Regards Novembre 1995 - La Planète

Contradictions Polonaises

Par Jacques Legrand*


Les 5 et 19 novembre les Polonais sont appelés à élire le président de la République. Sur fond d'attentes pressantes auxquelles les candidats répondent peu, le scrutin peut créer bien des surprises

D'ici le 5 novembre, nombre de prétendants sur la trentaine qui briguent la présidence polonaise ont du renoncer. Les médias n'ont d'yeux que pour les plus en vue, d'Alexandre Kwasniewski, candidat déclaré de l'Union de la gauche démocratique, en qui 31% des Polonais voient le président le plus probable (en termes de pronostic, et non d'intentions de vote), et de Tadeusz Zielinski, porte-parole des droits civiques, à Hanna Gronkiewicz-Waltz, l'omniprésente présidente de la Banque nationale de Pologne qui se veut le recours de la droite catholique, et au toujours populaire Jacek Kuron, ancien dissident devenu ministre du Travail alors qu'explosait le chômage (sa soupe populaire, la " Kuroniowka " reste le symbole des années 1991-1993). On ne saurait oublier Lech Walesa lui-même, et ses ambitions, sûr qu'il est " à 90% " (les Polonais sondés ne sont que 17% à partager cette certitude) de retrouver le Palais Namiestnikowski, par quoi il a lui-même à grands frais remplacé le traditionnel Belvédère.

Bien des conditions se trouvent réunies pour que cette période soit marquée par des conflits, des affrontements, des dérapages dont personne n'a grand chose de bon à attendre. Un signe de cette tension est donné par la récente tentative d'attentat au cocktail Molotov contre le siège de campagne d'Alexandre Kwasniewski. Dans le même temps, la société polonaise, confrontée à la réalité d'une crise rampante et sans issue prévisible, n'en affirme pas moins (comme le montrent maints sondages) son adhésion critique à la démocratie parlementaire et élective.

Les tentatives de populisme agressif qui avaient cherché à s'appuyer ces dernières années sur les graves frustrations de la petite paysannerie, comme le mouvement d'autodéfense d'Andrzej Lepper, ont fait long feu. Ce dernier ne dédaignerait pas de passer des barrages de tracteurs à une candidature présidentielle. Les gesticulations aventuristes de Zygmunt Wrzodak, chef de " Solidarité " à Ursus, ne font guère recette, grèves et manifestations étant aujourd'hui considérées comme nuisibles pour le pays par 72% des sondés contre 11%.

Dans le même temps, l'image de la vie publique reste trouble. Elément préoccupant à la veille des élections, inquiétudes, frustrations et mécontentements se répercutent sur l'image que se font les Polonais de leurs institutions: qu'il s'agisse de l'action du Parlement, du gouvernement ou du président, les avis négatifs l'emportent de très loin sur les impressions positives (Diète 73% d'opinions négatives contre 25%; gouvernement 68% contre 29%; président, le plus mal noté, 77% contre 22%).

Si Alexandre Kwasniewski n'a eu aucun mal à déposer plus de 450 000 signatures (pour 100.000 nécessaires), et si le président sortant a lui aussi accompli cette formalité (la hiérarchie militaire - la même qui prêtait serment de défendre le socialisme il y a encore cinq ans - ayant fait signer pour lui dans les casernes), bien des candidats ont recours à tous les expédients pour bien figurer, de la rémunération des bonnes volontés à la copie des listes d'abonnés dans les locations de cassettes vidéo... Au début octobre, Alexandre Kwasniewski restait largement en tête des intentions de vote (environ 25 à 28%) après avoir connu une légère faiblesse au cours de l'été. Hanna Gronkiewicz-Waltz était à 17% et Lech Walesa, qui a connu pire, à 13%.

Quelles sont les données sous-jacentes à cette élection ? Certains de ces problèmes, s'ils pèsent probablement très lourd dans la campagne, au point peut-être de l'empoisonner, sont trop " polono-polonais " pour être abordés ici comme ils le mériteraient. Telle la situation dans les grands médias et la guérilla des nominations et des démissions menée par Lech Walesa pour avoir une télévision à sa convenance.

De même, l'écheveau de contradictions où l'épiscopat plonge le pays en cherchant à utiliser l'Etat pour imposer des " reconquêtes morales " cléricales auxquelles la société se refuse majoritairement, toute catholique qu'elle est. Les contentieux sur l'avortement, sur le concordat entre la Pologne et le Vatican, sur l'école, récemment sur les manuels d'éducation sexuelle, sont aigus. Ils conduisent tout droit à la position officielle et déclarée du clergé, pour qui " pas une voix catholique ne doit aller à un héritier du communisme ". Ils révèlent la difficulté évidente de la gauche polonaise à relever ces défis, la tentation étant grande pour elle d'éviter les frictions les plus grinçantes au prix d'une recherche de compromis dont il est douteux qu'ils lui gagnent beaucoup de sympathies à droite alors que la déception d'une partie de l'électorat de gauche, si elle est encore peu sensible, pourrait le moment venu (le second tour du 19 novembre) peser lourd dans un scrutin où le " qui perd gagne " et le manque de perspectives claires risquent de créer bien des surprises.

C'est bien sûr dans les réalités permanentes et profondes, dans les espoirs et les inquiétudes des Polonais que les propos et les promesses des hommes politiques trouveront ou non un écho. Le tableau est infiniment complexe, souvent contradictoire, et il ne faut guère s'étonner que les choix politiques soient encore bien aléatoires.

L'opinion apparaît écartelée entre des constatations, ou des impressions opposées. D'une part, les résultats économiques non négligeables obtenus par les gouvernements de coalition de Waldemar Pawlak, puis de Jozeff Oleksy nourrissent un optimisme, aussi mesuré soit-il, chez beaucoup de citoyens qui perçoivent pour eux-mêmes une amélioration. D'août 1994 à 1995, le pourcentage de ceux qui constatent une amélioration de leur situation matérielle dans l'année en cours serait passé de 31 à 36%. Dans le même temps, la fraction de Polonais qui dénoncent une dégradation de leur situation serait tombée de 33 à 23%. D'autres sondages indiquent au contraire que la moitié des Polonais ressentent une détérioration de la situation du pays au cours des deux années écoulées (contre un quart d'avis contraires). Ces chiffres doivent être confrontés à l'avis de 47% (contre 12%) des ménages, qui considèrent leur budget 1995 comme plus serré que celui de 1994. Les statistiques globales gomment l'essentiel: l'ampleur dramatique des disparités et des inégalités dans la " Pologne profonde ", pour des couches sociales entières, dans des régions entières.

A 66%, les Polonais s'inquiètent d'abord pour leur emploi. L'envolée sauvage du chômage semble enrayée, mais la situation reste fragile (le président de la télévision publique vient d'annoncer la suppression prochaine de 600 postes). La pauvreté, voire la misère, touche directement ou inquiète gravement plus du tiers de la population. La dégradation des services publics, par manque de moyens mais aussi par perte de points de repère, nourrit un sentiment d'insécurité très perceptible: immédiate d'abord, avec une criminalité trop présente, et les opérateurs touristiques internationaux ne sont pas seuls à ranger la Pologne parmi les pays à hauts risques (de 475 000 crimes et délits en 1988 à 906 000 en 1994, hebdomadaire Wprost, 2 juillet 1995).

Plus lourdement, et à plus long terme, c'est l'avenir qui est bouché: 87% des adultes considèrent aujourd'hui que leurs enfants n'ont devant eux aucune perspective. Il suffit de regarder le prix, inabordable, des manuels scolaires pour comprendre l'angoisse des familles. La situation dans le système de santé, et l'avenir des retraites et pensions sont tout aussi préoccupants.

La place de leur pays en Europe et dans le monde suscite aussi l'incertitude des Polonais. On leur avait vendu l'illusion que la " chute du communisme " serait l'aube de la prospérité pour une Pologne devenue du jour au lendemain un pays " normal " - entendez un des pays capitalistes hautement développés, épargné, pourquoi pas, par les fléaux qui affectent ces derniers (grâce à la supériorité morale que conférait le triomphe des " Valeurs chrétiennes " - ces phrases ne sont hélas qu'à peine des caricatures, tout juste des résumés). On a découvert, que " se rapprocher de l'Europe " serait long, coûteux, et que l'enthousiasme de l'Occident pour la démocratie polonaise n'allait pas jusqu'à l'altruisme. Aujourd'hui, les réticences paysannes à une intégration agricole qui condamne des centaines de milliers de petites exploitations restent vives. Mais l'adhésion à l'Union européenne et l'entrée dans l'OTAN sont pourtant des domaines apparemment consensuels, 78% des personnes sondées se prononcent pour l'entrée dans l'OTAN (contre 9%) en pensant à 65% que la sécurité de leur pays sera ainsi mieux assurée. Quelle part, dans cette attitude, revient à un choix délibéré, et quelle part à la simple absence d'alternative crédible ? Ces orientations ne sont nuancées ni à droite ni à gauche.

Face à ces angoisses pour aujourd'hui et pour demain les réponses et les propositions tiennent souvent à des concours de circonstance. Démagogie, naïveté réelle ou feinte et froide " rationalité " économique, qui tient lieu de philosophie à beaucoup d'hommes politiques (et assure à la Pologne sa bonne réputation actuelle dans les milieux financiers internationaux), font bon ménage. La privatisation généralisée, qui devrait constituer un des thèmes centraux de la campagne, est présentée comme la panacée, même si les modalités en restent floues. Le temps de l'euphorie boursière appartient au passé, et la revendication d'une distribution (égalitariste ou spéculative ?) du capital national à la population sont pour beaucoup soit des promesses intenables soit de nouvelles incertitudes et de nouvelles insécurités.n J. L.

 


* Jacques Legrand est professeur de mongol à l'Inalco (à Institut national des langues et civilisations orientales)

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