Regards Novembre 1995 - La Création

Collage

Par Emile Breton


Etrange film: le docteur Faust porte un sous-pull et une veste sport. L'immortalité qu'il vise n'est pas celle de son corps, mais celle de sa réputation, car il voudrait établir, lui, universitaire londonien, que Shakespeare était un juif espagnol chassé par l'Inquisition, un de ces marranes errant en quête d'une autre patrie et dont la famille passa du Portugal à Florence, pour se fixer enfin à Strafford-upon-Avon. La preuve s'en trouverait dans l'acte de mariage de la reine Isabel d'Avis, conservé dans un couvent du Tras os Montes. Le film s'appelle le Couvent. Il est de Manoel de Oliveira, un des grands cinéastes de ce temps.

Le Couvent est un objet tout à fait insolite dans le cinéma d'aujourd'hui. Un de ces " objets inquiétants " dont parle Jean Rouch pour dire le seul cinéma qui, pour lui, compte. Et pas seulement parce qu'un Méphistophélès en complet veston a le regard en dessous et le rire glacé de l'acteur portugais Luis Miguel Cintra, parce qu'on s'y perd dans une forêt enchantée et que d'une chapelle vide sort le souffle rauque d'un concert de casseroles. Inquiétant dans sa manière même, frontale, d'aborder le réel et le fantastique, de regarder les objets et les acteurs du même oeil froid. Ainsi tenue à respectable distance, l'angoisse qui sourd de cette histoire où chacun cherche à manipuler l'autre est d'autant plus insidieuse qu'Oliveira se refuse au fatras des effets spéciaux ou au moindre début d'explication psychologique. Ainsi, dans une séquence qui pourrait relever de la comédie américaine, lorsqu'elle partait à la conquête du monde et d'un langage neuf, il suffit de deux portes qui claquent quatre fois, alternativement, de deux rais de lumière filtrant dans l'obscurité d'un couloir, pour qu'on en apprenne sur trois des protagonistes plus que n'en aurait révélé une longue exposition.

C'est que ce cinéma-là est un cinéma " des origines " a-t-on envie d'écrire, d'une innocence perdue où tout était filmé pour la première fois, dans l'émerveillement de la découverte d'un outil sans égal qui permettait d'enregistrer comme du " vrai " la plus folle des métaphores. Ainsi, si l'on avait pu dire d'un homme, par plaisanterie, qu'il avait la tête enflée, il a suffi que le cinéma arrive et que Méliès, d'un simple mouvement d'appareil, fasse de " L'homme à la tête de caoutchouc " le monstre hydrocéphale qu'on connaît pour que l'image devienne " vraie " aux yeux de spectateurs ébahis. Jeune octogénaire, Manoel de Oliveira n'a jamais cessé de s'émerveiller devant les pouvoirs de cette machine devant laquelle il suffit de dire: " Il était une fois..." pour qu'il soit une fois. D'où le prix de ses films.

Pour si grand que soit le cinéaste, on aurait tort pour le Couvent de ne parler que de lui, car, dans cette histoire où passé et présent s'entrelacent, on reconnaît la marque de la romancière portugaise Agustina Bessa Luis avec qui Oliveira travaille depuis qu'il a adapté, en 1992, son roman Val Abraham. Il semble qu'on la lit peu en France, et c'est dommage. L'automne dernier, les éditions Métailié ont publié d'elle le Confortable Désespoir des femmes. C'est un de ces amples romans familiaux qui, sur deux générations, tisse les fils de la mélancolie et de l'espoir, un roman d'une brusquerie d'écriture où les interventions de l'auteur viennent donner une " profondeur de champ " qui inscrit cette micro-société agrippée à sa terre de montagne dans l'histoire au temps long d'un peuple ouvert sur l'océan et l'appel des conquêtes. Un roman, enfin, hanté par la triste figure du roi Sebastiao. Fou de grandeur, il avait voulu, au XVIe siècle, disputer le Maghreb à l'empire ottoman et disparut avec son armée en grand apparat, toute sa cour partie comme pour une noce, à la bataille d'Alcàcer-Quibir. Disparut au point que l'on ne retrouva pas la moindre trace de son corps, et ainsi naquit un mythe tenace, qu'on retrouvera jusque dans le Brésil du XIVe siècle, celui de la résurrection attendue du Sauveur-Roi. Si on lit là-dessus le livre de l'historienne Lucette Valensi, Fables de la mémoire (Seuil), on comprendra que ce soit ce roi malade qui habite le livre d'Agustina Bessa Luis, livre du désenchantement, comme il venait rôder dans un film précédent d'Oliveira, Non, ou la vaine gloire de commander, où, en ce vingtième siècle, les soldats perdus d'une patrouille de jungle dans la guerre du Mozambique se racontaient son histoire, et celle de l'engloutissement de son armée.

Remontée de l'histoire et des mythes avec les films de Manoel de Oliveira, géographie familiale d'un vallon de montagne pour le Confortable Désespoir des femmes, on est en terrain connu. Pour combien de temps encore ? Dans un livre (la Vitesse de libération, éditions Galilée) à lire d'urgence en ces temps de mutation où les moyens de transmission instantanée sont en train de modifier notre perception de l'espace et du temps, Paul Virilio se pose la question." Télé-achat, télé-travail à domicile, appartements et immeubles câblés, cocooning, dit-on. A l'urbanisation de l'espace réel succède alors cette urbanisation du temps réel qui est, finalement, celle du corps propre du citadin, citoyen terminal bientôt suréquipé de prothèses interactives dont le modèle pathologique est cet " handicapé moteur " équipé pour contrôler son environnement domestique sans se déplacer physiquement, figure catastrophique d'une individualité qui a perdu, avec sa motricité naturelle, ses facultés d'intervention immédiate et qui s'abandonne, faute de mieux, aux capacités de capteurs, de senseurs et autres détecteurs à distance qui font de lui un être asservi à la machine avec laquelle, dit-on, il dialogue."

Question qui nous est posée avec d'autant plus de force - et ce n'est que l'une de celles que soulève ce livre à l'heure où un " costume de données " déjà au point permettra à l'homme d'agir à distance - que l'auteur n'est pas un de ces bucoliques écolos qui voient l'avenir de l'humanité dans la généralisation de l'élevage de chèvres en Cévennes.

Non. Urbaniste de formation, écrivant depuis des années sur les grandes questions de notre temps, depuis l'organisation de l'espace jusqu'aux mystifications de la guerre du Golfe (l'Ecran du désert, 1991), il n'a pas l'intention " d'arrêter le progrès ". Et sait très bien que ce n'est au pouvoir de personne. Simplement, il souhaite que l'homme, lui, s'arrête un instant pour réfléchir s'il ne veut pas que survienne cet " accident général ", gigantesque déconnection, qui est à l'horizon de ce livre. Aussi bien cette conclusion, d'un noir pessimisme, est-elle portée par un livre qu'on peut tenir pour optimiste. Parce que, confiant en celui qui le lira, il est lui-même un acte - et pas un " téléacte " - nourri de toute une culture historique, d'Epictète à Paul Klee, volontiers cités. Et de cette culture qui vient de plus loin encore, des temps où l'homme balbutiait sa sagesse, avec ce proverbe arménien que Virilio rappelle: " Si mon coeur est étroit, à quoi sert que le monde soit si vaste ? " Proverbe à ne pas oublier quand viendra l'heure d'enfiler le " costume de données ".

 


1. Olivier Donnat, les Français face à la culture.De l'exclusion à l'éclectisme.Editions La Découverte, 1994, 180 F.

2. Dans le Monde du 23/6/95.

3. Olivier Donnat et Denis Cogneau, les Pratiques culturelles des Français, 1973-1989.Editions La Découverte/La Documentation française, 1990, 160 F.

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