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Les essais nucléaires Pugwash et nous Par Alain Sureau |
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Le prix Nobel de la Paix vient d'être attribué à Joseph Rotblat, physicien britannique d'origine polonaise, et à l'organisation qu'il fonda - et préside actuellement - le mouvement Pugwash.
La création de ce mouvement, en 1957, répondait à l'appel lancé deux ans auparavant par Albert Einstein et Bertrand Russell aux scientifiques du monde entier d'apporter leur contribution à la lutte contre le danger des armes nucléaires.
L'objectif du mouvement Pugwash (nom du village canadien où s'est tenue la première réunion) a été " d'écarter le danger d'une guerre nucléaire par un arrêt de la course aux armements et une réduction des arsenaux de toutes les puissances nucléaires ".(1) On sait notamment le rôle positif joué par le mouvement Pugwash dans l'élaboration des dispositifs de contrôle qui ont permis la signature des premiers traités internationaux relatifs aux armes nucléaires.
La politique d'armement nucléaire de la France est explicitement visée à travers le choix du comité Nobel. La reprise des essais de bombes nucléaires dans le Pacifique est, à l'évidence, le contraire d'un arrêt de la course aux armements. Que la course porte sur la " modernisation " plutôt que sur l'accumulation quantitative des armes ne la rend pas moins dangereuse pour autant. Un autre Etat, déjà détenteur de l'arme nucléaire, ou non, peut alléguer de l'exemple ainsi montré par la France pour entreprendre à son tour les " derniers essais " nécessaires pour assurer sa défense stratégique. Le président Chirac a dit avoir pris sa décision après avoir consulté les experts militaires et civils. Cette formulation peu précise (en particulier, qui sont ces experts civils ?) pouvait porter à confusion. De fait, de très nombreux scientifiques français se sentant interpellés ont réagi à l'annonce de cette décision. C'est ainsi que 1 700 d'entre eux à ce jour ont signé un appel contre la reprise des essais nucléaires, rédigé par trois physiciens (Pierre Jaeglé, Harry Bernas, et moi-même). Quelles raisons sont invoquées à la reprise des essais ? Ils sont présentés comme devant assurer la qualification définitive de la tête nucléaire TN 75 (qui doit équiper les futurs sous-marins nucléaires lanceurs d'engins), et le " calage " de certains paramètres permettant de mettre en oeuvre les simulations. Celles-ci sont censées assurer la capacité de " moderniser " les armes sans avoir recours à de nouveaux essais. Les responsables affirment en même temps qu'il ne s'agit pas de mettre au point de nouvelles armes ! Sans jouer sur les mots (la TN 75 ne constitue-t-elle pas un nouvel engin ?) il paraît inconcevable de lancer un coûteux programme de simulations en laboratoire qui serait destiné simplement à vérifier ce que l'on sait déjà, et à indiquer comment reproduire ce que l'on sait déjà faire, qui a déjà été réalisé, et abondamment testé. L'argument entendu selon lequel il faudrait faire face à l'évolution possible des techniques laisse rêveur. Que penserait-on d'un industriel prétendant être incertain de pouvoir reproduire en 2010 un procédé de fabrication courant en 1995 ? Or, même si une certaine maintenance est nécessaire, une bombe reste une bombe et la panoplie nucléaire française de 1995, avec ses vecteurs, est l'une des plus perfectionnées du monde. En fait, les scientifiques en ont la pratique, les simulations en laboratoire permettent d'obtenir des informations sur des configurations nouvelles, d'élaborer de nouveaux dispositifs, de déterminer des adaptations et des modifications en vue de nouvelles performances, bref de prévoir du neuf. Mais la vérification par l'expérience en grandeur nature reste impérative pour que le résultat soit établi de façon incontestable. Les simulations appellent logiquement de nouvelles expériences. C'est pourquoi la reprise des essais et le programme de simulations nous paraissent relancer la course aux armements nucléaires au moment même où, cinquante ans après Hiroshima et Nagasaki, l'espoir se faisait jour de voir le monde y mettre un terme. Bravo pour le prix Nobel de la Paix à Pugwash qui a, malheureusement, encore beaucoup de travail en perspective. |
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* Directeur de recherche au CNRS, spécialiste de physique atomique dans les plasmas.Pour tout contact avec " L'Appel des scientifiques contre les armes nucléaires ": Laboratoire de spectroscopie atomique et ionique, bât 350, Université Paris Sud 91 405 Orsay.Fax 69.41.94.60. 1. Georges Ripka, physicien à Saclay et président de Pugwash France, indiquait dans " le Monde " du 19 Octobre 1995 que cette association " n'est pas un mouvement antinucléaire " puisqu'elle compte nombre de personnes travaillant dans le nucléaire.Il précisait que le prix Nobel de la Paix " récompense les efforts de scientifiques qui ont oeuvré pour limiter le développement des armes nucléaires, chimiques et classiques ainsi que leurs vecteurs".
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