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Placebo culturel pour fracture sociale Par Pierre Courcelles |
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En assignant à la culture la mission de réduire les inégalités sociales, le gouvernement actuel ne montre que le désarroi de politique.
Nommé en mai dernier ministre de la Culture que personne n'attendait, Philippe Douste-Blazy, maire de Lourdes et centriste bon teint, recevait ses directives, le 23 mai, lors de la déclaration de politique générale d'Alain Juppé. Le premier ministre assignait à la culture, presque exclusivement, une tâche éminemment politique: " lutter contre l'exclusion sociale ". Exclusion sociale (voir la critique de cette notion par Robert Castel dans Regards du mois d'octobre) et exclusion culturelle (1) sont deux réalités qui en règle générale se conjuguent. Et si on peut croire que, dans le meilleur des cas, l'action culturelle (qu'il ne faut pas confondre avec l'animation socio-culturelle apparue au début des années 1960) est à même de (re) tisser du lien social, on sait que la réduction des inégalités sociales appelle des mesures très différentes des approches culturelles. Ainsi, ce que l'on sait aujourd'hui du contenu du futur " Programme national d'intégration urbaine " (PNIU) permet de penser qu'il est orienté par l'idéologie du contrôle social des populations économiquement rejetées. Le premier ministre a pris le risque de la confusion en installant l'exclusion sociale au centre d'une politique culturelle pensée comme gestion des problèmes sociaux.. Il se place sur l'un des grands thèmes de la campagne électorale du candidat Jacques Chirac, la fracture sociale et urbaine contre laquelle doit être appliqué un " plan Marshall pour les banlieues " (le PNIU). Les discours inspirés par ce thème étaient destinés à être entendus, en premier lieu, par les électorats jeune et populaire, ceux-là mêmes qui, principalement dans les banlieues, sont les plus exposés aux immenses difficultés économiques, sociales et culturelles. Ils attendent aujourd'hui des suites concrètes aux déclarations de campagne. Bien entendu, ces suites ne se trouvent pas dans la seule politique culturelle, loin s'en faut, et les intéressés, spontanément, ne pensent évidemment pas les trouver là. S'agissant du ministre de la Culture, Philippe Douste-Blazy, médecin de profession et secrétaire d'Etat à la Santé dans le gouvernement d'Edouard Balladur, on n'aurait pas osé recourir à la métaphore médicale s'il ne s'y était précipité lui-même: "...j'estime qu'aujourd'hui la mission d'un ministre de la Culture n'est, en fait, que peu éloignée de ce que j'ai fait à la santé. C'est-à-dire un ministère qui doit poser un regard sur la société, sur la vie, où doit régner le débat d'idées. Pour réduire la fracture sociale qui menace de s'élargir, la culture peut et doit jouer un rôle important. Comme elle peut contribuer à trouver une solution aux problèmes des jeunes générations.[...] A la santé, on soigne les corps, à la culture on peut soigner l'esprit. A une condition: que ce ministère ne soit pas uniquement celui des Affaires culturelles.(2) Ailleurs, évoquant la société française, il dira qu'il " est essentiel de ne pas se tromper de diagnostic ", il parlera de " thérapie ", de " guérison ". Ce n'est donc pas solliciter excessivement le contexte de penser que la " fracture sociale ", pour notre ministre, est une maladie (laquelle ? Chronique?) et que la culture lui est administrée comme remède. Médicament ou placebo ? - dont le Robert nous dit qu'il est une " substance neutre que l'on substitue à un médicament pour contrôler ou susciter les effets psychologiques accompagnant la médication ". L'action culturelle et la création ne peuvent jouer de rôle thérapeutique, elles ne peuvent exister " par défaut ", comme a pu l'être l'action humanitaire en Somalie ou en ex-Yougoslavie. Elles ne serviraient alors qu'à cautionner l'ajournement des problèmes du pays. En tous temps et en tous lieux, le pouvoir (spirituel ou temporel) a tenté, et souvent réussi, à instrumentaliser la création, l'art, les artistes, la culture, les soumettant à ses desseins politiques et idéologiques. Autre cas de figure est celui où des artistes ont mis leurs savoirs et leurs talents à l'appui de finalités politiques, parfois pour le pire, parfois pour le meilleur. Lorsque Brecht écrit son théâtre, ce n'est pas pour panser les plaies d'une société, mais pour que le spectateur y prenne une conscience plus aiguë et y trouve les ressorts de son action. Aujourd'hui, la quasi réquisition de la culture et des créateurs par Alain Juppé pour les affecter à des tâches sociales et politiques qui excèdent leur rôle à l'évidence, au-delà de la démagogie et de l'opportunisme, est moins régie par la solidarité - indispensable -, que par le désarroi du politique incapable de proposer des outils adéquats pour reconstruire des rapports sociaux, pas seulement moins déséquilibrés mais démarqués de la domination d'un petit nombre d'acteurs économiques et où ne s'anéantiraient pas les identités multiculturelles d'un pays dont c'est l'une des grandes richesses. Devant ces défis de société majeurs, la pensée d'Alain Juppé et celle de son ministre de la Culture paraissent fort rustiques, dans tous les cas soumises à une urgence politique qui les déborde de toutes parts. Sans souci, par exemple, des profonds bouleversements intervenus dans les pratiques culturelles (et de solidarités sociales) et les nombreux modes d'expressions, souvent marqués par du métissage culturel, qui sont apparus et se sont développés dans les banlieues au cours des quinze dernières années, et repris un peu rapidement sous l'intitulé de culture " Hip-Hop ". Cultures de crise et de résistance, revendications identitaires, expressions exclues du patrimoine culturel, parfois reconnues et recevant une certaine légitimation de la part des pouvoirs économiques et/ou institutionnels, mais qui peuvent tout aussi bien faire l'objet de tentatives de censure, comme récemment envers les rappeurs du groupe " Ministère Amer ". Pour agir sur les actuels systèmes de production, d'appropriation et de transmission de la culture, qu'elle soit patrimoniale ou périphérique, il faut tout autre chose qu'une action politico-culturelle pressée de produire et de médiatiser ses effets. Malgré tous les efforts consentis par l'Etat et les créateurs depuis la fin de la guerre, une vraie politique de démocratisation culturelle reste à mettre en place, au sein d'une lutte plus large pour la démocratie. En n'oubliant pas ce qu'écrivait Augustin Girard, ancien chef du département des Etudes et de la Prospective du ministère de la Culture: "...une politique culturelle n'a pas pour seul objectif de coller à la vie mouvante de la société: elle défend avant tout la création, elle conserve la mémoire. Mais elle ne saurait être longtemps décalée par rapports aux modes de vie sans perdre une partie de son ancrage dans la réalité contemporaine." (3) La politique culturelle qu'on nous présente ignore manifestement la première partie de cette proposition. Dans sa déclaration de politique générale, Alain Juppé incitait " les acteurs culturels comme les compagnies de théâtre et de danse, les groupes musicaux, à venir au contact des populations pour distraire, animer, sensibiliser, éduquer ", ces actions constituant " la trame d'une politique culturelle ambitieuse, généreuse, au service de l'intérêt collectif." On remarquera l'emploi d'une terminologie plutôt utilisée en ethnologie: " venir (aller) au contact des populations " qui laisse supposer que " les acteurs culturels ", c'est-à-dire aussi les créateurs, ignoreraient et seraient absents du " terrain ". Remontrance injustifiée et tentative inacceptable d'intimidation et de culpabilisation à l'égard de femmes et d'hommes qui pour beaucoup d'entre eux, et depuis longtemps, ont inscrit leur travail dans des lieux défavorisés socialement et culturellement. Du Front populaire au récent travail d'Armand Gatti avec des jeunes de la banlieue strasbourgeoise (voir Regards, no 6, septembre 1995), ou à celui d'Alain Liévaux dans les quartiers nord de Marseille (deux exemples seulement, parmi des dizaines d'autres), en passant par le grand mouvement de décentralisation théâtrale au lendemain de la guerre, les artistes n'ont pas attendu Alain Juppé pour mobiliser leur solidarité, leur générosité et leur talent " au service de l'intérêt collectif ". |
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1. Olivier Donnat, les Français face à la culture.De l'exclusion à l'éclectisme.Editions La Découverte, 1994, 180 F. 2. Dans le Monde du 23/6/95. 3. Olivier Donnat et Denis Cogneau, les Pratiques culturelles des Français, 1973-1989.Editions La Découverte/La Documentation française, 1990, 160 F.
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