Regards Novembre 1995 - La Planète

Les droits de tous les hommes

Par Christine Daure-Serfaty


Lorsque j'allais voir Abraham (1) à la prison de Kenitra, j'avais l'impression de faire partie d'une sorte d'aristocratie de la prison: nous attendions à un guichet particulier, nous, les familles des politiques, les gardiens nous saluaient, nous avions droit à des visites directes, et nous y retrouvions des hommes qui avaient conquis de haute lutte plus de droits que les autres...

Les autres, c'étaient les " droits communs ", entassés dans des locaux vétustes, de moins en moins visités par leurs familles au fur et à mesure que le temps passait, parce que c'était loin et cher de venir à Kenitra des régions lointaines du pays, et surtout, ignorés de tous, abandonnés; car les droits communs, ce sont les exclus des exclus.

Alors, lorsque Bernard Bolze, le délégué général et fondateur de l'Observatoire international des prisons (OIP), m'a demandé d'en être la présidente, j'ai accepté avec le sentiment de m'acquitter d'une dette: car l'Observatoire prend en compte tous les détenus, sans distinction aucune, et demande qu'on respecte pour eux la dignité de la personne humaine; qu'on n'ajoute pas à leur peine - la privation de liberté - les mauvais traitements, la non-observation des règlements, le mépris. L'Observatoire cherche à rendre transparents les lieux les plus opaques de nos sociétés, que sont les lieux de détention, prisons, commissariats, et centres de rétention; car nous savons bien que, dans les lieux secrets, à l'abri des regards, dans ces lieux qui " n'existent pas ", on peut faire aux hommes qu'on y enferme, absolument n'importe quoi...

L'Observatoire international des prisons est jeune: cinq ans. A terme, il veut développer autour de chaque prison de France et du monde un groupe d'observation, composé de citoyens et de citoyennes qui vont recueillir l'information, la vérifier et la rendre publique afin d'alerter l'opinion et de protéger ceux qui peuplent les prisons. Il en existe une vingtaine en France aujourd'hui.

Ailleurs dans le monde, l'OIP prend contact avec les organisations des droits de l'Homme existantes, nationales ou internationales, qui travaillent sur les prisons de leur pays. Ce sont les correspondants qui envoient un rapport, le signent s'ils le souhaitent, et participent ainsi au rapport annuel de l'OIP, le troisième à ce jour.

Voilà; c'est peu, 20 prisons sur 160 en France, et 40 pays sur près de 200 dans le monde; mais c'est beaucoup: nous avons désormais le statut consultatif auprès des Nations unies; cela veut dire que, dans les réunions internationales, en présence des Etats, nous pourrons élargir la fonction d'alerte commencée par la publication de communiqués et du Rapport annuel, en dénonçant publiquement les manquements aux droits de l'Homme observés dans certains pays: des détenus qu'on oublie de nourrir au Zaïre, qu'on laisse mourir de faim en Mongolie, qu'on entasse à peu près partout, qu'on maltraite, ou tout simplement à qui l'Etat donne vingt-cinq centimes par jour et par personne au Togo...

Alexis de Toqueville disait que les démocraties se jugent à l'aulne de leurs prisons; nous pouvons élargir le propos en disant que les prisons sont le reflet des sociétés, de leurs guerres, de la misère, de leurs pouvoirs dictatoriaux ou répressifs. La nôtre aussi: alors, ne détournons pas le regard de ce lieu majeur de l'exclusion, la prison: elle nous juge.

 


* Présidente de l'Observatoire international des prisons.Auteur de:

Rencontre avec le Maroc, La Découverte, 1993, 120 francs.

La mémoire de l'autre, autobiographie à deux voix des époux Serfaty, Stock, 1993, 120 francs.

Tazmamart, Stock, 1992, 98 francs.

1. Abraham Serfaty, libéré le 13 septembre 1991 après plus de dix-sept ans passés dans les prisons marocaines, notamment à Kénitra.

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