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L'Europe veut libéraliser la méditerranée Par Paul Euzière |
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A Barcelone, les 27 et 28 novembre, l'Union Européenne voudrait souffler l'esprit de Maastricht vers le Sud, au cours de la première " Conférence euro-méditerranéenne ".
Enjeux, impasses et potentialités.
La conférence interministérielle de novembre à Barcelone est sans précédent. Elle réunira les quinze pays membres de l'Union européenne (U. E.) et douze de leurs partenaires potentiels: Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte, Territoires autonomes palestiniens, Israël, Liban, Liban, Syrie, Turquie, Chypre et Malte. La Jordanie, dont l'avenir dépend étroitement du processus de paix israélo-palestinien, est invitée, contrairement à la Libye à qui Paris et Londres continuent d'imputer les attentats de Lockerbie et de l'avion d'UTA. Ce qui isolera plus encore ce pays arabe et maghrébin, bordé par 2 000 miles de côtes et dont la population est déjà victime d'un embargo qui n'a pas affaibli le régime. Absents également: les quatre Etats issus de l'ex-Yougoslavie (Slovénie, Croatie, Bosnie et Macédoine) et l'Albanie, pourtant intimement liés à l'histoire et à la géopolitique méditerranéennes. Pour l'U. E, ils appartiennent aux pays de l'Europe centrale et orientale. Cependant, le niveau de responsabilités des représentants des pays participants - dont la Syrie qui pour la première fois assistera à une conférence internationale hors ONU (et où siégera également Israël) -, tout comme l'étendue géographique concernée soulignent l'importance de la rencontre. Le programme de la " politique méditerranéenne rénovée " - qui fixe pour la période 1992-1996 le cadre de la coopération financière avec les " pays tiers méditerranéens " - venant à échéance en octobre 1996, l'Union européenne entend à Barcelone poursuivre et amplifier sa stratégie. Mise au point lors des sommets européens de Lisbonne (juin 1992), Corfou (juin 1994), Essen (décembre 1994) et Cannes (juin 1995) elle ambitionne d " agir davantage ensemble, afin que le bassin méditerranéen devienne, plus qu'il ne l'est aujourd'hui, une zone d'échanges et de dialogue garantissant la paix, la stabilité et le bien-être de ceux qui vivent sur ses rives ".
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La plus vaste zone de libre échange du monde
Ce " partenariat euro-méditerranéen " passe par la définition d'une approche " globale et coordonnée " autour de trois axes: " politique et sécurité; économique et financier; dans les domaines social et humain ". Dans ce but, l'U E a dégagé pour la période 1995-1999 le financement de plusieurs projets (au départ 5,160 milliards d'écus, ramenés au sommet de Cannes à 4,685 milliards - 1 écu = 6,42 FF). Il s'agit de créer à l'horizon 2010 un espace euro-méditerranéen qui sera la plus grande zone de libre-échange du monde (600 à 800 millions d'habitants de 30 à 40 pays). Les moyens économiques et financiers pour y parvenir sont définis par le vice-président de la Communication de Bruxelles, l'espagnol Manuel Marin, l'un des principaux architectes de cette politique: " Cette zone sera fondée sur le libre échange et la coopération économique et commerciale. Un élément essentiel en sera la modernisation et le développement du secteur privé (...) Dans la poursuite de ces objectifs économiques majeurs, il est essentiel d'assurer le succès des réformes structurelles, lesquelles, soutenues par l'épargne interne et les investissements directs étrangers, permettront de garantir l'ouverture de certaines économies actuellement trop rigides et protectionnistes " (1). Le rapport adopté par l'UE, le 10 avril dernier est encore plus explicite. Dénonçant " les secteurs publics peu efficaces et excessivement développés " de certains " pays tiers méditerranéens", il recommande " de poursuivre des politiques basées sur les principes de l'économie de marché et l'intégration de leurs économies " (...) Il note que " la modernisation économique impliquée exige un accroissement substantiel de la coopération financière " et précise qu'" un accent particulier sera mis sur les investissements du secteur privé, puissant facteur de développement de la région ". Et s'agissant de la région qui fut le berceau des trois religions du Livre et de deux grandes civilisations: en 12 pages serrées, le " rapport de synthèse " consacre en tout et pour tout, 18 lignes aux chapitres " Éducation et formation " et " Médias et culture"...
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Une voie très dangereuse
En l'état, ce projet qui prône avec raison l'indispensable partenariat euro-méditerranéen, porte les stigmates des milieux politiques et économiques qui l'ont conçu - dans le même esprit et avec les mêmes recettes - qu'ils ont élaboré hier le traité de Maastricht. Au-delà des formules rituelles sur la démocratie et les droits de l'homme et des affirmations sur la construction de cette " zone de prospérité partagée ", il vise dans les conditions d'aujourd'hui à organiser et étendre les logiques du " libéralisme " - les rapports de domination capitalistes - à toute la Méditerranée en supprimant tous les instruments et structures de souveraineté que les peuples se sont donnés dans leurs combats sociaux et nationaux. Cette voie est très dangereuse. Du fait des privatisations et des déréglementations, elle va approfondir les fractures sociales existantes en faisant basculer dans la misère des populations que les différents plans d'ajustement structurel ont déjà plongées dans la pauvreté. Quelles que soient les causes du virage " libéral " et indépendamment de la période où il intervient (Turquie: 1981, Maroc: 1983, Tunisie: 1986, Egypte et Algérie: depuis 1986, Jordanie: 1988 et Syrie: 1991), les mesures préconisées par le FMI sont en effet partout les mêmes: baisse des salaires réels et des transferts sociaux, réduction de l'emploi dans les administrations, " assainissement " des entreprises publiques, dévaluations, rééchelonnement... Résultat: baisse du niveau de vie, hausse du chômage, marginalisation de larges secteurs sociaux, dégradation des services publics, etc." La machine économique est grippée, et si des mesures ne sont pas prises rapidement, le Maroc court à la catastrophe en dépit des sacrifices consentis par la population pendant les dix ans du programme d'ajustement structurel (1982-1992) " (2), peut-on lire dans un rapport récent rédigé par cinq ministres marocains. Ils évoquent même, si rien n'est entrepris, " l'apocalypse pour 2002 ". Remèdes suggérés à ce pays qui, de rééchelonnement en rééchelonnement de la dette, est souvent présenté comme le bon élève du FMI: privatiser davantage, réduire encore les effectifs de la Fonction publique, supprimer le contrôle des prix, assujettir des milliers d'agriculteurs à l'impôt dont ils sont aujourd'hui exemptés. Ces politiques économiques ont pour corollaire la montée des tensions, des repliements identitaires et des fondamentalismes. Si, à la fin des années 70, le triomphe de la résolution iranienne a incontestablement donné un souffle et des moyens à l'intégrisme musulman, il y a lieu de mettre en parallèle le contexte économique prévalant alors dans les pays du Maghreb et du Machrek (pays arabes du Proche Orient). Au cours des années 80, leurs économies ont enregistré une baisse sensible de leur rythme de croissance: 0,5% par an contre 6,7% en moyenne entre 1965 et 1980 (3). Ce qui constitue un terrain idéal pour toutes les explosions sociales et politiques... Toute l'horreur de la tragédie algérienne - et les urgences de la solidarité - ne doivent pas occulter les soubassements économiques de la crise actuelle. Si pendant la décennie 70, en Algérie, les prix des produits alimentaires ont progressé deux fois moins vite que l'indice général d'inflation, la politique d'ajustement et la libération des marchés agricoles ont fait qu'à partir de 1984 ce sont les prix des produits alimentaires qui ont tiré vers le haut l'indice des prix (en base 100 pour 1982, l'indice officiel des prix de ces biens est à 216,4 en 1990. Soit dix points au-dessus de l'indice général: 206,4). Fin juin 1992, la suppression des subventions de l'Etat s'est traduite par de très fortes hausses des prix alimentaires. L'Algérie crée 137 000 emplois par an de 1980 à 1985, mais ils chutent à 62 000 de 1986 à 1990. Le nombre des chômeurs (435 000 en 1985) explose en 1991 à 1 266 000 (dont 85% moins de 30 ans) (4). Les mêmes causes produisant les mêmes effets, comment la poursuite des mêmes stratégies " néo-libérales " que prône pour les pays méditerranéens la commission de Bruxelles pourrait-elle permettre aux pays du Maghreb et du Machrek de créer, au cours de la décennie 1990, les 32 millions d'emplois nouveaux qui conditionnent leur stabilité sociale et politique ? D'autre part, quelles relations de partenariat véritable envisager, alors que la dette représentait par exemple en 1993, en Egypte, 81% du PIB, 56% en Israël, et 129% en Jordanie (5) ? La poursuite des politiques d'ajustement mises en oeuvre depuis quinze ans dans la région, la marche forcée d'économies fragilisées vers une gigantesque zone de libre échange et le refus d'annuler la dette risquent de reléguer et pour longtemps " la zone de prospérité euro-méditerranéenne " au rang de voeu pieux. D'autant qu'en préparant de la Conférence de Barcelone, Bruxelles a voulu tout " boucler " à l'avance. Une " Troïka " composée des représentants des ministres des Affaires étrangères de l'Allemagne, la France et de l'Espagne a effectué, du 20 avril au 16 mai, cinq voyages pour consulter les partenaires méditerranéens et recueillir leurs premières réactions, mais en aucun cas ceux-ci n'ont pu participer à la définition des critères de la Conférence.À Tabarka (Tunisie) en juillet, puis à Alger début septembre, les ministres des Affaires étrangères et les hauts fonctionnaires des pays arabes ont souligné le choix unilatéral des invitations (la Suède, la Finlande et le Danemark seront présents à Barcelone tandis qu'a été contestée la venue de la Mauritanie, pourtant membre de l'Union du Maghreb arabe), ainsi que la non-prise en compte de certaines de leurs préoccupations importantes dans un rapport de synthèse qu'ils estiment marqué par " un souci sécuritaire excessif " et par l'absence d'esquisse d'un " statut " des travailleurs migrants légalement installés. On retrouve là une démarche dominatrice difficilement compatible avec les intentions affichées par l'U E. Parallèlement, la Conférence de Barcelone intervient dans un contexte international marqué tout à la fois par l'instabilité et les bouleversements, une concurrence acharnée entre pôles économiques dominés par les Etats-Unis, le Japon et l'Allemagne, et alors que Washington tente de prendre de vitesse - voire d'exclure - les pays différents d'Europe et l'U E pour toutes les questions méditerranéennes décisives. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis se sont employés à évincer - pour les remplacer - les deux grandes puissances coloniales, Grande-Bretagne et France, en chaussant les bottes de l'une au Proche-Orient et en essayant de récupérer la revendication anticoloniale contre l'autre au Maghreb, particulièrement à partir de la conférence d'Anfa (Maroc, 1943) où Roosevelt promit l'indépendance au Sultan du Maroc (6). Jusqu'à la guerre du Golfe et à la fin de l'URSS, ces rivalités inter impérialistes en Méditerranée ont été occultées par la politique des " blocs " qu'induisait l'affrontement Est-Ouest. La guerre du Golfe, préparée de longue date par les milieux dirigeants américains, constitue un tournant capital pour toute la Méditerranée: les Etats-Unis proclament alors leur " nouvel ordre mondial ", cette guerre leur permettant un déploiement militaire sans précédent - et donc un contrôle direct - sur une région dont les réserves pétrolières sont et seront de plus en plus indispensables aux trois pôles économiques mondiaux en compétition. Avec le peuple irakien, les pays d'Europe et l'U E sont les grands perdants de la guerre du Golfe puisqu'ils ont été totalement exclus - au plan politique - du processus de paix au Proche-Orient, à l'exception de la Suède. Lorsqu'il y a deux ans, Yasser Arafat et Yitzhak Rabin se sont serré pour la première fois la main, c'était sur la pelouse de la Maison Blanche et les pays européens étaient absents. Le 28 septembre dernier l'UE " a été autorisée in extremis, relève amèrement le Monde (7), à être représentée ", à la signature officielle de l'accord de Taba par Felipe Gonzalez, le chef du gouvernement espagnol en sa qualité de président du Conseil européen. La même stratégie de refoulement de l'Europe - singulièrement de la France - est à l'oeuvre en Algérie dont le sous-sol recèle d'importantes réserves d'hydrocarbures notamment de gaz. Ce n'est pas un hasard si des responsables de l'administration américaine aussi avertis que le secrétaire d'Etat adjoint Robert Pelletreau, si prompt à diaboliser les intégristes quand ils sont égyptiens ou soudanais, se prononcent avec autant de force pour une politique " d'inclusion et de réconciliation " (8) avec les islamistes algériens. Pour de nombreux analystes " l'approche différente de la crise algérienne de ces deux Etats (les Etats-Unis et la France, NDLR) repose en fait sur un conflit d'intérêts d'ordre économique stratégique sur le continent africain car si la France demeure le partenaire commercial privilégié en dépit de la libéralisation du commerce extérieur, il semble qu'il n'en serait pas autant pour les contrats pétroliers issus de la révision de la loi de 1986 relative aux hydrocarbures ", note l'un d'entre eux (9) qui ajoute que, si de nombreux ressortissants français et européens ont été assassinés en Algérie, " aucun Américain n'a été victime de la violence politique ".
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Une alternative pour la Méditerranée
Des différences d'approche sont évidentes entre la Conférence euro-méditerranéenne de Barcelone et le deuxième Sommet sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord qui se tiendra à Amman (Jordanie), également en novembre, mais, lui, avec le soutien actif des Etats-Unis. Les peuples méditerranéens sont donc confrontés à deux projets reposant sur la même logique économique: l'un conçu par les Etats-Unis, l'autre par la Commission de Bruxelles. Cette concurrence permet une marge de manoeuvre qu'ont immédiatement perçue des milieux aussi différents que ceux du ministre israélien Shimon Peres, pour qui " Barcelone peut être un événement historique " ou du chef de l'Etat syrien, Hafez El Assad, qui souhaite voir l'Union Européenne jouer un rôle plus actif dans la région, avec l'espoir d'équilibrer les pressions américaines. Le projet américain est difficilement amendable. La démarche européenne comporte l'intention affirmée de se recentrer vers le Sud. Elle ne pourrait répondre aux intérêts des peuples que si ces derniers se font entendre en vue de peser sur les choix européens qui les concernent. Des partis politiques démocratiques, des organisations syndicales et sociales de la région pourraient - avec toutes leurs différences - réfléchir ensemble à un projet alternatif de co-développement. En vue d'avancer dans cette voie sont annoncées une rencontre à l'initiative de " Izquierda Unida " espagnole, une conférence méditerranéenne alternative, ainsi que la IIIe Conférence de solidarité et coopération en Méditerranée. |
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1. Arabies no 103/104, juillet-août 1995. 2. Le Monde, 12 septembre 1995. 3. L'Europe, la France et la Méditerranée, commissariat général du XIe Plan, 1993. 4. Monde Arabe-Machrek, no 139, 1er trimestre 1993. 5. Idem, no 148, 2e trimestre 1995. 6. Cf.l'excellent ouvrage de A.Lacroix-Riz, les Protectorats d'Afrique du Nord entre la France et Washington, l'Harmattan, 1988. 7. Le Monde, 18 septembre 1995. 8. Allocution devant l'Assemblée annuelle de l'OTAN, 15 novembre 1994. 9. Rachid Tlemçani in Revue du Monde musulman et de la Méditerranée, no 72.
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