|
Vie sauve pour Mumia Abu-Jamal Par Claude Pujol |
|
|
|
Chaque jour le journaliste noir américain Mumia Abu-Jamal peut être exécuté.
Cependant, un immense soutien international peut le sauver.
" Mon nom est Mumia Abu-Jamal. Je suis journaliste, époux, père, grand-père et Africain-Américain. Je vis en Amérique, dans un lieu où la population augmente chaque jour... En direct du couloir de la mort, ma résidence depuis onze ans, c'est Mumia Abu-Jamal, sur votre radio nationale..." (1). Ainsi se présente Mumia Abu-Jamal, 41 ans, appelé la " voix des sans voix ". Août 1995: pendant chaque audience, ce message est diffusé par haut-parleur, devant l'Hôtel de Ville de Philadelphie. Il résonne comme un écho, un remords indécent dans les rues proches de la récente et luxueuse galerie commerciale baptisée " Place de la Liberté " (2)... C'est la voix qui dérange une Amérique aisée, puritaine et essentiellement blanche. Elle crie la souffrance d'un nombre grandissant d'Américains, majoritairement noirs, majoritairement pauvres, dont les plaintes sont étouffées par le claquement métallique des grilles carcérales qui se referment sur eux. En 1980, Mumia est élu président de l'Association des journalistes noirs de Philadelphie. C'est une reconnaissance officielle pour " la voix des sans voix ". A 14 ans, il rejoint les Panthères noires, après avoir été violemment battu par la police (voulant porter la contradiction à un meeting de Georges Wallace, lui et ses amis sont expulsés de la salle et battus par la police au point que la mère de Mumia passera près de son lit le lendemain sans le reconnaître). De cette époque de sa vie, j'ai recueilli le témoignage d'une commerçante blanche, Myriam Seidler, dont le magasin est situé en face du bureau des Panthères: " Je me souviens bien de Mumia, alors appelé Wesley Cook; il venait souvent chez nous le soir avec ses amis. Il allait directement au 2e étage de l'immeuble, à notre réserve de livres: plusieurs fois nous avons failli l'oublier et l'enfermer pour la nuit ! Il n'avait jamais assez de livres " (3). Mumia survit à la " purge " des Panthères noires, connue sous le nom d'" opération Cointelpro ". Mais les fichiers du FBI montrent qu'il fait l'objet d'une surveillance constante. Et la réponse de la police de Philadelphie arrive cette nuit du 9 décembre 1981 où, s'interposant dans une altercation entre un policier blanc, William Faulkner, et son jeune frère, il est grièvement blessé par balle. Le policier blanc est tué. Au cours d'une audience, un témoin nous apprend que Mumia est, de surcroît, violemment battu..." De ma fenêtre, dit-elle, j'ai vu les policiers lui cogner la tête contre un lampadaire pendant que d'autres le bourraient de coups de pieds ". Elle a cessé de regarder pour aller vomir." Jamais, ajoute-t-elle, jamais je ne croyais que l'on pouvait battre quelqu'un ainsi ". Un policier, sur les lieux cette nuit-là, dira simplement: " Oui ! La tête de la victime a malencontreusement heurté le lampadaire lors du transfert ". Je me souviens du témoignage de Lydia Wallace, soeur de Mumia, quelques jours avant: elle dit que les seuls mots qu'il ait eu la force de prononcer, lorsqu'elle le vit à l'hôpital, après la nuit fatale, furent: " Je suis innocent, ils ont voulu me tuer ". Cet acharnement contre Mumia s'explique par la ténacité avec laquelle il a dénoncé le racisme de la police de Philadelphie dont la corruption éclate au grand jour, en août 1995: cinq policiers du commissariat du 39e District, en plein ghetto noir au nord de la ville, avouent avoir envoyé plus de mille personnes en prison sur preuves fabriquées par leurs soins (ceci donne un nouvel éclairage au procès de Mumia. Ces mêmes pratiques à Los Angeles ont conduit à l'effet inverse: l'acquittement de O. J. Simpson). Cet acharnement contre Mumia est dû aussi à sa dénonciation du fonctionnement du système judiciaire en Pennsylvanie: les Noirs y constituent 60% des condamnés à mort et 9% de la population. Comme le dit Ed Rendell, l'actuel maire de Philadelphie (et procureur lors du procès de Mumia en 1982): " L'issue du procès dépend de qui est désigné comme juge " (4). En clair, si l'on veut tuer, on attribue le dossier au juge Sabo, par exemple. Elu juge pendant 17 ans, après été 16 ans numéro 2 de la police de Philadelphie, il détient le record des condamnations à mort aux Etats-Unis (32 condamnations à mort, seuls 2 condamnés sont blancs). C'est le juge Sabo qui décida du sort de Mumia en 1982. C'est lui que l'on rappelle en 1995. A Philadelphie, " ville de l'amour fraternel ", les décideurs constituent un petit groupe " fraternel ". Frank Rizzo, gardien de la paix élevé au grade de numéro 1 de la police, devient par la suite, en 1971, maire de Philadelphie, pendant huit ans. Il doit sa carrière fulgurante à ses méthodes " musclées ". Après avoir violemment attaqué les manifestations pacifiques des étudiants noirs en 1967, puis brutalisé les Panthères noires en 1978, il rase la maison de la communauté Move en 1978 (5). L'ancien procureur, Ed Rendell, et aujourd'hui maire de Philadelphie: c'est un ardent supporter du " Fraternal order of Police ", le puissant syndicat de police, impliqué dans le scandale du 39e District. Enfin, en 1994, le gouverneur républicain Ridge est élu. Il a signé 33 condamnations à mort depuis le printemps. A cette date, 185 pensionnaires attendaient dans le couloir de la mort. Deux hommes sont déjà exécutés (en 24 heures, la Cour Suprême de l'Etat de Pennsylvanie puis celle des Etats-Unis ont levé le sursis à exécution de Léon Moser. Il fut exécuté une heure après, la nuit du 17 août). Voilà le paysage politique et judiciaire dans lequel se sont déroulés le procès de Mumia en 1982 et son récent recours contre son arrêt de mort. Mumia Abu-Jamal doit avoir un nouveau procès: même pauvre, même noir, il a droit à un procès équitable, conformément à la Déclaration universelle des droits de l'Homme. Le procès de Mumia en 1982 a duré deux semaines et coûté 150 dollars (il n'a pas les revenus de O. J. Simpson). Et pourtant, la culpabilité de Mumia n'a pas été prouvée: pas de relevé de traces de poudre sur ses mains, la balle fatale est tirée d'un pistolet de calibre 44, celui de Mumia est un 38. Il faut un autre procès dans un autre lieu et avec un autre juge: la violence policière ne peut pas être oubliée. La scène du 9 décembre 1981 n'est qu'une répétition de la scène, filmée, du lynchage de Delbert Africa, membre de Move, à Philadelphie en 1978. Gisant à terre en jeans, torse nu, il est battu à coups de pieds pendant qu'un des policiers crie: " Vise la tête ". La même scène apparaîtra sur tous les écrans de télévision, quelques années plus tard, avec, en vedette, Rodney King, à Los Angeles. C'est une scène à laquelle Mumia a déjà survécu deux fois, " c'est là mon seul crime ", répète-t-il inlassablement. Un immense soutien international a obtenu le sursis à exécution pour Mumia, le 7 août dernier, dix jours avant la date prévue pour son exécution. Il reste qu'il peut être exécuté à tout moment. De la cage de verre d'où il répond aux questions, lorsque nous l'avons interviewé, son sourire rayonne. Grâce au micro, sa voix chaude nous parvient, plaidoyer pour les victimes du racisme et de l'erreur judiciaire. Voilà le " miracle Mumia ": cet homme n'est pas simplement un symbole, c'est un homme de chair et de sang, qui remercie tous ceux qui se battent pour lui, avec lui pour un monde meilleur. C'est une voix que des années dans le couloir de la mort n'ont pu faire taire, " La voix des sans voix ". La vie de Mumia Abu-Jamal dépend de vous, de nous... Malgré des campagnes internationales de soutien, Sacco et Vanzetti en 1927 et les Rosenberg en juin 1953 ont été exécutés. Mais Angela Davis fut sauvée!Un immense soutien international et beaucoup d'argent peuvent sauver Mumia. Mumia ne doit pas mourir. |
|
* Professeur de civilisation américaine à l'Université de Tours Claude Pujol a passé trois semaines à Philadelphie durant le procès de Mumia Abu-Jamal, au mois d'août dernier.(voir club de la presse TSF Humanité, "L'Humanité", 27 septembre 1995). 1. Cassette audio: From Death Row: this is Mumia Abu Jamal, 2, Equal Justice USA. 2. La Déclaration d'indépendance fut lue à Philadelphie le 4 juillet 1776. 3. " Danger: Black educated Male ", slogan du tee-shirt d'un jeune supporter de Mumia. 4. Jane Henderson, Equal Justice USA. 5. Move, communauté non exclusivement noire de Philadelphie.En 1985, la police lâche une bombe incendiaire sur leur nouveau domicile, brûlant vifs 5 enfants et 6 adultes.La seule adulte survivante, Ramona Africa, vient de purger une peine de prison de 7 ans pour insurrection contre l'Etat.
|