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C'est arrivé nulle part Par Philippe Breton |
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Le journal télévisé d'un dimanche soir ordinaire, un coq-à-l'âne avec, quand même, un fil conducteur: prime time is money.
Un dimanche soir ordinaire. Enfin, presque. Après la torpeur du week-end, cet entre-deux où l'on récupère pour être prêt à repartir escalader la semaine suivante, on reprend petit à petit contact avec le monde. On attendait le journal, le premier en cette fin d'après-midi, celui de FR3. Privilège des privilèges, il est le plus tôt, et, de plus, sans concurrence du point de vue de l'information. Une grosse responsabilité à assumer pour les journalistes car le dimanche soir, ce n'est plus tout à fait le week end, et pas encore la soirée, qui sera la dernière pause avant la reprise. On veut donc savoir un peu quelque chose sur le monde. D'autant que, ce dimanche soir-là, il ne s'était pas rien passé. Les échos rapides de quelques flashes à la radio nous avaient mis sur la piste: sans être spectaculaires, les informations du jour méritaient un peu d'attention. Mélangées dans les bruits de la journée, elles méritaient qu'on y remette un peu d'ordre: un accident dans un métro ? Où ça ? Pas à Paris, on en aurait plus parlé. Des centaines de morts. Incroyable. En banlieue ? Au Québec ? Non, là c'est, c'était, l'approche du référendum qui allait peut-être en faire une sorte d'Etat. Des fusils à balle en caoutchouc ? En Israël ? Non, en France. En Corse ? Non là-bas la police n'y est pas. Bref, on attend le journal TV. Dans ce moment où tout s'arrête, puisqu'il n'y a que cela à faire, regarder l'écran. On a même plus les mains libres. Le présentateur de FR3 se fait attendre. Les publicités sont presque à horaire variable maintenant. Plus on vise près du journal, pour les éviter, plus elles s'allongent. On n'y coupe pas. Enfin les titres. Où donc y a-t-il des centaines de morts pris dans un souterrain du métro ? Le journal commence par les exploits de Paul Vatine. Ce n'est pas un métro, c'est un bateau, et son skipper. Longs plans convenus d'un énième voilier glissant sur la mer. Retour aux studios. L'information va pouvoir commencer. Toujours pas de métro, mais une voiture hurlant sur un circuit ponctué de publicités. Un Allemand, jovial, content, l'un des meilleurs pilotes de sa génération. Bon. Et puis on enchaîne, la mort de Marcel Cerdan. D'accord, celui-là, c'était quelqu'un. Images d'archives. Edith Piaf. On s'éloigne. On s'éloigne. Où est-on ? En tête du journal ? Ça doit être fini maintenant. L'heure tourne. Non, maintenant, la mort d'un rugbyman sur le terrain. Un drame humain, rien à dire, mais enfin, surtout un prétexte à image insolite: la mort dans la force de l'âge, en plein effort. Le journal, lui, touche à sa fin. Reste au présentateur à expédier la suite. Oui, il y a bien eu un terrible accident dans le métro. Et puis aussi un attentat en Algérie, un camion piégé qui a détruit tout un immeuble. Rapidement, on nous parle des banlieues, enfin, à travers le regard d'un commissaire qui nous explique, l'oeil luisant, les mérites du fusil " flash-ball ". On en reparlera sans doute. Un sujet rapide, traité sur un mode badin pour le Québec, pourtant déchiré par son histoire. Il faut faire vite. Le temps passe. Un nouveau meurtre en Corse. Rapidement, cela ne nous concerne pas. La sécurité sociale. Là, pas de problème pour expédier: la cause est entendue, n'est-ce pas ? Elle est malade, de la faute des malades, les malades paieront. Vite on demande leur avis aux " Français ", sur un coin de trottoir. Les syndicats ? Connais pas, pas le temps. Ouf, on arrive à un sujet plus sérieux, le temps se détend, le journaliste se calme, en prend à son aise, chacun peut respirer: voici un long sujet sur la carrière américaine de Julio Iglesias. Là-bas au moins, loin des ingrats de Français, il est reconnu à sa juste valeur. Oui, avant il chantait mal. Comment ont-ils pu acheter mes disques à cette époque ? Essentiel. Le journal est terminé. A propos, l'accident de métro, c'était à Bakou, Azerbaïdjan. |
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* Chercheur en communication au CNRS. |