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France-Algérie, le refus de la complaisance Par Francis Wurtz |
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Pour mieux isoler l'intégrisme, il s'agit de ne pas isoler l'Algérie.
Et, au contraire, de contribuer au développement des deux peuples et à leur coopération.
Comment comprendre l'attitude scandaleusement complaisante des principaux dirigeants occidentaux à l'égard de l'intégrisme en Algérie ? En véritable ambassadeur du FIS à Washington, Haddam peut, à son aise, justifier des crimes terroristes à la télévision. Même statut pour Kebir à Bonn, pourtant le plus proche allié de la France, aujourd'hui confrontée à une vague d'attentats revendiqués par des groupes islamistes. De même à Londres, où Ould Adda peut annoncer sans être nullement inquiété que son organisation, le FIS, emploierait " tous les moyens " pour faire " échouer " l'élection présidentielle en Algérie. Chacun de ces pays nous avaient habitués à moins de mansuétude à l'égard des poseurs de bombes lorsque celles-ci explosaient sur leur propre territoire. Cette complaisance, pour ne pas dire cette complicité, sont à rapprocher de l'engagement actif des capitales occidentales au côté des protagonistes du " dialogue de Rome ". Rappelons que la plate-forme adoptée à cette rencontre entre intégristes " modérés " - dont Haddam - et caciques de l'ancien parti unique co-responsable de la crise algérienne ne mentionne même pas le terrorisme. Cela n'a pas empêché le conseiller de M. Clinton pour les question de...sécurité, Antony Lake, d'apporter sa caution à l'initiative de San Egidio en y étant présent comme " observateur ". Sans doute considère-t-on aujourd'hui, outre-Atlantique, que seul un pouvoir intégriste est à même de réprimer durablement la révolte sociale de grande envergure qui couve sur la rive sud de la Méditerranée, et qu'attisent dangereusement les " plans d'ajustement " que le Fonds monétaire international a fini par réussir à imposer à l'Algérie. La bourgeoisie commerçante qui dirige le FIS se montre au demeurant très ouverte au " néo-libéralisme " en général, et aux intérêts américains en particulier. Il y a là - comme c'est le cas, dans d'autres conditions, avec les monarchies du Golfe Persique - un terrain de convergence forte entre les ambitions stratégiques des milieux dirigeants américains et la soif de pouvoir absolu des chefs intégristes. En Algérie aussi, il y a des hydrocarbures... Comment réagissent l'Union européenne et la France à cette guerre économique sans scrupule de la part de leur " partenaire " américain ? Les velléités de politiques euro-méditerranéennes sont anciennes: aux " programmes intégrés méditerranéens " de 1985 a succédé il y a quelques années la " politique méditerranéenne rénovée " qui doit elle-même se prolonger par un " partenariat euro-méditerranéen ", à l'issue de la grande conférence internationale de Barcelone, à la fin de ce mois. Mais, outre que ces politiques n'ont guère gêné jusqu'ici l'extension de l'influence américaine sur la rive sud de la Méditerranée, elles n'apportent aucune perspective alternative au libéralisme sauvage qui a contribué à faire le lit de l'intégrisme en Algérie. Quant aux dirigeants français, ils se montrent, comme toujours lorsqu'il s'agit de faire face aux poussées hégémoniques des Etats-Unis, hésitants et divisés. L'ancien Premier ministre, Edouard Balladur, avait capitulé devant leurs pressions en Afrique francophone: c'est le tournant de la dévaluation du Franc CFA. Son ministre des Affaires étrangères, un certain Alain Juppé, s'était de même fait le relais de leurs exigences vis à vis de l'Algérie: accepter de passer sous les fourches caudines du FMI et aller vers un compromis avec les intégristes. Cette attitude, paradoxalement, avait obtenu le soutien de François Mitterrand, mais n'avait, en revanche, pas fait l'unanimité à droite. Des voix s'y sont élevées et s'y élèvent aujourd'hui encore pour demander qu'on n'abandonne pas aux Etats-Unis le dangereux monopole du pétrole et surtout qu'on ne les laisse pas jouer avec le feu en confortant l'intégrisme de part et d'autre de la Méditerranée. Le même débat existe au sein des forces de gauche. La récente polémique suscitée par le projet de rencontre entre Jacques Chirac et le chef de l'Etat algérien a reflété le même clivage. Il est symptomatique que les adversaires démocrates de Liamine Zeroual dans la campagne présidentielle n'ont aucunement critiqué le principe de cette rencontre, attachés qu'ils sont, au-delà de toute polémique électorale, à l'affirmation d'une puissance publique algérienne stable et reconnue. Ce sont les forces intégristes qui ont exigé et obtenu cet énième coup de froid entre la France et l'Algérie, au moment où des intérêts vitaux commandent le rapprochement de nos deux pays. Comment s'y retrouver dans un tel imbroglio lorsque, progressiste sans arrière-pensée politicienne ni vieux ressentiments hérités des temps coloniaux, on souhaite avant tout faire vivre la solidarité avec le peuple algérien lui-même ? Il me semble que celui-ci nous envoie des signaux clairs sur ses aspirations, même si les conditions ne sont pas créées à ce jour pour leur ouvrir une issue progressiste. " N'envoyez pas vos enfants à l'école. Ceux qui s'y rendront seront abattus " menaçaient les intégristes. Les mères se sont regroupées en masse, matin, midi et soir, pour se protéger mutuellement et se donner du courage. Et elles ont réussi la rentrée scolaire. Le même chantage pesait sur les futurs étudiants: les 320 000 candidats au Bac se sont néanmoins présentés." N'achetez pas de journaux " ! " Ne fumez pas " ! " Ni fête, ni musique lors des mariages " ! ordonnent les islamistes. On lit, on fume, on chante cependant. Cet été, toutes les salles de fêtes disponibles à Alger étaient réservées jusqu'à la fin octobre. Et les jeunes se pressent dans les concerts raï. Dans tel village, des femmes organisent - " suprême blasphème " - un défilé de mode. Dans tel autre, on baptise une salle " Rachid Mimouni " à la mémoire du grand écrivain et grand militant anti-intégriste. Des femmes sont venues y témoigner sur les viols qu'elles ont subis: mesure-t-on l'effort sur soi que cela représente en général, et, qui plus est, en Algérie ? Et quel signe probant des sentiments profonds de la population que l'accueil enthousiaste réservé à l'héroïne algérienne des championnats d'athlétisme de Göteborg, fustigée par les intégristes !
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C'est dans ce contexte que se prépare l'élection du 16 novembre.
Des affiches, à Belcour, montrent une urne et un cercueil: " qui votera mourra ". Pourtant, d'ores et déjà, plus de 10% des électeurs inscrits ont accepté de donner leur signature à un candidat. Cela suppose de remettre sa carte d'identité à sa commune, à un commissariat ou à un homme de loi. Autrement dit, de faire un acte quasi héroïque. Il en ira de même le jour de l'élection pour quiconque, notamment dans les campagnes, assumera la responsabilité de se rendre au bureau de vote (en sachant qu'en 1991, sans cette pression, près de 46% d'Algériens s'étaient abstenus, soit davantage que le nombre total des électeurs du FIS, du FLN et du FFS réunis). La vérité, c'est que la masse des Algériens est musulmane mais nullement gagnée au fanatisme des intégristes. C'est bien la rage de ne pas réussir à soumettre ce peuple digne et rebelle qui conduit les terroristes algériens à un tel degré de barbarie. Alors, que faire pour aider au rapprochement de nos deux peuples et à l'isolement de l'intégrisme ? Il me semble que la solidarité gagne à s'exprimer dans trois directions. D'abord, faire mieux connaître en France le message des forces démocratiques algériennes qui, sur le terrain, font quotidiennement face à l'intégrisme au péril de leur vie: les femmes; les syndicalistes; les journalistes; les chanteurs; les militants progressistes... Ensuite, exiger des autorités françaises et européennes des relations de coopération favorisant le développement du potentiel productif de l'Algérie et l'amélioration des conditions de vie des Algériens, en particulier des jeunes. Cela passe par des réductions substantielles de la dette en vue de son annulation (elle est remboursée tous les trois ans !); par une revalorisation du prix des matières premières (par exemple la signature d'un contrat gazier euro-algérien sur la base d'un prix rémunérateur); par une aide à la formation et à la promotion de la recherche ainsi qu'une coopération interuniversitaire accrue; par une contribution à des programmes de construction de logements sociaux, de réalisation d'infrastructures, de modernisation de réseaux en liaison, notamment, avec les grandes entreprises publiques françaises; par la transparence sur l'utilisation des fonds de la coopération... Il ne s'agirait nullement d'une " aide " à fonds perdu: les peuples des deux rives, et de tout le bassin méditerranéen en sortiraient renforcés, du point de vue de l'emploi comme de la sécurité. Enfin, témoigner aux Algériens vivant en France comme aux Français d'origine algérienne, ainsi qu'aux victimes du terrorisme condamnées à trouver momentanément refuge dans notre pays, notre solidarité contre toute tentative d'amalgame ou dérive raciste. Pour permettre à ceux qui se retrouvent dans une telle démarche de faire converger l'expression de leurs exigences, a été créé en France un " Comité national d'action pour la solidarité avec le peuple algérien ". C'est peu de dire aujourd'hui qu'il répond à un besoin. |
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" Comité national d'action pour la solidarité avec le peuple algérien ", 64, Boulevard Auguste-Blanqui, 75013 Paris. |