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Retour(s) de Marx Par Eustache Kouvelakis |
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Le succès du " Congrès Marx International ", qui s'est tenu à l'Université de Paris X-Nanterre du 27 au 30 septembre, est le signe d'une inflexion dans le débat d'idées en France.
Démonstration de vitalité et réaffirmation de l'actualité de la pensée qui se réclame de Marx, ce congrès a témoigné des enjeux de sa réélaboration à l'échelle internationale.
Marx " revient ". Mais, au fond, a-t-il jamais été absent ? Cette constante réitération de discours martelant à qui pouvait encore en douter que " Marx est mort ", bien mort, - et avec lui le communisme, la possibilité de révolte contre l'ordre existant et d'émancipation sociale - était-elle finalement autre chose, comme Jacques Derrida l'a récemment rappelé, qu'un vaste exorcisme, rappelant à sa manière la présence obsédante du supposé défunt ? Tel un spectre, dont la réapparition est à la fois attendue et crainte, Marx se réinstallait, paradoxalement, au coeur de notre présent au moment même où une vaste machine de guerre idéologique, essentiellement médiatique, s'acharnait à faire le vide autour de lui. Il suffisait pourtant que cette machine se heurte à l'exacerbation des contradictions d'un capitalisme laissé à lui-même pour que le vide de son propre discours éclate en plein jour et apparaisse de plus en plus inacceptable. L'exorcisme se retourne alors tout naturellement en son contraire et cède la place à la figure du " retour " de ce qui a été trop hâtivement refoulé. C'est dans ce retournement de conjoncture, non exempt d'ambiguïtés naturellement, que s'inscrit l'événement du " Congrès Marx international ".Événement, ce congrès l'a été à plus d'un titre. Par ses dimensions tout d'abord: plus que d'un congrès, c'est d'un vaste forum qu'il faudrait parler, réunissant plus d'une centaine d'intervenants, autant de revues et d'institutions - dont l'Institut de Recherches marxistes - autour d'un programme combinant plus de 40 séances plénières et ateliers décentralisés, placés sous la responsabilité des revues et qui furent, de l'avis général, la partie la plus vivante de ce congrès. Par son caractère international ensuite, qui tranche avec le provincialisme marquant souvent les débats théoriques en France et en fit un lieu de rencontres et de discussions de marxistes venant de plusieurs pays d'Europe (y compris d'Europe de l'Est), d'Amérique latine et du Nord. Par l'ampleur des thématiques qui ont été brassées au cours de ces quatre journées: Révolution française, féminisme, crise du capitalisme, théologie de la libération, transformations du travail et des classes sociales, écologie, question nationale, post-modernisme, nouvel ordre mondial, ce catalogue à la Prévert pourrait encore s'allonger sans donner une juste mesure du foisonnement des débats. Par son écho enfin, du point de vue du nombre de participants (plus de 1 500 entrées) et de la couverture accordée par la presse écrite: la " Une " du Monde des Livres du 29 septembre consacrée à des ouvrages sur Marx, plusieurs pages de l'Événement du jeudi sur le marxisme, avouons que ce n'est pas si courant !
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Permanence d'un marxisme vivant
On l'aura compris: il est difficile de résumer la richesse du colloque, a fortiori dans le cadre d'un article. Les organisateurs (la revue Actuel Marx, dirigée par Jacques Bidet et Jacques Texier) avaient cependant proposé d'ordonner ce matériau autour de trois axes principaux: bilan critique et mémoire du marxisme, permanence du capitalisme et questions de prospective. C'est la question de l'actualité du marxisme, à la fois comme instrument d'analyse critique et comme porteur d'une alternative émancipatrice, qui se trouvait en fait au point d'intersection de ces trois axes. Il ne serait certes pas raisonnable d'attendre d'un congrès des réponses à ces questions, qui demandent pour l'essentiel des pratiques politiques aptes à en relever le défi. Le succès de cette initiative a toutefois permis aux revues et institutions participantes de rédiger, en guise de conclusion provisoire, une déclaration qui mérite d'être citée quelque peu en longueur car elle illustre, à défaut du contenu, du moins un " esprit " fortement présent au cours des travaux. Ce congrès a ainsi " montré que la pensée de Marx n'avait pas pour seule mesure les échecs des systèmes qui se sont réclamés de lui, et qu'elle conserve toute sa portée dans le monde contemporain. La période nouvelle dans laquelle nous sommes entrés est marquée par un redéploiement des logiques marchande et capitaliste qui se manifeste notamment par la domination du centre sur les périphéries, par le développement des inégalités, la paupérisation et l'exclusion de masse, la dégénérescence de la démocratie représentative, et une menace croissante sur l'environnement. La figure de Marx demeure dans ce contexte le symbole de la critique de l'ordre dominant. Son oeuvre, comme toute oeuvre fondatrice, est naturellement soumise à réévaluation. Ses limites et ses erreurs doivent être mises en évidence. Son apport doit être articulé et associé aux autres composantes de notre culture moderne. Mais elle constitue un instrument et une référence indispensables pour toute élaboration théorique répondant aux exigences de notre temps et pour toutes les luttes qu'inspirent les idéaux de la démocratie et de la justice ". Les clivages qui ont longtemps marqué les débats, ou plutôt les polémiques, entre marxistes, sont périmés: ce colloque l'a, entre autres, largement illustré. Ce qui ne veut pas dire que des clivages nouveaux ne sont pas à l'oeuvre, ou en voie de formation. Le texte cité précédemment nous l'indique malgré, ou plutôt à cause précisément de ces formulations oecuméniques: les " idéaux de justice et de démocratie " représentent sans doute une définition particulièrement abstraite et " faible " des sources d'inspiration des luttes contemporaines, s'agissant de surcroît de notions que Marx s'est fortement soucié de " déconstruire " (la justice) ou, à l'inverse, de spécifier (la démocratie). Parmi les multiples questions ouvertes au cours de ces débats, retenons à titre indicatif le thème, décisif, du marché et de son rôle dans le processus de transformation sociale. Si un accord général se dégage sur l'impossibilité d'abolir de manière administrative les mécanismes marchands, faut-il pour autant admettre, comme l'ont suggéré certains intervenants, que le marché constitue d'une certaine façon un horizon indépassable (moyennant des contre-pouvoirs) de toute société complexe, la seule alternative pensable étant celle - désormais close - de la planification centralisée et bureaucratique ? Ou bien faut-il voir, à l'instar notamment du marxiste américain F. Jameson, dans ce refus a priori d'envisager des formes alternatives de coordination sociale, le symptôme d'une réactivation des pulsions anti-utopiennes qui caractérisent le moment historique actuel et refoulent ses potentialités d'issues libératrices ? La discussion est naturellement appelée à se poursuivre, sur ce point comme sur d'autres. Il ne s'agit pas là d'une formule rituelle. Si Marx nous a laissé un héritage incontournable, c'est, pour reprendre à nouveau une expression de Jacques Derrida, un " héritage sans testament ", en d'autres termes, un chantier ouvert, une tâche de critique qui ne recule pas devant ses propres résultats. |
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* Chercheur en philosophie associé à l'URA 1394 du CNRS. |