Regards Novembre 1995 - La Cité

Citoyenneté

Par Michel Vauvelle


La citoyenneté à laquelle nous allons nous référer est une invention française, et plus précisément de la Révolution française.

Elle est le fruit d'un combat démocratique dont on peut voir la pointe extrême en 1793 quand Robespierre, dans son projet de déclaration des droits du 14 avril, élargit la revendication égalitaire à la proclamation du droit à l'existence, quand le texte définitif de la Constitution de l'an I présente une définition de la citoyenneté dont l'audace n'a jamais été dépassée, accueillante à tout étranger domicilié depuis un an, intégré par son travail dans la cité, ou hébergeant un vieillard... Ce faisant, la Révolution française qui avait ancré solidement la notion de citoyenneté à l'idée de Nation par le concept de souveraineté nationale, puis, en 1792, à celle de République, s'ouvrait sur le monde, dans l'attente d'une citoyenneté universelle dont plus d'un rêvait pour les peuples délivrés du despotisme.

Sans doute savons-nous aussi que la Constitution démocratique de l'an I n'a jamais été appliquée et que, sous la pression des circonstances liées à son combat pour sa survie, la Révolution française nous livre une expérience, en l'an II, au nom du principe rousseauiste d'application de la volonté générale, où certains veulent voir la citoyenneté confisquée, par l'exigence d'adhésion totale à un projet collectif, celui de l'élaboration d'un homme nouveau sous l'égide de la Vertu. Mais la ligne jacobine, loin d'être comme on l'a dit la matrice de toutes les dérives totalitaires, nous rappelle qu'il n'est pas de citoyenneté sans valeurs. Tel est l'héritage: et l'on comprend qu'il a inspiré toute la marche démocratique du XIXe siècle à nos jours. On aimerait partager l'optimisme lyrique de Jaurès quand il invite à de nouvelles victoires dans le champ de l'Egalité réelle dont avaient rêvé Babeuf et ses amis. Mais nous avons, depuis, d'autres expériences, amères et cruelles, bien propres à nous rendre prudents sur l'idéal des Lumières d'un progrès continu.

Que nous reste-t-il de ce legs dans la France de la fin du XXe siècle ? Beaucoup de choses sans doute, ne soyons pas ingrats. Un régime démocratique, avec ses limites, ses insuffisances que nous connaissons bien, des acquis aussi que la République plus que centenaire, hormis la sinistre parenthèse du régime de Vichy, abrite sous l'égide des valeurs de 1789, qui ont conquis le monde, en apparence du moins. Comment se fait-il alors que le problème de la citoyenneté, en apparence clef de voûte du régime démocratique, s'impose aujourd'hui avec l'évidence d'un lieu commun qui couvre sans doute des arrière-pensées bien diverses, mais témoigne de l'ampleur de la crise ressentie ? Crise de la citoyenneté: mais qu'entend-on par là ? On peut l'identifier à un certain nombre de symptômes, aux réactions qu'ils provoquent, aux explications qu'on en donne.

Les raisons politiques tout d'abord. Le cadre de notre régime républicain n'est pas resté intangible. Nous avons subi, et apparemment intériorisé avec la Ve République, le passage à un régime présidentiel qui a profondément modifié la nature des rapports de l'Etat et du citoyen, et dont on dénonce la dérive monarchique sans oser en contester la nature. Par conséquence directe, les organes de la représentation nationale ont vu s'éroder leur pouvoir d'initiative. On dénonce la crise des partis, pour la plupart d'entre eux structures d'état-major dont le militantisme occasionnel ne se gonfle qu'en période électorale. Test d'une césure profonde entre une classe politique par ailleurs décriée comme rongée par la corruption et les " affaires ", et un pays réel qui ne se reconnaît pas en elle. Mais, de façon au moins aussi inquiétante, ce mouvement de désengagement collectif touche des structures d'organisation collective des luttes et des revendications: et le mouvement de désyndicalisation en est la traduction. Les filières traditionnelles d'expression de la volonté collective seraient-elles, comme on dit, devenues désuètes et désadaptées ?

Olivier Lecour Grandmaison (les Citoyennetés en Révolution) voit dans " la quasi disparition du terme citoyen relégué à la périphérie de la langue politique contemporaine " la traduction " d'un phénomène plus important qui plonge ses racines dans la crise actuelle et multiforme de la représentation, dans une mutation de la vie politique ". Il renvoie à " l'envahissement des affaires publiques par le technique et l'économique ", et, citant Hanna Arendt, le signe du " bannissement du domaine de la politique de la notion de liberté ".

Voilà qui nous concerne tous et déborde largement du thème de l'exclusion: mais pour être banalisé, il n'en est pas moins essentiel à notre propos. Le développement au coeur de la cité, si spectaculaire qu'il ne peut plus être esquivé, de toute une population marginalisée et comme exclue de fait de la citoyenneté, qui va du chômeur sans espoir de réinsertion, au RMIste, au jeune sans travail, au sans domicile fixe, à l'immigré, constitue un défi qui semble insurmontable à l'exercice d'une démocratie véritable. A quoi bon faire appel à un réveil des valeurs républicaines, voire morales, par le système éducatif qui n'en peut mais, chez des jeunes des banlieues qui, par situation, ne participent pas de cette culture, quitte à se fabriquer une ou des contre cultures de la marginalité ? Au consensus mou (supposé) de la majorité silencieuse se juxtapose le rejet, qui s'exprime éventuellement en flambées de révolte primitive.

Et de cette mise en contact des citoyens virtuels mais découragés, et de ceux qui restent aux marges, naissent toute une série de réflexes collectifs d'où la notion de citoyenneté telle que nous en avons hérité de nos grands ancêtres sort bien abîmée. De l'exclusion subie à l'exclusion imposée, il n'y a qu'un pas. La xénophobie spontanée, produit direct de la crise de société, trouve un relais dans les idéologies d'une extrême droite raciste, qui contaminent par contact, par crainte de se voir dépassée par cette surenchère démagogique, la droite dite classique, dictant la ligne d'une politique répressive tantôt voilée, et tantôt à visage découvert. Le problème du droit de vote des étrangers, proposé par les mouvements de progrès, n'est pas près de recevoir une réponse positive, alors même qu'à ceux qui sont français par naissance on impose des conditions d'accès à la citoyenneté. Dérisoire réponse au problème de la crise évidente du système intégrateur qui, de la fin du siècle dernier à hier, avait permis à la population française de s'enrichir d'apports nouveaux.

 
Et voici que la citoyenneté nationale, tel que le modèle en avait prévalu, se trouve, si l'on peut dire, remise en cause sur deux fronts: par en haut et par en bas.

Par en bas: entendons par là que la revendication identitaire telle qu'elle s'exprime par la revendication du droit à la différence a pris depuis plusieurs décennies une ampleur réelle. Avant même qu'il ne fut formulé en termes d'intégration et/ou de respect de cette différence dans le cadre d'une société devenue multiculturelle de fait par l'intégration, le problème avait été posé en termes franco-français par les revendications des mouvements occitan, basque, breton, sans oublier la Corse. Plus largement, la revendication avait pris la forme d'une offensive contre l'Etat centralisateur que l'on dit " jacobin " assez abusivement, en oubliant que la monarchie avait largement préparé le chantier, parachevé par Bonaparte. De ce mouvement est issue la décentralisation, par certains aspects réponse nécessaire à une revendication " légitime " mais dont il nous reste à apprécier - ce qui n'est point trop sûr - si elle a effectivement contribué à rapprocher le citoyen d'autorités et d'organes représentatifs plus proches, ou si elle n'a pas donné naissance à une classe notabilitaire nouvelle non insensible aux tentations des lobbies et de la corruption. On se dispense de donner des exemples...

A l'autre bout de la chaîne, l'entrée, depuis les accords de Maastricht principalement, dans un espace européen en laborieuse gestation pose le problème inverse d'une citoyenneté supranationale, dans le cadre des Etats-nations constituants, héritiers chacun d'une pratique institutionnelle différente de la citoyenneté, et plus encore d'une culture politique enracinée dans une histoire singulière et, dans ce contexte, la France, patrie des droits de l'homme demeure dépositaire d'un patrimoine qui n'appartient pas simplement au passé, mais ouvre sur de nouvelles conquêtes à faire." Réviser le contrat social à la baisse " aux fins d'harmonisation: la formule élégante qui associe au vocabulaire rousseauiste celui plus contemporain du marché n'est point faite pour encourager. En l'état actuel des choses, le réflexe largement copartagé de dénonciation d'une nouvelle bureaucratie supranationale pour son arbitraire anonyme ne semble pas nous acheminer vers un renforcement de l'engagement citoyen, sinon en termes de refus.

De ce tableau sans doute incomplet mais suffisamment chargé déjà pour qu'on en tire une vue d'ensemble, au temps d'un nouvel ordre mondial à la fois bafouillant et singulièrement oppressif, danger majeur pour la démocratie, il conviendrait - c'est notre rôle - de tirer quelques conclusions et quelques principes pour l'action.

Des réponses existent, certaines nous sont proposées qui ne nous satisfont guère, d'autres sont à inventer. Nous ne nous attarderons guère à l'attrape nigaud de la redécouverte par le gouvernement actuel, dans un héritage qui se veut gaullien, de la procédure référendaire telle qu'elle nous est proposée à propos de l'enseignement. Quel que soit le respect que nous avons pour la mémoire de Condorcet, notre culture historique renvoie chez nous l'usage de ce recours piégé à la démocratie directe à une tradition bonapartiste, en phase avec le renforcement de la monarchie présidentielle.

Ce n'est pas d'en haut que doit venir l'initiative mais d'en bas. Plus d'un voit la solution dans un mouvement associatif qui a d'évidence pris un essor notable, et qui paraît offrir des structures souples - de proximité, comme on dit - propres à prendre le relais des appareils défaillants. Un nouveau discours s'élabore dont O. Lacour Grandmaison, parmi d'autres, se fait l'écho: pour rendre le citoyen acteur de sa cité, et non simplement administré, consommateur et électeur occasionnel, " accepter le tâtonnement de paroles plurielles et libres dans une confrontation publique et encouragée ", découvrir de nouvelles formes de participation et de débat, réveiller la vie publique essoufflée: en un mot " en affirmant sans offrir de réponse définitive la volonté d'être plus libres et plus égaux demain ", soit, selon l'expression de C. Lefort, " reculer les frontières du possible ". Il y a dans ce discours plus d'une pétition de principe à laquelle nous pourrions souscrire. Et loin de nous l'idée de sous-estimer l'importance des mobilisations collectives, ainsi contre l'exclusion, contre les périls collectifs nucléaires ou autres, pour la défense des droits sociaux.

Reste la fragilité de ces conjonctions passagères - coordinations des infirmières, etc...- le risque de parcellisation d'actions ponctuelles sans toujours de projet collectif, comme de dérives corporatistes. On vous voit venir, me dira-t-on: il faudrait les encadrer. Certes, non, et il convient d'être tout particulièrement à l'écoute de tout ce par quoi se fait entendre la revendication à une citoyenneté active, militante et fraternelle, vigilante aussi: retrouvant ainsi le mot d'ordre cher à nos ancêtres de l'époque révolutionnaire du " contrôle des élus par leurs mandants ". Mais cette attention ne saurait être passive quand nous avons notre mot à dire et nos explications à proposer. La crise de la citoyenneté est indissociable d'une crise de société, d'une société dans laquelle le droit à l'existence, en passant par le travail, sera reconnu, et où la logique du profit ne régnera plus. A quoi bon invoquer les valeurs propres à réveiller le citoyen, pour ceux qui n'auraient pas les moyens de s'en payer le luxe ? A nous de proposer les moyens crédibles de rendre concrète cette perspective qui reste proprement révolutionnaire.

 


* Journaliste, écrivain ancien député et militant de la paix, Uri Avnery défend dès les années 50 l'idée d'un Etat palestinien à côté d'Israël.Il fit sensation à la Knesset quand, en pleine bataille de Beyrouth, il franchit les lignes pour rencontrer Arafat.En 1993, il fonde le " Gush Shalom ", le " Bloc de la paix ".

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