Regards Novembre 1995 - La Cité

Le sens de la fête

Par Jean-Claude Oliva et Laurent Pagnier


La fête traditionnelle constitue une sorte de mémoire dont on retrouve des vestiges dans les sorties des jeunes d'aujourd'hui. L'avis d'un spécialiste, Jean-Dominique Lajoux *, et les réactions de quelques intéressés.

 
Qu'est-ce que la fête ?

Un jour chômé, pour le dictionnaire. A l'origine, on retrouve souvent un sacrifice pour vénérer certaines divinités. Après le sacrifice se produit un rite, quelque chose de très sérieux, de bien ordonné... Puis vient la liesse pour avoir réussi le rite. Les libations commencent parfois avant même le sacrifice pour se mettre dans l'ambiance, pour entrer dans l'état de fête. Avec la liesse, il y a aussi le festin qui permet à la communauté de se retrouver, les danses qui assurent un contact entre jeunes notamment. Un fondement religieux au sens large (polythéiste, animiste ou chrétien) sous-tend la fête; il s'agit, par un culte de la fécondité, d'obtenir la prospérité des troupeaux, des végétaux et des humains. Les fêtes de famille (baptême, mariage) se rattachent à cet objectif primordial: avoir un couple fécond et assurer la pérennité de l'espèce qui permet à la communauté, au village de se perpétuer.

 
Pas de fête sans jeunes

Les jeunes, et notamment les célibataires, sont les principaux acteurs de la fête dans les sociétés traditionnelles en Europe. Une répartition s'opère selon trois tranches d'âge. Les anciens, mariés et vieux, connaissent le protocole, ils savent et veillent à ce que tout se passe selon les règles de l'art. Les 16-25 ans sont les boute-en-train, à proprement parler ils font la fête. Enfin, les enfants épient tout...en attendant leur tour ! Par contre les femmes sont exclues des défilés et des rites. Ce qui ne les empêche pas de jouer un rôle important dans la préparation en confectionnant les costumes, les plats, etc.

 
Hier et aujourd'hui

Une des caractéristiques de la fête traditionnelle, c'est que tout le monde y participe d'une façon ou d'une autre. Elle est vécue par les gens qui attendent dans leur maison le passage du " géant " au Mont Cassel dans le Nord. Ne pas passer dans une rue constitue alors un mauvais présage pour ses habitants. Même chose pour les mascarades italiennes de quartier en quartier ou encore pour les agapes dans les cimetières en Roumanie où chacun est invité à manger et à boire sur chaque tombe.

Cette participation prend tout son sens dans une communauté relativement restreinte comme celle d'un village avec quelques centaines, voire un millier, d'habitants qui tous se connaissent. C'est aussi le cas dans un mariage où se produit la rencontre de deux groupes dans lesquels tout le monde se connaît, même si, à l'issue de la noce, il ne restera guère de relations entre les uns et les autres.

A ces pratiques où chacun participe pour ce qu'il connaît - chansons, histoires - se substituent pour les jeunes citadins des manifestations musicales, du concert au baladeur, qui imposent des produits conçus en amont. Résultat, peu de jeunes savent chanter par exemple. C'est la fin de l'individu susceptible de créer un événement, de posséder un caractère, un style, une " façon de faire " qui, dans un ensemble, créera la mosaïque que constitue la fête. Les idoles actuelles - l'inusable Johnny - seraient-elles la version moderne des divinités ? En tout cas, les rassemblements de notre époque ont pour précédent les pèlerinages du Moyen âge où il s'agissait certes de valoriser les bienfaits d'un saint, mais où se manifestaient des comportements très comparables, jusqu'à des exactions violentes parfois, nonobstant leur signification religieuse.

 
L'argent par les fenêtres

Pendant la fête, on ne regarde pas à la dépense. C'est peut-être la seule caractéristique de la fête traditionnelle qui survit dans la société actuelle. C'est le cas à Binche, en Belgique, où les gens mettent de l'argent de côté dès le lendemain du carnaval pour l'année suivante. Il n'est pas rare de dépenser un million de centimes en victuailles, champagne, oranges à jeter par les fenêtres, etc. Du coup, les jeunes sont moins présents dans ce genre de manifestation. Si, dans ce cas, le costume ne change pas, il constitue en revanche la principale source de frais pour les acteurs du carnaval de Bâle, en Suisse; là aussi, l'argent produit une certaine ségrégation, certains groupes, les notables de la ville, participent davantage alors que des milieux plus populaires restent sur la touche.

Le paroxysme est atteint en Amérique du Sud où l'état d'exception que représente la fête est multiplié par mille: des gens très pauvres dépensent des fortunes qu'ils n'ont pas. Dans les grandes villes, il s'agit souvent d'un quartier entier qui met en route sa " bande ". C'est un véritable phénomène social, la folie d'une société qui se défoule pendant deux ou trois jours, exacerbée par les alcools et la bombance. Ce n'est pas pour rien qu'à la Guadeloupe, on appelle le dernier jour, le " vidé ", il ne reste plus rien ni forces, ni argent...

 
Les rupins et les zuppins

Jean-Dominique Lajoux a présenté plusieurs films ethnographiques dans un collège d'Ivry. En particulier, un documentaire sur les " paillasses ", tradition héraultaise liée à la fin des vendanges, où les protagonistes se coursent et s'aspergent de lie de vin, et qui finit inévitablement en batailles de boue. Deux réactions très marquées dans les dissertations des jeunes banlieusards qui ont assisté à la projection. Pour les uns, ce n'est pas juste, on voudrait bien faire la même chose, mais on n'a rien pour cela; c'est un jeu rigolo, pourquoi en est-on privé ? Pour les autres, ce n'est pas possible que des hommes fassent des choses pareilles, c'est vulgaire et dégradant !

 
La bonne date

La date de la fête ne doit rien au hasard. La fête de l'Huma échappe-t-elle à cette règle ? Le 8 septembre est célébrée la naissance de la Vierge, une manifestation encore populaire en Corse et en Italie. Le rassemblement communiste ne s'en est sans doute pas inspiré mais cette fête de la Vierge s'est substituée à une célébration plus ancienne, celle de Saint Gorgon, un saint païen et passablement déluré (étymologie: la gorge, à rapprocher de... Gargantua!) qui se déroulait le 9 septembre. Ainsi les hésitants n'osaient plus participer à un culte païen, le lendemain d'une cérémonie chrétienne, et ceux qui y allaient quand même étaient rejetés et exclus des festivités chrétiennes.

 


* Jean-Dominique Lajoux, ethnologue chargé de recherches au CNRS, cinéaste et photographe.

Il a publié avec Claude Craignebet:

Art profane et religion populaire au Moyen Age, PUF, 1993.

Il a aussi écrit:

" Marey et la naissance du cinéma ", dans le Cinéma et la science, coordonné par Alexis Martinet, CNRS, 1994

" l'Honneur retrouvé d'Etienne-Jules Marey " dans la Recherche no 280, octobre 1995.

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