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Poches Par Evelyne Pieiller |
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Désobéissance est un très joli mot.
Un mot qui a zéro de conduite.
Un mot frère d'insoumission et de liberté.
La liberté qu'on prend.
Qu'on invente.
Quand on refuse les ordres, et l'ordre, et les modèles, et les icônes.
Désobéissance est un mot qui se mérite.
Pas si simple de se mettre en marge, en rupture, en révolte.
D'être contre ce qui se fait, et pour ce qu'on imagine mériter d'être fait.
Ah ! Voici quelques livres désobéissants.
Et aimés.
Pour commencer, un très ancien fauteur de troubles: il signore Michelangelo Merisi, " da Caravaggio ", qui naît en 1571 près de Bergame, et meurt en 1610, peut-être assassiné, sur un rivage toscan.
Pendant sa courte vie, il eut l'honneur et l'avantage de fréquenter des prélats chics et des voyous douteux, de se faire une réputation affligeante de bagarreur, d'accumuler les poursuites pour coups divers et même assassinat, et aussi, et surtout, de transformer la peinture italienne.
Le Caravage opère une révolution, parce qu'il refuse le monde " idéal " de ses prédécesseurs, qu'il choisit, à la place de l'harmonie, la violence dramatique du clair-obscur, le poids de la chair, la complication de " l'incarnation " au lieu de lignes sublimes.
Il bouleverse, parce que, brutalement, il mêle le profane au sacré dans ses tableaux religieux d'une façon qu'on avait oubliée depuis Giotto.
Chez lui, le Christ surgit dans le quotidien, et la Vierge morte a le corps gonflé comme...en vrai.
Il choque, et il change: le regard, et la peinture.
Son réalisme lyrique, immense, porté par un sombre et insolent mysticisme, fait de la beauté avec ce qui, jusqu'à lui, n'était pas digne d'être représenté.
C'est admirable.
Autre grand magicien du désordre, Rimbaud, ici présent dans sa Correspondance de 1888 à 1891. Il n'est plus question de poésie, mais d'import-export. Les lettres échangées avec l'ingénieur suisse Ilg sont répétitives, professionnelles, et formidables. Rimbaud plongé dans le négoce, à Aden ou au Harar, s'est réinventé. Hors du modèle qu'il s'était donné. Il est désormais un homme " responsable ". Avec un regard en coin. Certainement. Mais quand même. Sérieux. Etonnant. Pour tous les traumatisés de Rimbaud, cette lecture est indispensable: qui, à l'encontre de tout sentimentalisme niais, montre un homme qui a renoncé à l'exceptionnel pour s'ancrer dans la matière. Banalement. Et c'est, oui, splendide. Ce n'est pas à lui-même que va désobéir le pompier de Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, mais à l'ordre établi. Avec crainte et hésitation. Dans son monde, le conflit est banni. Et sont donc bannis tout ce qui amène des différences entre les gens: divergences d'impressions, d'opinions... En toute logique, les livres sont interdits. Classés comme dangereux. Ce qui est délicieusement exact. Alors on les brûle. C'est la mission des pompiers. L'un d'eux se surprend à avoir quelques doutes sur son propre bonheur. Et commence à lire. Et ne comprend rien. Et finit par rejoindre les non-intégrés; C'est tout. C'est bref. C'est superbe. Enfin, à tout seigneur tout honneur, un impeccable petit ouvrage non de vulgarisation mais de popularisation, qui parvient à expliquer ce qu'est la théorie du chaos. Ladite théorie s'intéresse au hasard. A tout ce qui échappe aux lois ordinaires. A la façon dont tombent les grains de sable. Dont roule un dé. A l'imprévisible. Au désordre. A l'irrégulier. Avant la théorie du chaos, on pensait pouvoir tout calculer. L'Univers était clos. Aujourd'hui, il s'ouvre. On est à nouveau au début de la pensée. C'est austère. C'est fantastique. |
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Le Caravage, peintre et assassin, José Frèches.Découvertes Gallimard. Correspondance 1888-1891, Arthur Rimbaud.Préface et notes de Jean Voellmy.Edition révisée.Gallimard (L'Imaginaire) Fahenheit 451, Ray Bradbury.Traduit de l'américain (traduction révisée) par Jacques Chambon et Henri Robillot.Dossier établi par Jacques Chambon et Eric Langumier.Denoël (Présence du Futur). Le Chaos, Ivar Ekeland.Flammarion (Dominos).
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