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Cézanne et " les jeunes peintres intelligents " Par Lise Guéhenneux |
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Aujourd'hui, on semble avoir tout dit, tout écrit sur Cézanne, des artistes symbolistes qui l'ont élu père spirituel aux cubistes dont il serait le génial défricheur de terrain.
On a analysé le côté " poussinesque " des grands tableaux aux baigneuses dénudées telles des déesses antiques dans un paysage bucolique.
Et Cézanne devient alors le grand classique dont on avait besoin dans les années trente.
Lorsqu'on commence à théoriser sur l'autonomie de l'art, Cézanne devient l'archétype même de la peinture " pure " et plate.
Alors que reste-t-il de la sensation cézannienne ? Est-elle empreinte du romantisme du héros seul face au paysage et qui mêle sur sa toile l'observation objective à ses sentiments, son moi intérieur ? Est-il un théoricien ou un constructeur qui nous donne à voir l'expérience de la création ? A-t-il inventé en art la relativité " restreinte " ou la physique quantique en essayant de saisir la complexité colorée de la lumière et de la matière ? L'oeuvre de Cézanne résiste.
Si l'histoire est friande de biographie, celle de Cézanne pose problème, comme le remarquaient en leur temps les surréalistes ou tout au moins Breton. Cézanne est né dans une famille bourgeoise et mènera quasiment un vie de rentier, un confort matériel qui ne sera presque jamais menacé. Cette vision de Cézanne pouvant aller peindre sur le motif, éloigné des événements politiques, peignant l'Estaque pendant la guerre de soixante-dix ou retiré dans le midi lors de la Commune de Paris ne le hisse pas au niveau d'un Courbet. Il n'est pas " le suicidé de la société " comme un Van Gogh, la légende le brosse plutôt comme l'artiste poète récitant Virgile dans la campagne aixoise, son attirail de peintre sous le bras. Sa biographie ne prend donc pas le dessus à moins, et là le récit se dramatise, d'opter pour les rapports d'amitié entre Zola et Cézanne, de leur complicité depuis les bancs du lycée d'Aix jusqu'à la parution de l'OEuvre, en 1886, où Zola plante un Claude Lantier, artiste raté. Mais ce personnage n'est-il pas une métaphore sur la création comme le Frenhoffer du Chef d'oeuvre inconnu de Balzac plutôt qu'une anecdote biographique ? Il est vrai que le Zola critique d'art ne s'engagera jamais publiquement pour l'art de Cézanne. Cette réputation d'impuissance poursuivra pourtant encore longtemps Cézanne comme une preuve de sa médiocrité d'artiste et les critiques de gloser sur l'inachèvement des tableaux... En 1881, Gauguin ironise à propos de cette image de Cézanne, dans une lettre qu'il envoie à Pissarro: " M. Cézanne a-t-il trouvé la formule exacte d'une oeuvre admise par tout le monde ? S'il trouvait la recette pour comprimer l'expression outrée de toutes ses sensations dans un seul et unique procédé, je vous en prie, tâchez de le faire causer pendant son sommeil." A vingt deux ans, en 1861, Cézanne monte à Paris où il copie les maîtres du Louvre. On sait qu'il a réalisé, par exemple, une copie du tableau de Poussin les Bergers d'Arcadie. Il dit lui-même qu'il peint les oeuvres du Louvre comme il le ferait d'un paysage. En 1874, il participe à la première exposition impressionniste avec, entre autres, la Maison du pendu à Auvers-sur-Oise et Une moderne Olympia. En 1877, il n'envoie pas moins de seize toiles pour la troisième exposition impressionniste mais il ne suivra pas le mouvement jusqu'à la huitième et dernière exposition du groupe, en 1886. Cézanne préfère cultiver les amitiés particulières plutôt que de faire groupe. Il travaillera avec Pissarro en 1873 à Auvers ou, en 1881, quand il s'installe avec sa femme et son fils à Pontoise. Pissarro dira de lui à l'occasion d'une exposition en 1895: " Ils ne savent pas que Cézanne a subi d'abord l'influence de Delacroix, Courbet, Manet et même Legros comme nous tous; il a subit mon influence à Pontoise et moi la sienne ". A propos des influences, évidemment les historiens retiennent ce que note Ambroise Vollard lorsqu'il visite l'atelier de Cézanne à Aix en 1896. Vollard décrit les murs de l'atelier où sont accrochées des gravures et des photographies: les Bergers d'Arcadie de Poussin, le Vivant portant le mort de Luca Signorelli, des Delacroix, l'Enterrement à Ornans de Courbet, l'Assomption de Rubens, les Romains de la décadence de Couture, etc. Cézanne est déjà une figure de son vivant qui, comme beaucoup de peintres modernes de son époque, sera bien évidemment exclu des Salons et qui se verra refuser l'entrée à l'école des Beaux-arts de Paris par deux fois: un parcours logique pour un anti-académique. Il n'est pas question d'une reconnaissance publique sinon celle des artistes qui pousseront les critiques à écrire sur son oeuvre. Pissarro fait ainsi remarquer à Huymans que, dans son ouvrage sur l'Art moderne, il ne cite nulle part Cézanne. Renoir attirera l'attention des collectionneurs sur les oeuvres de Cézanne et ce sont les peintres Emile Bernard et Maurice Denis qui écriront les premiers textes importants sur Cézanne. Avant sa mort, ses grands collectionneurs seront des artistes. On répertorie ainsi quatorze Cézanne chez Pissarro, trois chez Renoir, deux chez Maurice Denis, quatre chez Matisse, un chez Ker Xavier Roussel, chez Félix Vallotton, Signac et Liebermann, sept chez Degas et d'autres chez Odilon Redon ainsi que chez Caillebotte. Gauguin en possédera deux qu'il demandera à sa femme de conserver: " Ils sont rares de ce genre, lui écrira-t-il en 1885, car il en a fait peu d'achevé et, un jour, ils auront une très grande valeur ". Cézanne est un peintre pour les peintres. Aujourd'hui encore, Cézanne reste présent dans la réflexion artistique. Lors d'une exposition récente à Aix, le peintre Noël Dolla, a choisi d'utiliser une phrase de Cézanne qu'il trouve géniale: " Je crois les jeunes peintres beaucoup plus intelligents que les autres, les vieux ne peuvent voir en moi qu'un rival désastreux "." Cézanne, dit-il, reste en effet une " nourriture " indispensable. Je crois que si Cézanne est important, c'est comme le Titien ou Vélasquez, c'est de l'art qui reste irréductible à sa propre présence. Rien que sur la question de l'utilisation du blanc, Cézanne est indispensable à Malévitch comme Malévitch l'est à Rymann... J'ai eu besoin de Cézanne quand, par exemple, je me suis intéressé au blanc: la couleur et parfois la nécessité absolue de son absence. L'attitude de Cézanne m'est sympathique car Cézanne qui était un nanti, un sauvage aussi, a sacrifié toute sa vie à l'art. J'aime bien l'écart qu'il y a dans la peinture de Cézanne entre les moments où il fait une aquarelle de la montagne Sainte Victoire où il hésite à remplir le tableau avec l'humilité de ne pas savoir quelle est la dernière touche à mettre et où il accepte de laisser le blanc comme une couleur. Et puis, tout à coup, c'est le retour à la pâte, à quelque chose de torturé. J'aime cette non-linéarité dans l'oeuvre qui fait que l'on disait que Cézanne n'avait pas de style, ne savait pas où il allait, qu'il ne finissait pas...toutes les absurdités que l'on entend au sujet des artistes qui veulent éviter que leur oeuvre se réifie dans les dix premières années et devienne un pur objet commercial avec une forme reconnaissable. Je hais le style, la forme reconnaissable, cela m'empêche de penser. C'est ce qu'a évité Cézanne dans son travail parce que le travail le guidait et non pas l'intérêt que l'on portait à son travail. Il a essayé toute sa vie de répondre à cela et donc, c'est vrai, que, vu de l'extérieur, cela pouvait être confus. Aujourd'hui, ce qu'il y a de pire dans l'art c'est l'absence même d'écart. Il faut qu'un artiste à vingt-cinq ans ait son style, son oeuvre, il faut qu'il arrête de penser." Le peintre Philippe Mayaux, cadet de Noël Dolla, a copié Cézanne lors de ses années d'apprentissage, en autodidacte " parce qu'à l'école on apprend pas Cézanne, il faut le faire seul. On y cite Cézanne surtout pour le cubisme. J'ai copié Cézanne parce que j'avais la même maladresse que lui, je ne savais pas bien peindre parce que je n'avais pas appris. Ce qui est important pour un peintre actuel c'est justement cette maladresse qui est pour moi le non-académisme, c'est-à-dire que la maladresse est autorisée. Ce n'est finalement pas important de savoir bien peindre, ce qui est important c'est de trouver un médium à son esprit. Chez Picasso, il y a quelque chose de l'ordre de l'ingénierie, quelque chose de pratiquement kitsch dans le sens où il va pousser la déformation comme un mathématicien va découper un objet qu'il essaye d'analyser. Picasso est obligé de lutter contre son adresse, c'est vraiment le talent pur. Chez Cézanne il n'y a pas de stratégie, il est obligé de lutter contre sa maladresse bien qu'il dise qu'il veut être le Ingres de l'impressionnisme. Il y a beaucoup de ruptures dans son travail et des tableaux faits la même année semblent être de périodes différentes, certains sont légers, presque des aquarelles, et à coté, on a des croûtes de deux ou trois centimètres d'épaisseur. Il y a une volonté de refaire et d'oublier tout ce qu'il a fait dans le tableau antérieur alors que le peintre académique profite de tout ce qu'il sait et le répète. Je crois qu'un bon peintre est un peintre maladroit parce qu'il ne peut pas vivre sur son acquis. Le public idolâtre Cézanne aujourd'hui mais on peut faire la pire exposition du monde en mettant des tableaux de Cézanne que l'on pourrait presque mélanger à la période vache de Magritte ou à quelques tableaux de Picabia, en prenant le portrait d'Achille Emperaire dont la déformation est telle qu'on la croirait faite à l'ordinateur, " une Olympia moderne ", quelques " baigneuses " et les tableaux avec les têtes de mort qui sont encroûtés et que l'on dirait peints avec de la peinture fluo. Les visiteurs diraient que c'est nul parce que l'histoire leurs fabrique un filtre dans les yeux alors que ce sont des tableaux de recherche. Ils ne voient pas par exemple les manques, lorsque Cézanne ne peint pas des morceaux de toile. C'est la première fois que la platitude du tableau est aussi évidente, que l'on voit que la peinture est pardessus quelque chose. Même si tout a été dit sur Cézanne, les tableaux ne sont pas morts, ils se renouvellent à chaque fois." |
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* Rétrospective Cézanne.Grand-Palais, Paris, jusqu'au 7 janvier 1996.Visites sur réservation: de 10 h à 14 h, dans les FNAC, les magasins Carrefour, par téléphone au (1)49.87.54.54, par minitel au 3675 Billetel ou 3615 FNAC.Informations sur Internet: http ://www.Cezanne.com.Renseignements: groupes, tel (1) 44.13.17.10 et minitel 11 " Galeries nationales ". |