Regards Novembre 1995 - La Création

Musiques de notre temps

Par Elisabeth Pistorio


Tandis que le Festival d'Automne à Paris bat son plein jusqu'en décembre, Musica, le Festival des musiques d'aujourd'hui à Strasbourg, s'est achevé il y a peu. Deux réussites, une même question: le public et son rapport aux oeuvres.

Deux manifestations de grande envergure, irremplaçables dans le paysage français de la création, n'ont pourtant ni la même politique ni la même ligne artistique. A Paris, le Festival d'Automne propose un grand cycle Schoenberg et la découverte de jeunes compositeurs chinois nés après 1950, sous le générique " Eclats d'une génération dispersée ". A Strasbourg, Musica s'attache à montrer les facettes les plus variées du kaléidoscope de la musique actuelle, à mélanger les genres au cours d'un même concert, à confronter les classiques du XXe siècle et les tout jeunes compositeurs et à faire entendre des musiques souvent marginales. Mais ces deux festivals posent et cherchent à résoudre les mêmes interrogations: comment élargir le public et le fidéliser dans sa globalité, susciter la curiosité, la venue et la formation d'un nouvel et jeune auditoire ? Comment trouver et équilibrer une programmation qui permette à chacun de s'interroger, de saisir l'esprit de son temps et de comprendre la démarche de ses contemporains ? Car si de plus en plus, et tout naturellement, les festivals en général se montrent désireux d'aller à la rencontre des mélomanes, dans quel sens développer le contact ? Faut-il toujours que les compositeurs expliquent, entrouvrent leur univers ? C'est important, mais il ne s'agit que d'une approche ponctuelle. Faut-il organiser des animations en parallèle aux festivals ? Tout le monde en est d'accord. Mais tout le monde s'accorde aussi à penser qu'il ne s'agit que d'une démarche à court terme et que les interprètes ont un grand rôle à jouer: drainer les jeunes musiciens, travailler avec eux afin de leur donner accès aux partitions, de leur permettre de s'affronter aux oeuvres, expérience irremplaçable. Et, pour cela, bien des barrières subsistent. Malgré le développement des résidences de compositeurs dans des grandes villes ou dans des cités plus modestes, le contact n'est pas forcément établi entre les jeunes musiciens, les jeunes mélomanes et les professionnels les plus chenus.

A Strasbourg, enrichie depuis longtemps par une forte tradition musicale germanique, il est réconfortant d'assister à des concerts où l'âge du public varie entre 20 et 35 ans. Mais cette écoute ne reflète que la pratique mise en place depuis plusieurs années avec ténacité par l'équipe du conservatoire. En effet, chaque année, un ou deux compositeurs sont invités à venir effectuer un travail de fond avec différents départements, différentes classes, à faire connaître leurs oeuvres, à les faire interpréter, à écrire pour les élèves et à montrer les fruits de leur résidence à travers des concerts dont l'un s'inclut dans le cadre du Festival Musica.

Après Klaus Huter, Michèle Reverdy et Ahmed Esajad, ce sont cette année Luca Francesconi et Gualtiero Dazzi qui ont relevé le défi et élaboré un vrai projet pédagogique. Gualtiero Dazzi, dont Musica programmait en création l'opéra la Rosa de Adriana, mis en scène par son complice de toujours, Stéphane Braunschweig, ne cache pas la satisfaction que lui a procurée cette résidence." Si j'avais eu un directeur de conservatoire comme à Strasbourg, je n'aurais pas perdu dix ans de ma vie, déclare-t-il. En Italie, c'est le désert culturel; il n'existe aucune réelle éducation musicale. Depuis janvier dernier, je suis venu chaque mois à Strasbourg et nous avons avancé dans notre travail en partant d'un programme d'étude précise, et surtout en privilégiant l'idée de susciter un éveil chez les étudiants, plutôt que de leur enseigner comment interpréter ma musique. Ayant jusqu'alors axé mon travail principalement sur la musique de scène, sur la représentation de la musique, sur la musique vocale, j'ai tout naturellement cherché à établir un pont entre la musique ancienne, celle du XVIe et XVIIe siècles et celle d'aujourd'hui. Ensuite j'ai essayé de faire des cours suffisamment transversaux pour pouvoir être suivi par différents départements musicaux du conservatoire. Il y a encore des barrières à faire sauter dans la mentalité de certains enseignants qui refusent d'aborder avec leurs élèves la musique de notre temps, mais, dans l'ensemble, il y a à Strasbourg une qualité rare d'engagement, aussi bien de la part des adultes que des jeunes et je crois que, chacun selon nos tempéraments, Luca Francesconi et moi avons fait du bon travail."

Autre aspect de la résidence, la programmation, la conception de deux concerts, donnés par les étudiants, l'un de musique de chambre avant l'été, l'autre de musique d'ensembles, traditionnellement inclus dans le cadre du Festival Musica. Pour l'occasion, Gualterio Dazzi a composé une pièce pour vingt et un musiciens " Ailes déployées ", avec des parties individuelles relativement simples mais qui pose le problème de fond de la musique de chambre, élargi à l'orchestre: comment s'écouter les uns les autres, comment jouer sa propre partie en écoutant les autres, ce qui nécessite beaucoup de précision et de subtilité pour l'interprétation, mais qui, pour Dazzi, correspond au but suprême de toute création: la possibilité de partage de l'être humain. La programmation de ce concert incluait des oeuvres de Maderna, Nono, Scelsi, et naturellement des deux compositeurs en résidence, Luca Francesconi et Gualterio Dazzi, et ponctuée de courtes pièces de Giovanni Gabrieli. La direction de l'Orchestre du Conservatoire avait été confiée à Pascal Rophé, jeune chef dynamique, très en vue en ce moment, très engagé dans l'interprétation de la musique de notre temps, en courte résidence, pour préparer ce concert. S'il juge la formule très bonne pour faire entrer les jeunes musiciens au royaume des oeuvres d'aujourd'hui, il en souligne la difficulté. Malgré les niveaux disparates des instrumentistes, dit-il, il faut leur donner des conditions de professionnels pour préparer ce concert. Contrairement à Gualterio Dazzi, Pascal Rophé n'aime pas mélanger la musique du passé et la musique du XXe siècle. Pour lui, la programmation idéale passe par le respect d'une ligne, la construction sur la durée, l'intensité, les timbres. A Strasbourg, il a abordé ce concert comme un " travail normal ", en s'adaptant, comme à l'accoutumée, à un public plus qu'à une pédagogie. S'il considère que les interprètes sont les premiers à devoir transmettre leur connaissance de la musique contemporaine, il apparaît assez révolté face à l'Éducation nationale et à l'audiovisuel en général, responsables pour lui au plus haut point du réel problème d'inculture et de non-diffusion de l'art contemporain." Face à l'écrasante pression des médias, comment susciter l'écoute ? Avec le virtuel qui envahit la vie, on tombe dans l'ultra-concret, donc l'abstraction n'existe plus, l'imagination non plus. Il faut arrêter la journée continue pour les enfants; l'après-midi il faut leur apprendre la vie, qu'ils puissent assister à des répétitions publiques, à des expositions, et chacun à son niveau peut participer à ce changement de mentalité afin d'intégrer la création au sein de l'école, mais au niveau du statut des professeurs, des directeurs de conservatoire, ça demande du temps.

En France, on possède douze opéras qui marchent vraiment. En Allemagne, il en existe quatre-vingt-huit. En France, les gens ne savent pas comment sonne un orchestre de cent vingt musiciens. Il me semble que le public prend ce qu'on lui donne quand c'est bien servi. Et à ce sujet, Strasbourg est exemplaire, et Musica aussi, qui n'enferment pas dans un ghetto, danger dont nous essayons tous de sortir, et qui participent à l'amélioration du niveau technique des jeunes musiciens."

A Strasbourg, la résidence se termine à la fin de l'année mais se poursuivra l'an prochain avec d'autres personnalités musicales. Une véritable éducation, en somme, qui devrait être mise en place dans bien des lieux, bien des festivals, si l'on veut abolir les frontières entre ceux qui savent écouter et les autres. A Paris, on en est aux rencontres, aux échanges mais rien d'aussi structuré afin que, dès l'enfance, les élèves puissent s'éveiller à la musique de leur temps.

 


Pour en savoir plus:

Les éditions "Chiers du cinéma " publient un livre: Il était une fois...Underground, par Emir Kusturica et Serge Grunberg, qui comprend un texte du réalisateur, " Souvenirs de bord ", un entretien avec ce dernier, des récits de tournage recueillis auprès du scénariste, du décorateur, du musicien, etc., des images et paroles du film, un reportage photographique de Peter Marlow, un essai de Serge Grunberg, etc.

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