Regards Décembre 1995 - La Cité

La maîtrise sociale du progrès

Par Jean-Pierre Kahanne


Entre la science dans les nuages et la science à raz de terre, entre l'ignorance des besoins sociaux et la soumission aux pouvoirs constitués, y a-t-il un nouveau type possible pour le développement scientifique ? La question, très politique, se pose maintenant à une grande échelle, en France et dans le monde.

Les problèmes lancinants sont ceux du " comment ". Comment, pour un jeune, être admis dans une université, comment poursuivre ses études, comment vivre et travailler ? Comment, pour un professeur, enseigner dans des conditions qui se dégradent ? Comment, pour les universités, accueillir deux millions d'étudiants ?

Cependant les questions essentielles, s'agissant d'enseignement supérieur, sont celles du " quoi " et du " pourquoi ". Quoi enseigner, quoi étudier, et pourquoi ? Ces questions sont éternelles: il s'agit tout simplement du contenu et de la raison d'être des études. Mais elles sont aussi très neuves. Je n'en ferai pas le tour dans cet article, et je me bornerai à un angle d'attaque: le progrès des connaissances scientifiques et sa maîtrise sociale.

Le progrès des connaissances scientifiques est aussi explosif que celui des étudiants. En mathématiques, depuis 50 ans, le nombre d'articles de recherche publiés fait plus que doubler tous les dix ans; on en est à plus de 100 000 articles référenciés par an. En chimie, on doit dépasser le million. Les effectifs de chercheurs croissent dans les mêmes proportions. Des sujets complètement nouveaux apparaissent, des sujets anciens resurgissent, les concepts, les méthodes, les techniques, les liens entre disciplines, les rapports entre théories, observations, expériences, simulations sont en constante et rapide évolution. Le travail se morcelle, en même temps que se ressent, chez les jeunes en particulier, le besoin d'une culture qui aide à comprendre le travail des autres. La communication entre spécialistes est instantanée, et le courrier électronique se répand comme un feu de poudre dans le monde entier, y compris les pays pauvres. Mais la communication a tendance à s'arrêter là. Paul Langevin, en 1945, évoquait le risque d'une avant-garde perdue et d'une arrière-garde traînante. Nous y sommes. Plus précisément, l'arrière-garde traînante englobe l'ensemble de la société, y compris ceux qui ont étudié les sciences et ceux qui les pratiquent, et l'avant-garde est d'autant plus perdue qu'elle est fragmentée en bataillons n'ayant de leur terrain qu'une vue locale. En même temps, se fait sentir un immense besoin de cohérence, de compréhension globale, de solidarité. Entre la science dans les nuages et la science à raz de terre, entre l'ignorance des besoins sociaux et la soumission aux pouvoirs constitués, y a-t-il un nouveau type possible pour le développement scientifique ? La question, très politique, se pose maintenant à une grande échelle, en France et dans le monde.

La maîtrise sociale du progrès des connaissances est l'aspect majeur de cette question. Si elle est politique, elle intéresse l'ensemble des citoyens. Chacun est donc concerné et doit pouvoir en débattre. C'est déjà aujourd'hui une question de démocratie. Or, la première exigence démocratique est que les connaissances ne restent pas confinées dans des cercles étroits, au risque de se perdre ou d'être confisquées au seul profit d'intérêts particuliers. La première exigence est donc que soient organisées, à la plus grande échelle possible, la diffusion et l'assimilation sociale des connaissances scientifiques.

A cet égard, on est loin d'avoir trop d'étudiants en sciences. Au contraire, pour que les grands champs de la connaissance puissent être assimilés, il faudrait beaucoup plus d'enseignements avancés, dans lesquels se réalisent les synthèses et les expositions des travaux contemporains, et beaucoup plus d'enseignements scientifiques de base, où les concepts les plus puissants des sciences soient rendus accessibles à des centaines de milliers d'étudiants - je pense ici à tous les étudiants, et pas seulement aux étudiants en sciences.

Le contenu des enseignements scientifiques a considérablement évolué au cours du demi-siècle. Il doit évoluer maintenant en fonction de données nouvelles: on insiste souvent, à juste titre, sur l'origine très diverse des étudiants qui entrent à l'Université. Il faut insister tout autant sur la diversité des choses à apprendre. Les enseignants doivent choisir, en fonction de ce que sont les étudiants, de ce qu'ils veulent faire dans la vie, des débouchés prévisibles, mais d'abord en fonction des connaissances actuelles et du regard qu'elles permettent de porter sur le passé et sur l'avenir. Cela veut dire, dans chaque discipline, des choix différents selon l'orientation des étudiants, dans le souci de participer à la formation et à la culture de chacun. Et cela veut dire, pour chaque filière d'enseignement, un travail interdisciplinaire pour assurer la cohérence. Nous disposons à cet égard d'un capital de réflexion et d'expérience très considérable.

Ce capital permet au gouvernement d'envisager des mesures à courte vue: dissocier les premiers cycles et en confier l'enseignement à des agrégés ne serait nullement, dans l'immédiat, une catastrophe. Mais c'est l'exploitation d'un capital sans son renouvellement. Au contraire, le lien fondamental entre enseignement supérieur et recherche scientifique est plus actuel que jamais. On doit créer des postes dans les universités, il le faut pour assurer les enseignements, et c'est une chance pour promouvoir la recherche et pour la diversifier, à condition que, suivant la vocation de l'enseignement supérieur, ce soient des postes d'enseignants-chercheurs.

Les étudiants s'agitent en ce moment dans tout le pays, et il me paraît significatif qu'à Rouen et à Toulouse les scientifiques soient à l'avant-garde. C'est le signe sans doute qu'ils ont conscience des enjeux. En tous cas, beaucoup dans la suite dépendra de la conscience qu'ils ont de l'importance de leurs études et de leur travail.

 


* Mathématicien, professeur d'université.

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