Regards Novembre 1995 - La Cité

La classe ouvrière, une question dépassée ?

Par Jean-Pierre Terrail


L'identification à la classe ouvrière s'affaisse. La visibilité du monde ouvrier a beaucoup diminué.

Il arrive encore que l'on parle des " ouvriers ", même s'ils ont été remplacés dans la rubrique des damnés de la terre par les " exclus ". Mais de classe ouvrière, point. Un véritable phénomène d'évaporation est imperceptiblement à l'oeuvre depuis quelque quinze années, affectant jusqu'au PCF, qui affirmait si fort hier tirer de cette classe le sens de son existence, et ne s'y réfère plus guère aujourd'hui, à en juger en tout cas par sa presse (qui ne se désintéresse d'ailleurs pas pour autant des luttes ouvrières...). Et ce n'est pas le seul fait de ce parti (comme en témoignent les sondages périodiques: avez-vous le sentiment d'appartenir à une classe sociale ? Si oui, laquelle ?): c'est dans l'ensemble de la population française que cette identification s'affaisse, au profit d'une identification à la " classe moyenne "; la représentation selon laquelle cette dernière constituerait le groupe social le plus dynamique et porteur d'avenir étant devenue du même coup majoritaire dans l'opinion.

 
Chronique d'une " disparition "

Ces évolutions ont quelques solides raisons d'être. Après avoir doublé entre 1945 et 1975, les effectifs ouvriers s'orientent à la baisse relative puis absolue, et se voient dépasser au cours des premières années 1990 par le nombre des employés qui n'a, lui, cessé de croître. Conjointement, la visibilité sociale du monde ouvrier comme monde original, à part, a beaucoup diminué en raison des transformations urbaines, du développement de la consommation de masse, de la tendance à l'alignement sur un style de vie familiale transclassiste (fécondité réduite, activité féminine, investissements scolaires); parce que, aussi, ce sont les grandes concentrations ouvrières que la liquidation de l'emploi ouvrier et sa transformation ont frappé au premier chef. Le côté spectaculaire de cette liquidation n'a pas contribué à rendre particulièrement souhaitable, aux yeux de parents ouvriers et s'agissant du devenir de leurs enfants, l'accès à une profession ouvrière. Au plan politique enfin, le vote ouvrier s'est éparpillé au point de ne plus donner d'avantage particulier au PCF, qui recueille même moins de voix ouvrières, dans les années 1990, que le Front national, et en obtient autant chez les employés...

Peut-on, dès lors, considérer que la question de la classe ouvrière - de son rôle historique, si l'on préfère - est une question dépassée, à rejeter dans l'enfer des fétichismes du " socialisme scientifique " ? Pas si simple, sans doute. La thèse de la société " post-industrielle " est fragile. La relative désindustrialisation des grandes puissances en cours des années 1980 est essentiellement avérée dans la CEE, et particulièrement accentuée en France. Et ces grandes puissances - Etats-Unis, Japon, CEE - ne représentent plus qu'un cinquième (et la France 1% à 2%) de l'emploi industriel mondial, lequel croît, lui, de plus de 80% entre les années 1960 et 1990. Il faudrait plutôt parler, à cet égard, de mondialisation de la question ouvrière. Demeurent la tendance à la tertiarisation des économies développées et la croissance conséquente du salariat non ouvrier, qu'invoque la thèse conjointe de la " moyennisation " du salariat. On rappellera ici que, même si les écarts entre les grands groupes sociaux ont perdu de leur visibilité, tous les indicateurs attestent la réalité de leur persistance et souvent de leur accentuation depuis quinze ans. Accompagnant la montée des classes moyennes, les " nouveaux mouvements sociaux " ont intégré et transformé le paysage social et culturel. Faut-il les considérer pour autant comme un substitut, propre à l'ère post-industrielle, du mouvement ouvrier ? On voit bien qu'ils expriment ou ont exprimé, chacun dans son champ, une même aspiration, de réapproriation par chaque groupe et chaque individu des conditions de son existence et de sa destinée: maîtrise du corps, maîtrise de l'environnement, libres choix familiaux, scolaires, professionnels, etc. Ces manifestes de l'exigence démocratique valident une intuition centrale de Marx: en créant un monde de production et de vie de plus en plus socialisé et interdépendant, le développement du capitalisme doit inévitablement susciter le besoin d'en finir avec le caractère lui-même de plus en plus séparé et concentré du pouvoir social. Or, c'est bien là ce qui rend irremplaçable le mouvement ouvrier, entendu au sens large d'organisation des producteurs de la richesse sociale (et non pas le fait que ce mouvement représente les catégories les plus pauvres, les plus exploitées, etc., bien qu'il reste un mouvement de subalternes): car la réappropriation des conditions de production de la richesse sociale, que seuls les producteurs peuvent mener à bien et à terme, est la clé de toute démocratisation d'ensemble de la vie sociale.

C'est dire l'impossibilité de se débarrasser de la question " ouvrière " et l'exigence du travail de recherche qui s'efforce d'en appréhender les modalités contemporaines, sous l'effet de la crise de l'emploi, des transformations technologiques et organisationnelles, de la fraction croissante du travail social consacré à la production de signes, etc. Le jeu conjugué du chômage et des nouvelles formes de " gestion des ressources humaines " a provoqué une sorte d'atomisation du monde productif, ou, pour le moins, introduit en son sein des tensions extrêmement fortes. Il n'y aura demain d'unification tendancielle des producteurs qui n'intègre la nouvelle donne en matière de formation scolaire et d'intellectualisation des qualifications, de carrière professionnelle, de relations au sein des collectifs de travail, de diversification des statuts d'emploi, de développement des services et de transformation de leurs relations à la production des marchandises, de féminisation de l'emploi, d'internationalisation de la production, etc. Qui n'intègre, en particulier, les profondes modifications intervenues dans l'individuation des producteurs. C'est la comparaison de trois grandes générations ouvrières qui me paraît le mieux à même de donner à réfléchir ce dernier aspect des choses.

 
Trois grandes générations ouvrières

Arrivés à l'âge adulte entre 1936 et la Libération, les membres de la plus ancienne génération (en gros les grands-parents des jeunes d'aujourd'hui) ont fait leur carrière dans la période d'essor économique d'après-guerre, qui marque l'apogée historique du poids social et politique du monde ouvrier en France. Mais ils ont été élevés avant-guerre. Leurs expériences primordiales portent la trace des conditions d'existence prévalant dans toute la première histoire du capitalisme industriel, et notamment de la précarité de la vie ouvrière. Aussi leur génération est-elle encore porteuse d'une culture de classe classiquement très communautaire, pour laquelle le collectif - celui de la famille, du quartier, de l'atelier, de la corporation, du syndicat, du parti - représente la seule protection possible contre les aléas imprédictibles de l'existence individuelle. Inévitablement, cette culture a du même coup une dimension conformiste, répressive à l'égard de tous les écarts individuels susceptibles de mettre ces collectifs en péril. L'individu n'est valorisé que par sa capacité à bien jouer son rôle dans ces collectifs, à assumer correctement ses appartenances, ses espaces de fuite sont marginaux, et il ne peut espérer réaliser ses potentialités singulières (en dehors du cadre limité du métier) qu'en les mettant au service de la promotion collective, dans le mouvement ouvrier.

Leurs enfants, eux, grandissent dans un contexte bien différent, marqué par la stabilisation de l'emploi, la forte extension de la protection sociale et médicale, une amélioration régulière des conditions de vie, l'ouverture des possibilités de scolarisation prolongée, la mondialisation des aspirations démocratiques et l'effondrement des empires coloniaux. Ils vont former la génération de la modernisation, dont on voit bien en quoi elle annonce la désagrégation d'une culture ouvrière constituée dans le long terme de la domination capitaliste. Dans la mesure où la protection de l'individu paraît mieux assurée qu'autrefois par l'entreprise et par l'Etat, les collectifs d'appartenance perdent de leur utilité vitale. La destinée de l'individu, sa promotion sociale dépendent de plus en plus de sa capacité personnelle à réaliser de bons parcours scolaires et professionnels. La prolongation de la scolarité, le resserrement du lien diplôme/emploi, jouent un rôle décisif dans cette privatisation de la réussite ou de l'échec scolaire: on ne devient plus ouvrier d'être né dans une famille ouvrière, mais d'avoir connu tel destin scolaire, d'avoir donc plus ou moins bien travaillé à l'école, d'être plus ou moins intelligent et " doué ", etc. On comprend qu'ait pu monter, chez les jeunes des années 60, une exigence de réaménagement des rapports entre le je et le nous, de formes d'existence collective, de la famille au syndicat, compatibles avec un exercice beaucoup plus libre et souverain des capacités et dispositions de chacun de leurs membres. Avant même de s'exprimer culturellement et politiquement, à travers un mouvement social dont mai 68 est évidemment un moment " explosif " privilégié, cette véritable révolution générationnelle se manifeste par l'émergence et la diffusion assez rapide de comportements pratiques nouveaux: la limitation de la fécondité, le fort investissement dans la scolarisation des enfants, l'essor spectaculaire des scolarités féminines, le mouvement irrésistible qui pousse les femmes vers le marché du travail dont elles attendent à la fois réalisation professionnelle et indépendance dans les rapports de sexe. Les jeunes ouvriers ne sont pas les premiers à adopter ces comportements et à en proclamer les valeurs, mais ils les adoptent rapidement, moins par imitation des étudiants petit-bourgeois, comme le voudrait la thèse de la " moyennisation ", que parce qu'ils correspondent aux transformations de leurs propres conditions d'existence. La modernisation ouvrière qui s'opère ainsi est de grande portée, annonçant au-delà de l'histoire de la classe une révolution dans l'histoire tout court: car la prise en compte de l'individu pour lui-même, la revendication de son libre développement avaient toujours été jusque-là l'apanage de ceux qui en avaient les moyens, du côté des classes dominantes...

Nulle semblable césure ne marque l'émergence de la génération de la crise. Certes, les jeunes d'aujourd'hui ont été élevés dans la préoccupation du chômage et des salaires, dans le malaise du délitement social et l'effondrement de l'idée révolutionnaire. Ils ont hérité du désarroi de la génération précédente plus que de ses ambitions. Sentant leurs parents floués, ils tiennent surtout à ne pas se faire avoir à leur tour. Rétifs aux grandes spéculations d'avenir comme aux grandes entreprises collectives, ils s'en tiennent prudemment à quelques valeurs éprouvées, justice et solidarité. La distance avec ce qu'étaient leurs parents à leur âge est bien suffisante pour que ces derniers aient du mal à se reconnaître en eux. Elle va de pair cependant avec une incontestable continuité intergénérationnelle. Loin en effet d'induire une régression vers le style de vie antérieur, le retour de formes massives d'insécurité de l'existence, combiné aux impératifs inhérents aux nouveaux modes technologiques et organisationnels, contribue à l'inverse à renforcer cette exigence d'un développement autonome des individus qui émerge dans les années 1960, et ses modalités pratiques, s'agissant notamment des investissements dans la formation prolongée pour tous, et pour les filles en particulier dans la réussite scolaire et la qualification professionnelle, hors desquelles il n'y a point de salut aujourd'hui pour les intéressées...mais aussi pour les couples.

Dans un monde plus rude et plus dur, le souci de soi dérive plus facilement vers les valeurs et comportements spécifiant l'individualisme marchand le plus classique. Il faut souligner avec force cependant qu'en son principe il n'est pas incompatible avec la prise en compte des conditions sociales de sa satisfaction, et donc avec la participation aux luttes collectives. Diverses enquêtes l'ont bien montré ces dernières années: les jeunes salariés n'ont aucune hostilité à l'égard des organisation syndicales qui les informent et leur permettent de dire leur mot, qui ne les emprisonnent pas dans des mots d'ordre contraignants sur lesquels ils n'auraient pas de prise, qui comprennent et favorisent leurs aspirations à se former et réussir leur carrière professionnelle. Le problème est sans doute plus compliqué pour les organisations partisanes, confrontées à ce paradoxe d'une génération très consciente des limites opposées par l'état actuel des choses à ses aspirations les plus fondamentales, tout en persistant à témoigner d'une défiance assez radicale à l'égard de l'action politique.

 


* Enseignant à l'Université de Versailles-St.-Quentin-en-Yvelines, sociologue.Jean-Pierre Terrail a consacré une thèse d'Etat à l'Individuation ouvrière (Nantes, 1987), et publié deux ouvrages qui traitent des transformations contemporaines du monde ouvrier et du mouvement récent des générations salariales: Destins ouvriers.La fin d'une classe ? aux Presses universitaires de France (1990, 185 F); et la Dynamique des générations, chez L'Harmattan (1995, 110 F).

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