Regards Novembre 1995 - La Création

La Yougoslavie fratricide de Kusturica

Par Luce Vigo


Underground est une comédie à feu et à sang. Visionnaire, le cinéaste n'en est pas historien pour autant, mais faut-il le regretter ?...

En mai dernier, avec Underground, Emir Kusturica obtint sa deuxième palme d'or cannoise. Il avait reçu la première, inattendue, en 1985, pour Papa est en voyage d'affaires, son deuxième film, après Te souviens-tu de Dolly Bell ?. Il parlait de la Yougoslavie des années 50 telle que la vivait un petit garçon de six ans. Cette récompense avait soulevé moins de polémiques que Underground, que certains, tels Alain Finkielkrault et Michel Polac, condamnèrent pour pro-serbisme, ce qui donne à penser, dans le meilleur des cas, qu'ils n'avaient pas vu le film.

Underground, divisé en trois parties, ne parle que de guerre. Première partie: la guerre; deuxième partie: la guerre froide; troisième partie: une guerre.

D'entrée on est dans la démesure, d'abord dérisoire: deux fêtards, Marko et Petar Popara dit Noiraud, remplissent, avec la fanfare qui les accompagne, les rues de Belgrade endormie du bruit de leur délire provoqué par de fortes libations qui ont arrosé l'adhésion de Noiraud au Parti communiste yougoslave. Au lever du jour, Marko contemple, grâce à un jeu de miroirs, les fesses de sa compagne de la nuit, après les avoir ornées d'une fleur. C'est l'heure où Ivan, son jeune frère, claudiquant et bègue, commence à nourrir les animaux du zoo dont il a la garde. Mais les bêtes sont fébriles, hurlent les unes après les autres, des avions survolent la ville avant de lâcher leurs bombes. Le ton de l'histoire est donné, tout de bruit et de fureur. Nous sommes en 1941, l'état de guerre est proclamé qui, pour certains protagonistes du film, n'aura pas de fin.

Les uns après les autres, les amis de Marco courent se réfugier dans la cave de son grand père. A peine arrivée, la femme de Noiraud accouche d'un fils, Jovan, et meurt, à la lumière tremblante d'une loupiote de vélo soulevé en l'air et maintenu en état d'éclairage par un vigoureux coup de pédale du petit gardien de zoo. Image qui pourrait n'être qu'une belle image réaliste mais à laquelle Kusturica, comme par un coup de baguette magique, donne une dimension poétique immense qui ne masque pas un profond désespoir.

Car c'est une guerre fratricide que met en scène Kusturica, après avoir montré comment s'est fabriquée une génération d'aveugles qui prennent la lune pour le soleil, un cerf pour un cheval. De ses personnages principaux, qui ont une nette ressemblance avec les Marx Brothers - Kusturica voyage dans le cinéma des autres: Lubitsch, Vigo, Wajda...et ne craint pas de leur emprunter des images ou des situations qu'il a aimées pour nourrir les siennes - Marko (Miki Manojlovic, qui interprétait le père de Papa est en voyage d'affaires) est le pire des opportunistes, rompu à tous les doubles jeux et traître à ses amis. Noiraud est sa première dupe, il lui vole sa femme Natalija (Mirjana Jokovic), le mêle à ses magouilles tout en le faisant travailler pour la Résistance bien au-delà de la Seconde Guerre mondiale. Il lui fait croire, pendant vingt ans, ainsi qu'à ses compagnons enfermés dans la cave, que la guerre continue. Deux mondes cohabitent ainsi grâce à une fiction ingénieuse qui permet à l'un de faire irruption dans l'autre pour maintenir la fiction de la guerre. Si bien que le jour où ceux d'en bas se retrouvent dehors et qu'ils tombent en plein tournage d'un film à la gloire d'un héros que le monde entier croit mort depuis longtemps - celui-là même qu'on appelle Noiraud - cette fiction de guerre continue, et ils meurent les uns après les autres: Jovan qui est né et a grandi dans la cave et qui appelle soleil la lune et cheval un cerf, se noie dans le Danube où il retrouve sa femme perdue, dans une belle scène onirique inspirée de l'Atalante; Ivan, le jeune frère de Marko, après une longue errance à la recherche de son singe, apprend le rôle joué par son frère et sa femme pendant la guerre et, sous Tito, s'échappe de l'asile psychiatrique de Berlin où il est enfermé et tue Marko à coups de canne, après s'être trouvé en plein champ de bataille et avoir croisé des Casques bleus cherchant dans les égouts le chemin souterrain de Rome, avec leur camions pleins de réfugiés. Juste avant de mourir, Marko murmure: " Une guerre n'est pas une guerre tant que le frère n'a pas agressé le frère "...

Film dans le film, personnages de fiction incrustés dans des actualités d'époque, trucages de cinéma au service des trucages du réel, envolées lyriques, manipulations des images et du son, bouffées de grande émotion, Underground est une oeuvre impressionnante, une comédie à feu et à sang engendrée par une sorte de visionnaire cinéaste, qui n'est pas pour autant historien de sa propre histoire. Il lui manque le recul et la mesure. Mais faut-il le regretter ? La dernière séquence d'Underground réunit tous les personnages de cette longue histoire, ressuscités, réconciliés pour un banquet de mariage, sur les rives du Danube." Oublions le passé " dit l'un. Et l'autre: " Il était une fois un pays..." C'est alors que la terre gronde et se fend et que les convives s'éloignent tout doucement sur leur morceau d'île, tandis que l'on entend " Cette histoire n'a pas de fin ". Le film tout entier s'inscrit dans cette dernière séquence et prend valeur de fable, une fable que se raconte quelqu'un qui rêve d'un monde de paix.

 


Pour en savoir plus:

Les éditions "Chiers du cinéma " publient un livre: Il était une fois...Underground, par Emir Kusturica et Serge Grunberg, qui comprend un texte du réalisateur, " Souvenirs de bord ", un entretien avec ce dernier, des récits de tournage recueillis auprès du scénariste, du décorateur, du musicien, etc., des images et paroles du film, un reportage photographique de Peter Marlow, un essai de Serge Grunberg, etc.

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