Regards Novembre 1995 - La Cité

France Télécom, privatiser pourquoi ?

Par François Du Castel*


Le gouvernement annonce son intention de privatiser en partie l'opérateur public des télécommunications, malgré l'opposition manifestée par son personnel. Mais les arguments invoqués varient au cours du temps.

Un premier argument reprend le " trop d'Etat " des libéraux. Mais les dégâts de deux décennies de libéralisme sans frein sont devenus tels qu'un retour vers le service public est plus qu'amorcé. Des gens de bonne volonté plaident la nécessaire autonomie de France Télécom ponctionné par les ministères financiers. Mais la réforme de 1990 a déjà donné une indépendance formelle et, si celle-ci n'est pas respectée, ce n'est pas une simple affaire de statut mais d'organisation des pouvoirs. Les politiques invoquent parfois l'intérêt de renflouer les caisses de l'Etat par une privatisation éminemment rentable. Mais, avec le bas prix auquel a été évalué l'opérateur, plus la dette de France Télécom et le financement du fonds de retraite, que resterait-il à l'Etat ?

Un argument souvent invoqué est celui de l'échéance de 1998 pour la dérégulation européenne des infrastructures et des services associés. Mais une ouverture à la concurrence, si elle peut nécessiter une nouvelle régulation du marché, n'implique pas un changement de structure. De même, pour le nouvel argument des alliances internationales, on constate que les partenaires de France Télécom, comme Deutsche Telekom ou Sprint, n'ont pas demandé un échange de capitaux et qu'il y a d'autres façons de participer à une alliance portant sur une partie des activités.

On avance maintenant l'exemple des autres pays qui se sont engagés dans la voie de la privatisation. Encore faudrait-il être attentif à la variété des situations: le Japon ne privatise pas son opérateur public et l'Allemagne ne s'engage qu'avec la plus grande prudence, même si d'autres pays n'hésitent pas à laisser des opérateurs étrangers, principalement américains, s'emparer de leurs réseaux. Mais sur le fond, est-ce la vocation de la France d'être à la remorque des autres pays, en Europe ou ailleurs ?

L'échéance de 1996 pour la révision des traités européens offre à la France l'opportunité d'y introduire une définition beaucoup plus précise des services publics. Le gouvernement affiche parfois son intention de le faire; il faut l'y pousser et, à partir des résultats obtenus, une révision de la politique européenne en matière de télécommunications deviendra nécessaire.

L'obstacle réel ne vient pas de l'argumentaire ci-dessus, mais des pressions exercées par des grands groupes mondiaux comme l'ATT ou nationaux comme la Générale des Eaux, qui sont à l'affût du marché de la communication d'entreprise. Mais on remarque que ce marché est déjà bien dessiné et que d'autres perspectives se profilent avec l'arrivée du multimédia. Une politique européenne ne peut être à court terme et doit tenir compte de nouveaux enjeux qui concernent davantage le grand public. L'importance du service public va s'en trouver renforcée et la privatisation des opérateurs publics apparaîtra anachronique.

 


* François du Castel est l'auteur de la Révolution communicationnelle, les enjeux du multimédia, l'Harmattan, 1995.

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