Regards Novembre 1995 - La Planète

Des élections algériennes sous haute surveillance

Par Kamal Hocine


Avant comme après l'élection présidentielle du 16 novembre, une issue progressiste et pacifique à la crise algérienne suppose que le mouvement de résistance s'unisse sur une alternative de progrès.

Cinq candidats se présentent à l'élection présidentielle: Mahfoud Nahnah, Liamine Zéroual, Norredine Boukrouh, Saïd Sadi, Redha Malek (1). Si aucun ne remet en cause l'application du plan d'ajustement structurel du Fonds monétaire international (FMI), il serait erroné de les confondre. Deux d'entre eux, Saïd Sadi et Redha Malek, sont des démocrates opposés à tout compromis avec l'intégrisme religieux

 
L'objectif véritable de l'élection présidentielle

Au delà des candidatures, quel objectif vise l'élection présidentielle ? Remarquons d'abord que pour faire face à sa crise structurelle, le système capitaliste fait tout pour imposer une voie néo-libérale aux pays décolonisés et les re-coloniser par le biais du FMI et de la Banque mondiale. L'Algérie n'y a pas échappé. En 1962, la classe ouvrière et la bourgeoisie étaient embryonnaires (2). La petite-bourgeoisie, ayant conduit la guerre de libération nationale, jouissait d'un prestige et d'une légitimité historiques incontestables. Elle prit en main l'appareil d'Etat. Trente trois ans après, une partie d'entre elle fait désormais partie de la bourgeoisie. Deux fractions de celle-ci, les bourgeoisies compradore d'Etat et privée, renforcées par les mesures de libéralisation prises par la présidence de Chadli ont pris une ampleur considérable depuis les années 80. La restructuration des entreprises, conçue par le bureau d'études américain Mc Kinsey, a en outre favorisé l'importation et les activités spéculatives. La bourgeoisie compradore d'Etat possède à présent 37 milliards de dollars (3) dans des banques étrangères. Tandis que sa rivale contrôle l'essentiel du marché parallèle, passé de 1,2 milliard de DA (dinars algériens) en 1971 à 116 milliards de DA en 1988 (4), (soit 96 fois plus en dix sept ans), et bénéficie d'une évasion fiscale évaluée à 100 milliards de DA par an. Ces deux forces agissent de façon complémentaire pour imposer en Algérie le néo-libéralisme et bloquer toute alternative de progrès. Chacune d'elles veut imposer son hégémonie à l'autre, d'où les luttes violentes qui les opposent. Dans ce but de domination, même la partie du pouvoir favorable au compromis avec l'intégrisme veut en éradiquer le terrorisme, rejeté par les Algériens.

 
Recherche d'un compromis

Ces deux fractions ont en même temps tout intérêt à trouver un modus vivendi ainsi que l'indiquent les événements de l'automne 1988: le président Chadli reçoit officiellement les chefs des partis religieux - Sahnoun, Abassi Madani, Ali Donhadj, Mahfoud Nahnah - afin de leur demander de ramener le calme dans les rues. Avant les élections législatives de 1991, il affirme implicitement dans une conférence de presse sa disponibilité à cohabiter avec le FIS. Et surtout, avec la désignation de L. Zeroual à la tête de l'Etat, le " dialogue sans exclusive ", y compris donc avec le FIS, est mis officiellement en avant. Bien qu'en échec, l'objectif est maintenu.

Politique que poursuivra sans doute L. Zéroual si, compte tenu de l'état d'insécurité et du rapport des forces en général, il est élu. Il serait alors plus fort pour surmonter les obstacles qui ont jusqu'ici empêché la réalisation de ce compromis: l'hostilité d'une partie du pouvoir; l'existence d'un mouvement de résistance opposé à l'intégrisme; la pression des extrémistes islamistes, en particulier les terroristes qui en revendiquant tout le pouvoir refusent tout compromis. Ce dernier, encouragé par le secrétaire d'Etat américain, M. Pelletreau, dans sa " recommandation " (20 janvier 1995) au pouvoir algérien d'" élargir la base de son gouvernement ", vise l'application du plan d'ajustement structurel du FMI. L'élection présidentielle permettant de créer des conditions plus favorables à un partage du pouvoir entre les différentes fractions algériennes de la bourgeoisie compradore avec la présence d'intégristes qui apporteraient " la caution de leur Islam ". Le pouvoir ainsi recomposé jouirait alors d'une triple légitimité: celle des urnes; celle de la religion; celle de l'Etat chargé de la stabilité du pays en ces moments difficiles.

 
Mettre au pas les travailleurs

Aboutissement du processus engagé depuis le début des années 80, ces élections seront aussi utilisées pour mettre au pas les travailleurs et avec eux, toutes celles et tous ceux qui s'opposeraient à ces plans et proposeraient une alternative de progrès. Précisément, l'application du plan du FMI se heurte au mécontentement d'un nombre grandissant d'Algériens, face à la chute de leur pouvoir d'achat; aux privatisations annoncées le 23 août; aux licenciements programmés de centaines de milliers de travailleurs. La bourgeoisie algérienne tout autant que le système capitaliste au plan international craignent ce mouvement de résistance populaire, qui, bien qu'embryonnaire, est potentiellement porteur de perspective. En effet, l'état d'esprit des Algériens a bien changé depuis quatre ans. Ils constatent que le terrorisme islamiste n'inquiète pas plus les barons de l'ancien système que les milliardaires, mais qu'il atteint les forces populaires, en premier lieu la classe ouvrière.(Sur 6 388 victimes civiles en 1994, 2 407 sont des ouvriers, soit 37% des personnes assassinées). Ils voient que ce terrorisme détruit surtout les entreprises du secteur public - et avec elles 40.000 emplois - alors que le FMI exige la privatisation de certaines d'entre elles; qu'il détruit les écoles des quartiers populaires et des villages. Les pertes matérielles se chiffrent à 2,5 milliards de dollars, soit l'équivalent de la construction de 400 000 logements dans un pays qui en manque tant !

De tout cela est né un mouvement de résistance. En dépit des assassinats odieux et des viols, y compris de fillettes, de nombreuses Algériennes poursuivent la lutte anti-intégriste. Les citoyens, malgré les menaces du GIA, ont imposé la rentrée scolaire, se rendent à leur travail, s'organisent en groupes d'autodéfense armés, etc. Les travailleurs, en mai-juin 1991, ont massivement refusé de suivre le mot d'ordre de grève insurrectionnelle du FIS, lui infligeant ainsi sa première défaite politique. Ce sont eux qui, aujourd'hui, luttent pour défendre leur pouvoir d'achat, s'opposer au plan de privatisation imposé par le FMI, garantir le bon fonctionnement des services au péril de leur vie, tels les cheminots qui assurent la circulation des trains malgré les sabotages des intégristes.

La sortie de la crise ne dépend pas de l'échéance électorale du 16 novembre 1995. Avant comme après ces élections, si elles ont lieu, l'issue pacifique et progressiste est liée en grande partie à la capacité du mouvement de résistance à se transformer en majorité réelle autour d'une plate-forme d'action basée sur la défense de la démocratie, du progrès social et économique, de la solidarité internationale avec les forces progressistes mondiales. Sans attendre, c'est aux démocrates, par delà leurs divergences importantes et réelles, de trouver une unité d'action, au moins autour de la défense des libertés démocratiques et de la lutte contre l'intégrisme.

 


* Journaliste algérien.

1. A la mi septembre 1995.(Chaque candidature, pour être validée, devait recueillir 75.000 signatures émanant de 20 Wilayas sur 43).

2. Après l'indépendance, on nommait " Shab El 404 " ceux qui possédaient des Peugeot 404.A présent ils ont des centaines de milliards.

3. Le 17 mars 1994, le député Jean Ziegler a confirmé à Alger Républicain l'existence, dans les banques suisses, de sommes importantes appartenant à des Algériens.

4. Douze milliards de FF.Ce chiffre est aujourd'hui nettement supérieur.

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