du temps libre

Suivant la formule de Michel Bozon, " les loisirs forment la jeunesse " (3), par opposition aux plus âgés. De la même manière nous dirons que " les loisirs divisent la jeunesse ", car les clivages de classes traversent nettement le monde des jeunes en ce qui concerne l'usage du temps libre. On observe une forte polarisation des pratiques dans tous les domaines: lecture, musique, pratiques artistiques, informatique, sorties, etc.(4).

Malgré les progrès de la scolarisation, on observe globalement un recul de la lecture chez les 15-24 ans. Mais on retrouve dans le rapport à la lecture les différences sociales observées plus haut. François de Singly (5) montre que les jeunes dont le père ou la mère est cadre ou professeur ont un volume de lecture, des niveaux de compétence et d'appropriation littéraires supérieurs à ceux des adolescents dont le père ou la mère est ouvrier ou employé. Les jeunes qui vivent dans les meilleures conditions sociales et culturelles adoptent plus facilement que d'autres la lecture; ainsi le livre accompagne avant tout ceux et celles qui disposent des atouts pour réussir.

La pratique et l'écoute musicale qui singularisent pourtant fortement les jeunes par rapport aux autres classes d'âge opposent aussi fortement deux jeunesses. Près de 20% des filles et fils de cadres ou de professions intermédiaires jouent régulièrement d'un instrument de musique. Ils ne sont plus que 4% parmi les enfants d'employés et 6% parmi les enfants d'ouvriers qualifiés. La majorité des premiers ont appris avec un professeur particulier ou dans une école de musique (58%), alors que l'immense majorité (70%) des jeunes du monde ouvrier a appris à l'école " ordinaire " ou encore en autodidacte (seul ou avec des amis). Ces pratiques musicales sont aussi très diverses d'un point de vue qualitatif. Qu'on songe, par exemple, aux différences entre des jeunes qui participent à une fanfare ou une " clique " municipale et ceux qui sont membres d'une chorale des beaux quartiers parisiens, ou encore à l'opposition entre des jeunes issus de milieux socialement et culturellement favorisés qui participent en amateur à une formation de musique de chambre et d'autres jeunes, habitant dans des grands ensembles par exemple, qui montent un groupe de rap ou de rock. Ajoutons encore que les jeunes issus de familles d'ouvriers non qualifiés écoutent essentiellement de la musique à la radio, en raison d'un sous-équipement important en lecteurs de CD ou de cassettes par rapport aux enfants de cadres.

Les moyens de communication sont davantage présents et davantage utilisés par les enfants de cadres. Ils téléphonent nettement plus souvent et plus longtemps que ceux des ménages ouvriers: 20% d'entre eux ont passé au moins un coup de téléphone de 20 minutes par semaine contre seulement 5% des enfants d'ouvriers qualifiés. La pratique intensive du téléphone est particulièrement forte parmi les filles de cadres. La possession d'un micro-ordinateur à domicile est une caractéristique aussi distinctive que celle d'un piano: la même enquête montre que l'usage du micro-ordinateur est très fréquent parmi les garçons des cadres. Plus d'un quart des enfants de cadres s'en servent contre 5% seulement des enfants d'agriculteurs ou d'ouvriers non qualifiés.

Enfin, en raison notamment de ressources économiques insuffisantes, les enfants d'ouvriers, et plus encore les enfants d'ouvriers non qualifiés, rassemblent les caractéristiques les plus négatives en ce qui concerne les sorties: ils vont moins souvent danser, ils fréquentent moins les cafés, ils n'assistent presque jamais aux spectacles de rock, ils ont peu de moyens de déplacement autonomes, ils regardent beaucoup la télévision, et ils s'ennuient plus souvent que la moyenne le dimanche. Michel Bozon souligne qu'un style de loisir populaire ne peut s'épanouir qu'avec une certaine stabilité matérielle dont seuls disposent, en général, les familles d'agriculteurs et d'ouvriers qualifiés. A l'opposé, les enfants de cadres disposent de tous les atouts culturels, mais aussi matériels, pour développer des loisirs distinctifs de leurs aînés. Ils disposent en général de plus d'argent de poche. Les filles peuvent pratiquer plus facilement du baby-sitting, les garçons trouvent plus facilement des boulots d'été. Ils développent en outre de manière générale une sociabilité de condisciples sur leurs lieux d'études et fréquentent rarement les groupes constitués de jeunes du voisinage. Bref, la jeunesse aisée évite le mélange social, et, en principe, les deux jeunesses ne se rencontrent pas.

 


* Professeur à l'Université de Strasbourg II.Auteur, avec Alain Bihr, de Déchiffrer les inégalités, Syros, Collection Alternatives économiques, 1995.

1. Calculs effectués à partir des chiffres ministériels précisant l'origine socioprofessionnelle des étudiants par rapport au poids des enfants des différentes CSP dans la population.

2. Pierre Bourdieu, la Noblesse d'Etat, op.cit., pp.428 et suivantes.

3. Michel Bozon, " Les loisirs forment la jeunesse ", Données sociales, 1990, INSEE.Une partie des informations qui suivent proviennent de son article.

4. Nous aurions pu aussi développer des exemples significatifs concernant les pratiques sportives qui opposent aussi très fortement les jeunes en fonction de leur origine sociale.

5. François de Singly, Lire à 12 ans, une enquête sur la lecture des adolescents, Nathan, 1989.

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