Regards Novembre 1995 - La Cité

Enjeux et acteurs des télécommunications

Par Pierre Musso


Les annonces fracassantes sur les " autoroutes de l'information " et l'entrée dans " la société d'information " pourraient n'être que les discours d'accompagnement d'une déréglementation générale de la communication et en particulier des télécommunications.

Dans tous les pays d'Europe, le mouvement de mercantilisation de la communication s'accélère. Il prend trois formes principales: la suppression des monopoles nationaux, leur démantèlement et la privatisation des opérateurs et de leur gestion. Malgré cette diversité des formes de la déréglementation, adaptées à chaque réalité nationale, on observe partout la similitude des enjeux, des acteurs et des effets de ce processus.

 
Les enjeux

Pour comprendre les raisons des projets de privatisation qui menacent directement les opérateurs publics de télécommunications, en l'occurrence France Télécom, il faut analyser les principaux enjeux. Ils sont économiques, stratégiques et sociétaux.

Les télécommunications sont un secteur à forte rentabilité: un récent rapport de l'UIT (Union internationale des télécommunications) intitulé " World Telecommunications Development Report " (octobre 1995) souligne que " le secteur de l'infocommunication (ensemble des télécoms, de l'audiovisuel et de l'informatique) croît à un taux presque double de celui du reste de l'économie. Aujourd'hui, pour chaque millier de dollars gagné et dépensé dans le monde, 59 dollars concernent directement ou indirectement l'infocommunication ". Mais si, d'un côté, le président d'ATT rappelle que le marché mondial des services de communication, de l'ordre de 750 milliards de dollars, croît de 6% par an, celui des matériels avec 150 milliards de dollars, croît de 9% l'an et conclut que la communication est " l'opportunité la plus lucrative ", d'un autre côté, les deux tiers des habitants de la planète n'ont jamais utilisé un téléphone et ne disposent même pas de cabines publiques comme dans la plupart des pays d'Afrique. En 1984, les pays industrialisés qui regroupaient 15% de la population mondiale disposaient de 78% des lignes téléphoniques: dix ans après, les pays industrialisés concentrent toujours les deux tiers des lignes téléphoniques de la planète !

La plupart des économistes prédisent que ce secteur sera le moteur de la croissance du XXIe siècle, comme le furent l'automobile après-guerre ou l'aéronautique dans les années 70. L'économie donnant de plus en plus de place aux services, au secteur tertiaire, l'information devient un quasi-facteur de production, certains parlent même " d'économie immatérielle " pour illustrer cette thèse.

 
Les acteurs

Les acteurs de la privatisation combinent les forces des politiques étatiques libérales et des groupes économiques et financiers qui veulent maîtriser le secteur à leur profit.

D'abord, les stratégies politiques libérales françaises et européennes qui, depuis les années 80, quels que soient les gouvernements, accélèrent le transfert de secteurs entiers de la communication dans les mains des groupes privés. Ainsi, dans l'audiovisuel, a-t-on vu l'Etat libéral français soutenir Havas et la Générale des Eaux pour créer la chaîne payante Canal Plus, ou la Lyonnaise des Eaux pour acquérir M6, puis vendre TF1 au groupe Bouygues: aujourd'hui, ce sont les mêmes groupes privés qui bénéficient des concessions pour le radiotéléphone ou pour offrir du téléphone sur les réseaux câblés: ainsi de la Lyonnaise des Eaux, de la Générale des Eaux avec la Société française de radiotéléphonie (SFR) ou de Bouygues qui a reçu de l'Etat un monopole privé pour exploiter un troisième réseau dit DCS 1800. Tout cela est justifié sous le prétexte d'un soutien de l'Etat aux groupes engagés dans la " guerre économique " internationale que se livrent quelques multinationales.

A cette pression des groupes privés de communication, s'ajoute celle des banques intéressées par la gestion des opérations de participation, d'autant qu'elles espèrent relancer l'attractivité des privatisations et de la Bourse de Paris sérieusement concurrencée par la City de Londres et la Bourse de Francfort.

Il faut rappeler que les privatisations ou le démantèlement des opérateurs de télécommunications ont, dès l'origine, servi à soutenir les places financières nationales: démantèlement d'American Telegraph and Telephon (ATT) en 1984 pour activer Wall Street, privatisation de British Telecom en 1984 pour aider la City de Londres et de Nippon Telegraph and Telephon en 1985 pour soutenir la place financière de Tokyo; et aujourd'hui privatisation de Deutsche Telekom pour attirer des capitaux sur la place de Francfort qu'il s'agit de renforcer avant la création de la monnaie unique européenne prévue par le traité de Maastricht.

Enfin, l'Amérique pèse fortement pour la libéralisation des marchés européens et la privatisation des opérateurs nationaux, de manière soit à rentrer dans le tour de table des futurs actionnaires soit à créer des nouveaux opérateurs sur ces marchés: après Red Hundt, le président de la FCC (Federal Communication Commission), c'est le président d'ATT, Bob Allen, qui a exigé à deux reprises la libéralisation des marchés européens des télécommunications et la privatisation de France Télécom !

Les enjeux soulevés par la maîtrise du secteur de la communication et des réseaux et services de télécommunications en particulier peuvent se résumer en un dilemme simple: soit une responsabilité publique et sociale sur ce secteur, exercée à l'échelle locale, nationale et internationale, soit une mercantilisation généralisée des activités de communication. Soit la communication devient un droit pour tous régulé dans un espace public renouvelé, soit elle devient une marchandise banalisée régulée par la seule loi du marché et de l'argent.

Face à un tel choix, les sociétés française et européenne ont moins besoin de privatisations que de services publics rénovés, démocratisés et renforcés pour combattre les exclusions sociales et garantir un égal accès de tous à la " société de l'information ". La privatisation est archaïque et ne correspond qu'à une vision financière à court terme des enjeux contemporains, alors que le service public demeure une idée neuve et adaptée au développement des nouvelles technologies de l'information et de la communication.

 


* Administrateur élu à France Télécom

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