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Le national contre le nationalisme pour réorienter l'antilepénisme Par Pierre-André Taguieff |
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La nation abandonnée comme un archaïsme au nom d'un européanisme mal compris, l'antiracisme est devenu un antinationalisme radical reconverti en " antinationisme ".
C'est laisser la défense du national au Front national.
C'est ignorer que l'identification nationale réussie répond au besoin d'appartenance communautaire.
Deux attitudes sont possibles face à l'électorat " populaire " en cours de lepénisation: l'abandonner à ses supposés " démons " et, partant, se contenter de le mépriser ou de le diaboliser; ou bien, ce qui nous paraît à la fois légitime et souhaitable, tenter de le récupérer, de le " réintégrer dans la société politique " (1). Cette dernière orientation implique une profonde révision de la posture indistinctement antinationale/antinationaliste, devenue commune à la droite et à la gauche converties de concert à l'européisme maastrichtien. Car la nation, abandonnée comme un archaïsme par la droite comme par la gauche au nom d'un européisme mal compris, abstrait, figé en utopie aveuglante, la nation délaissée, oubliée, a depuis longtemps été saisie par Le Pen, voire monopolisée par le mouvement nationaliste qu'il a initié. Aussi faut-il, dans l'urgence, que les défenseurs de l'Europe se réconcilient avec la nation, qu'ils cessent enfin de sataniser la dimension nationale. D'abord, en clarifiant les représentations: le cadre national n'est pas l'encadrement nationaliste, l'Etat-nation républicain n'est pas la communauté ethnique, exclusiviste et xénophobe. A bien des égards, le cadre national demeure l'une des premières conditions de possibilité de la démocratie pluraliste: c'est en lui que la société civile peut se constituer en société civique. Les défenseurs de l'Union européenne doivent ensuite rejeter une persistante erreur, concernant aussi bien l'analyse des faits que la pensée stratégique. L'erreur des doctrinaires de l'européisme abstrait a été de vouloir faire l'Europe contre les nations. Tout en adhérant, non sans inconséquence, à la profession de foi historiciste selon laquelle les nations seraient " définitivement dépassées " - manière de retrouver à bon compte un sens de l'histoire et, en prime, la vision consolante d'un avenir radieux par delà toutes les " frontières ". L'utopisme européiste est indissociable du sentiment que l'humanité est en train de faire une entrée triomphale dans l'âge d'or du post-national. L'âge d'or est devant nous, nous y serions déjà. Or, tous les événements politiques, culturels et économiques d'importance contredisent cette radieuse conviction. Le national apparaît comme l'enjeu principal de la plupart des conflits et des mobilisations. Il s'agit de construire l'Europe avec les nations, par les nations, et contre les exploitations nationalistes/xénophobes des malaises identitaires. L'affaiblissement des nations n'est nullement la garantie d'une montée au paradis planétaire, il paraît bien plutôt quelque chose comme le terreau du nationalisme ethnique, séparatiste ou expansionniste, et de la plupart des conflits identitaires. Il faut renverser l'idée reçue: le national n'est pas le mal. Plus exactement, le national n'est en soi ni bien ni mal. Il est le lieu du bien ou du mal selon ce qu'on en fait. En 1991, en déclarant publiquement qu'il ne fallait plus abandonner au Front national le monopole de l'idée nationale (2), j'avais semblé faire acte de provocation et déclenché des réactions d'indignation (3): l'antiracisme dominant se définissait alors comme un mixte de conviction supra ou post-nationale et d'idéal multiculturel. L'antiracisme, en tant qu'antilepénisme, se réduisait à un antinationalisme, c'est-à-dire à une inversion ou une négation de toutes les thèses ou positions prêtées au " nationalisme ". Cet antinationalisme s'était radicalisé, dans l'imaginaire antilepéniste, pour se transformer en " antinationisme", en récusation de l'idée d'Etat-nation comme idée mauvaise en elle-même ou " dangereuse ". Cadre national et dimension stato-nationale étaient érigés, dans le discours antiraciste, en obstacles principaux rencontrés par l'action contre le racisme. Le dépassement du national vers le fédéral, dans une perspective mondialiste ou planétariste, s'était constitué en évidence absolue, pivot de l'argumentation dite antiraciste. L'antiracisme était devenu un antinationalisme radical, reconverti en " antinationisme " (4). C'était là l'inévitable effet idéologico-politique de l'abandon au mouvement lepéniste de la référence au national, dans toutes ses figures - la défense de l'identité française, le souci de la souveraineté et de l'indépendance nationales, le sentiment d'appartenance à la communauté nationale, etc. Or, un antiracisme se réduisant à un antinationalisme, tendant lui-même à l'" antinationisme ", ne peut que favoriser le Front national. Il convient donc de priver celui-ci de la force de séduction exercée par la défense du national, qu'il a réussi à monopoliser parce qu'on la lui a inconsidérément abandonnée. Le paradoxe a été relevé par certains experts, économistes ou politologues: la globalisation économique, loin de provoquer l'effacement des passions nationales/nationalistes, engendre des réactions nationales, des résistances ethniques, des contre-mouvements localistes ou particularistes. L'économiste Elie Cohen, par exemple, a fortement mis en évidence cette tendance apparemment paradoxale: plus l'économie mondiale s'intégrera, plus les entreprises seront délocalisées, et " plus on assistera à des réveils de souveraineté en même temps qu'à des crispations localistes " (5). La constitution d'un marché mondial ne s'accompagne nullement de la conversion des peuples à une vision post-nationale et an-ethnique du monde. Le politologue Alain Dieckhoff, de son côté, appelle justement à ne plus confondre dans le même opprobre l'inscription dans le cadre stato-national et l'exacerbation des passions nationalistes/xénophobes. Si la demande d'identité nationale persiste et paraît même s'affirmer avec une intensité croissante en cette fin de siècle, c'est qu'elle " répond à un paradoxe de la sur-modernité, cette globalisation croissante qui fait qu'on éprouve le besoin d'avoir un cadre de référence proche: entre l'individu et l'universel, c'est jusqu'à nouvel ordre le cadre national qui joue ce rôle " (6). Et ce bon observateur ajoute, en forme d'avertissement: " Il pourrait y en avoir d'autres, moins élaborés: tribal, communautaire ".(7) Si l'on veut échapper à l'espace pluriconflictuel institué par le pluri-ethnique et le multi-culturel sauvages, champ facilement labourable par la propagande islamiste, l'inscription dans le stato-national paraît la solution la moins coûteuse (8). Car l'on doit bien postuler en l'homme un besoin d'appartenance communautaire qui peut se fixer sur des lieux divers. Retraduit historiquement en aspiration nationale, ce besoin primordial peut être satisfait dans les moins mauvaises conditions. Les nations ayant accompli leur relative homogénéisation culturelle et ethnique, disons les nations " satisfaites ", deviennent des communautés politiques où les passions nationalistes sont refroidies. Mais la condition triviale de cette neutralisation du désir de nation, c'est qu'il ait été en quelque manière assouvi. L'identification nationale réussie, c'est-à-dire parachevée par la construction d'un Etat-nation, opère une catharsis: les pulsions et passions négatives, accompagnant la quête d'identité déclenchée par le besoin d'appartenance communautaire, sont purgées et sublimées à la fois par la fixation sur la dimension stato-nationale. Fondé sur les principes républicains, l'Etat national peut fonctionner comme un Etat de droit. Voilà ce que nulle société de marché ne saurait garantir.
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Civisme républicain contre lepénisme
Dès lors qu'on se donne pour objectif de réduire l'audience nationale du FN, la principale stratégie à mettre en oeuvre consiste à résoudre les problèmes de société que le discours lepéniste transforme en arguments électoraux. Cette stratégie implique une action multi-dimensionnelle sur les causes sociales, sur les facteurs ou les conditions du malaise social polymorphe qui fonde ou favorise le vote Front national, en alimentant l'imaginaire xénophobe, les peurs idéologisées et la demande d'ordre: chômage, fragilisation de la condition salariale, insécurité objective redoublée par le sentiment d'insécurité, mal-vivre dans les banlieues ségréguées, tendance à une société duale, etc. Cette stratégie antilepéniste ne peut agir que de façon indirecte: plutôt que d'affronter l'effet Front national, elle consiste à transformer les conditions d'émergence et d'extension du mouvement national-populiste autoritaire. Cette stratégie implique notamment la mise en oeuvre de politiques publiques, elle relève de la décision politique. Elle pourrait ouvrir la voie à un nouvel antiracisme concret, de terrain, sensible à la diversité des situations discriminatoires et ségrégatives. Le mouvement dit " antiraciste", en étant ainsi réorienté, pourrait se redéfinir comme une lutte contre toutes les formes de mises à l'écart, de traitements discriminatoires, de désocialisation. Cette redéfinition de la lutte " antiraciste " implique de déspécifier celle-ci, et partant, de la déprofessionnaliser. Si ce qu'on nomme " racisme ", disons l'exclusion sur des bases ethniques, est un effet, la résultante d'un grand nombre de facteurs et de processus, il ne peut être efficacement combattu que par une action continuée sur ses causes. Or, celles-ci sont multiples, et relèvent de divers ordres (social, politique, économique, culturel), elle se distribuent sur plusieurs niveaux (local, national, continental, mondial). Un " antiracisme " réaliste et intelligent rencontre ainsi la complexité: " le racisme " est un phénomène multifactoriel, et doit se dire au pluriel. L'antiracisme déspécifié doit lui-même se dire au pluriel, et se pratiquer selon de multiples voies. Ce nouvel antiracisme constituerait une méthode de lutte indirecte contre la séduction exercée par le Front national, séduction provenant en grande partie du sentiment que la classe politique " normale " est impuissante à résoudre un certain nombre de problèmes de société. Certes, l'action dite antiraciste, préventive plutôt que répressive, en deviendrait plus difficile. Au lieu de s'attaquer exclusivement au symptôme, elle viserait un traitement global des problèmes. Elle passerait de l'éthico-légal au politique, du rappel des principes à l'affrontement des problèmes réels. Elle perdrait son caractère d'abstraction en cessant de se réduire à une posture morale (se dire contre) et à un appel au respect de la loi (la sanction judiciaire ne s'appliquant qu'aux effets socialement les plus visibles des modes de racisation, et ne frappant guère des racismes que les " bavures"). Ni " l'exclusion ", ni " le racisme " ne sont des phénomènes sociaux susceptibles d'être directement éliminés par une action sociopolitique. Il faut passer de la " lutte contre l'exclusion " au traitement social et culturel des multiples situations d'exclusion, considérer la diversité concrète des processus d'exclusion et des trajectoires individuelles d'" exclus ". Retour au concret, à l'observable, voire au vécu singulier. De la même manière, l'abstraite " lutte contre le racisme " se montrerait enfin efficace en se redéfinissant comme un ensemble non fermé d'actions contre les situations racisantes, les lieux racistoïdes, les contextes de racisation, etc. Il faut en finir avec le " tout ou rien " en matière d'intégration: il convient de repenser l'intégration comme un processus inachevé qui résulte d'une multiplicité d'actions individuelles réussies. C'est pourquoi il y a une grande diversité des stratégies d'intégration. De la même manière, la lutte dite antiraciste ne peut se montrer efficace qu'à la condition d'accepter d'être " médiée " par divers processus, jusqu'à se confondre avec le résultat provisoire d'actions de différents ordres, actions visant toutes à éliminer des causes ou des situations de ségrégations et de discriminations. C'est dans cette perspective que la reconquête culturelle des milieux populaires doit passer par une républicanisation de la position même des problèmes les plus " chauds", ceux qu'on évite trop souvent d'évoquer, et qu'il faut enfin reconnaître. Des problèmes liés à la délinquance dans les banlieues ethnicisées et des " quartiers " guettoïsés, où chômage, toxicomanie et ségrégation résidentielle (mono-ethnique ou pluri-ethnique) additionnent leurs effets désintégrateurs, qu'expriment les flambées de violence et les émeutes, ou le passage au terrorisme sous influence islamiste. C'est cet ensemble de vrais problèmes, de hantises irrationnelles et d'amalgames ethnocentriques qui ne cesse d'alimenter et d'attiser en France le sentiment et l'imaginaire d'insécurité. Car tous les ingrédients de la crise de société, voire de la crise de civilisation que nous traversons paraissent se concentrer dans les " quartiers en difficulté ". Ces derniers s'avèrent les laboratoires et les analyseurs de la transition chaotique provoquée par la globalisation de l'économie. Quel sens aurait un boycottage de ces zones de déstructuration et de malaise ? Les banlieues et les quartiers populaires sont bien les lieux d'inscription privilégiés - si l'on peut ainsi dire - des malaises et des désespérances que traduit le vote populaire en faveur du Front national. Comme des concentrés des conditions d'émergence des motivations pro-lepénistes. Car les réactions identitaires se constituent inséparablement des paniques sécuritaires. Il faut ainsi redéfinir les thèmes mal définis par la démagogie nationaliste, poser correctement les problèmes mal posés par les leaders lepénistes: l'insécurité, la nation, les rapports entre démocratie et cadre national, entre l'immigration de culture musulmane et le terrorisme islamiste, mais tout autant l'avenir de l'Etat-providence face au libre-échange planétaire ou à la mondialisation économique sauvage, etc. Les réponses indirectes à la montée du Front national doivent donc être à la fois sociales, économiques, culturelles et politiques. Il s'agit donc, plutôt que de jeter l'anathème, de façon convenue, sur " les racistes " ou de condamner rituellement " le racisme", de favoriser le fonctionnement de tous les instruments d'intégration traditionnels (l'école, les syndicats, l'entreprise, etc.) ou émergents (les associations), qui contribuent à supprimer certains facteurs de racisation. C'est la volonté politique, la mobilisation sociale et le sens civique qui peuvent seuls faire reculer ce qu'on nomme " racisme", et par là même, affaiblir le mouvement politique qui a professionnalisé son exploitation symbolique. Le véritable adversaire du lepénisme, c'est le civisme. Sur cette base, l'on peut esquisser certaines réorientations pratiques. Lutter tout d'abord, et inséparablement, contre l'exclusion sociale et contre l'auto-exclusion, ou l'auto-ségrégation des catégories mises à l'écart. Ce qui implique de lutter contre les tendances aux regroupements sur des bases ethno-religieuses ou nationales-communautaires; lutter contre les mécanismes producteurs de ségrégation résidentielle (modèle américain du " ghetto noir", de l'apartheid non déclaré, des " murs invisibles "). Mais lutter aussi, en amont, contre l'immigration non régulière, viser donc à contrôler le plus rigoureusement possible les flux migratoires provoqués par les guerres et la misère. En évitant à tout prix que le droit d'asile soit pour autant subrepticement entamé. Et aussi, que les vagues successives d'un terrorisme post-colonial ne viennent renforcer les ethnotypes négatifs du " Musulman ", du " Maghrébin " ou de " l'Arabe ", en paraissant confirmer les amalgames ordinaires de la xénophobie anti-immigrés. On sait qu'une épidémie affectivo-imaginaire créée par le terrorisme islamiste, dont l'objectif est précisément de provoquer des paniques, constituerait le contexte convulsif le plus favorable à une prise du pouvoir - aujourd'hui improbable - par le Front national. Le " sauveur " Le Pen pourrait, dans le chaos des peurs et des suspicions, être pris au sérieux, apparaissant comme le dernier recours aux yeux d'une population transie par le sentiment d'une impuissance insurmontable des acteurs politiques respectueux des libertés démocratiques. Le choc de la contagion islamiste et de la panique anti-terroriste à contenu xénophobe serait la chance de Le Pen. Une guerre civile sur des bases ethniques et politico-religieuses pourrait seule fournir à Le Pen les ressources symboliques dont il manque aujourd'hui pour apparaître comme le dernier rempart de l'ordre, de la sécurité et de l'identité. |
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* Directeur de recherche au CNRS (sciences politiques), maître de conférence à l'IEP de Paris, a publié notamment la Force du préjugé, essai sur le racisme et ses doubles, Paris, La Découverte, 1988, coll.Tel Gallimard, 1990; Les Fins de l'antiracisme, éditions Michalon, 1995. 1. Emmanuel Todd, " Pourquoi la " classe ouvrière " a basculé " (propos recueillis par Robert Schneider), le Nouvel Observateur, 27 avril-3 mai 1995, p.77. 2. Cf.P.-A.Taguieff, " Nationalisme et racisme en France ", in le Manifeste des années 50, Paris, éditions Régine Deforges, janvier 1992, pp.172-173 (version longue d'un " Rebonds " paru dans Libération, 12 décembre 1991, p.13). 3. Pour une réponse indirecte aux objections, voir P.-A.Taguieff, " Nationalisme, réactions identitaires et communauté imaginée ", Hommes et Migrations, no 1154, mai 1992, pp.31-41. 4. Sur l'émergence de la vulgate " antinationiste ", voir P.-A.Taguieff, les Fins de l'antiracisme, op.cit., pp.174-175, 202-205, 557-559; id." L'identité nationale: un débat français ", Regards sur l'actualité, no 209-210, mars-avril 1995, pp.13-28 (en particulier p.23 sq.). 5. Elie Cohen, " Mondialisation de l'économie et crispation identitaire vont de pair ", le Monde, 23 février 1993 (cité par Jacques Rupnik (dir.), le Déchirement des nations, Paris, le Seuil, 1995, p.17). 6. Alain Dieckhoff, in J.Rupnik (dir.), op.cit., p.271. 7. Ibid. 8. On doit, sur ce point, relever la convergence remarquable d'un certain nombre de travaux: P.-A.Taguieff et Patrick Weil, " Immigration, fait national et citoyenneté ", Esprit, mai 1990, pp.87-102; Dominique Schnapper, la France de l'intégration.Sociologie de la nation en 1990, Paris, Gallimard, 1991; Patrick Weil, la France et ses étrangers.L'aventure d'une politique de l'immigration (1938-1991), Paris, Calmann-Lévy, 1991 (éd.revue, Gallimard, 1995); Emmanuel Todd, le Destin des immigrés, Paris, le Seuil, 1994; Dominique Schnapper, la Communauté des citoyens, Paris, Gallimard, 1994.
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