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La paix en suspens Par Ilan Halevy |
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Deux ans après l'accord d'Oslo signé à Washington, un dirigeant palestinien apprécie le chemin parcouru et " les obstacles qui demeurent sur la route d'une paix qui semble se dérober perpétuellement ".
Le processus avait démarré, en grand secret, à Oslo. La signature de la déclaration de principes qui en résultait, le 13 septembre 1993, sur la pelouse méridionale de la Maison-Blanche, avait été, elle, hautement médiatisée. Théâtrale, spectaculaire, la poignée de mains " historique " entre Rabin et Arafat symbolisait, pour le monde étonné, la réalisation de l'inconcevable, et l'on put un moment croire la paix venue. Deux ans plus tard, un an après le retour du chef de l'OLP et d'une dizaine de milliers de combattants de l'Armée de libération de la Palestine à Gaza et à Jéricho, un bilan provisoire de l'état du processus exige d'évaluer ce qui a changé, et les obstacles qui demeurent sur la route d'une paix qui semble perpétuellement se dérober.
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Délais, atermoiements, hésitations et retards
Les accords prévoyaient, pour décembre 1993, l'évacuation de Gaza et de Jéricho par l'armée israélienne, et pour juillet 1994, son " redéploiement " hors des villes, villages et camps de réfugiés de Cisjordanie. Les élections générales, libres et démocratiques, d'où émanerait le Conseil palestinien, devraient suivre. Le Conseil " auto-gouvernerait " le territoire jusqu'à la conclusion des négociations portant sur le " statut permanent ". Ces dernières, prévues pour décembre 1995, devaient traiter les éléments de fond du contentieux israélo-palestinien: Jérusalem, les colonies, les réfugiés et les frontières. On sait ce qu'il est advenu du calendrier. Enlisées dans les exigences israéliennes, les négociations sur Gaza et Jéricho, que le Premier ministre israélien avait confiées à l'Etat major de l'armée ont piétiné. L'échéance du 13 décembre passée, ce fut le massacre de 29 fidèles musulmans par un colon israélien dans la mosquée d'Hébron. En mai 1994, au Caire, l'accord dans l'accord était enfin signé, et permettait, en juillet de la même année, le retour de l'OLP et l'instauration de l'autorité nationale palestinienne sur un petit bout de Palestine: la Bande de Gaza, amputée des zones de colonisation juive, et l'enclave de Jéricho, réduite à la seule municipalité. Forts du report à la deuxième étape de la négociation sur les colonies, les Israéliens ont obtenu, non seulement le maintien des colonies juives au coeur des territoires palestiniens et de leur extraterritorialité juridique, mais aussi des " arrangements de sécurité " qui permettent à l'armée d'occupation de continuer à patrouiller sur les axes routiers reliant les colonies entre elles. Ces délais, ces atermoiements, ces hésitations et ces retards ont bien évidemment alimenté les discours de l'opposition palestinienne, dont les diverses tendances, " laïques " comme " islamistes ", s'entendent à dénoncer la duplicité et la mauvaise foi des négociateurs israéliens. Ceux-ci n'hésitent pas à fragiliser un processus déjà bien peu stable pour tenter d'arracher de nouvelles concessions aux Palestiniens, en exploitant au maximum leur avantage pratique, c'est-à-dire leur contrôle effectif du territoire. Face à un " partenaire " qui n'hésite pas à remettre en question ses propres engagements, qui proclame qu'aucune date n'est sacrée, et qui alterne entre l'exigence et la menace, l'opinion populaire palestinienne oscille depuis deux ans, au rythme des avancées et des blocages de cette négociation prolongée, complexe et tortueuse, entre l'espoir et le scepticisme. Dans ce contexte d'exacerbation créé par le refus israélien de libérer plus de six mille prisonniers politiques palestiniens (sur les quelque quatorze mille qui croupissaient dans les geôles de l'Etat hébreu au moment de la signature des accords), les opérations militaires et les attentats terroristes perpétrés par les groupes armés islamistes sont venus donner au gouvernement israélien de nouvelles raisons d'attendre, de tergiverser, et de réclamer la sécurité avant la conclusion de la paix, c'est-à-dire d'inverser les causes du conflit (la négation des droits nationaux du peuple palestinien) et ses effets (la violence et l'insécurité). En Cisjordanie encore occupée, en dépit du transfert de l'autorité civile à l'OLP, l'armée continue d'arrêter, de torturer et d'emprisonner, les Escadrons de la mort israéliens continuent d'assassiner et de mutiler, les confiscations de terre et la construction des colonies se poursuivent à un rythme sans précédent, comme aiguillonnés par la menace d'une négociation imminente.
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Chômage, désespoir politique et violence
Cercle vicieux: par mesure de sécurité, le gouvernement israélien " boucle " les territoires, et empêche la migration quotidienne de près de cent cinquante mille travailleurs de Cisjordanie et de la Bande de Gaza, que la ruine de l'économie palestinienne provoquée par l'occupation a poussés depuis des années vers le marché de l'emploi israélien. Il organise même, sans plus tarder, l'importation d'une main d'oeuvre non qualifiée de substitution: plus de soixante mille ouvriers roumains, bulgares et philippins ont été attirés en Israël dans des conditions de non-droit absolu, à propos desquels règne un silence non moins total. En attendant, dans la Bande de Gaza autonome, où vit aujourd'hui d'un million d'habitants, dont plus de la moitié a moins de quinze ans, le chômage a atteint un taux de 54%. Son bouclage est devenu le principal facteur de misère, et donc l'allié principal du désespoir politique et de la violence. Il est vrai, cependant, que la vie quotidienne à Gaza a bien changé. L'occupation a disparu du champ de vision urbain, et l'autorité est désormais palestinienne. Le couvre-feu aboli, le peuple de Gaza s'est réapproprié la mer, au grand dam des islamistes. Surenchérissant sur le vieil interdit moraliste frappant les bains de mer et la " scandaleuse mixité " qui y règne, les islamistes palestiniens avaient, au début de l'Intifada, interdit les bains de mer et les promenades sur la plage, assimilées à une trahison du souvenir du sang des Martyrs. Dès le départ de l'occupant, les Gaziotes ont pourtant instauré sur la côte un pique-nique permanent, signe éclatant de leur soif de normalité et de leur désaveu des illuminés de la mortification et des Cassandre de la guerre civile. Les rues de Gaza sont animées jusque tard dans la nuit, les épiceries-buvettes (sans alcool) sont pleines, et l'homme de la rue concède volontiers qu'on ne peut pas tout faire en un jour. Certes, ici et là, la ville augmentée de ses banlieues et de ses camps s'urbanise: des trottoirs, des places apparaissent. Des gratte-ciel privés, produits illégitimes de la spéculation et du vide juridique, surgissent par dizaines, tandis que l'autorité palestinienne attend, encore en vain, le déblocage, par la Banque mondiale, des fonds qui commandent l'ouverture des grands travaux: le port, les égouts, l'habitat. De quoi nourrir et faire travailler la moitié des Gaziotes pendant deux, voire trois ans. Et les services publics sont encore des années-lumière en deçà des besoins de la population. Gaza (et la Cisjordanie demain) vit dans le no man's land économique qui sépare le marché israélien du travail, aujourd'hui interdit à la main d'oeuvre palestinienne qui en dépendait depuis trois décennies, du décollage économique promis par la communauté internationale, mais toujours hors d'atteinte. Cette spirale du chômage et de la misère, couplée à la frustration nationaliste qu'exacerbent les comportements israéliens, constitue la menace la plus grave, à court et moyen terme, pour un processus de paix universellement célèbre, et trop facilement perçu comme achevé. Car sur le terrain, comme sur le fond du conflit, rien n'est encore réglé. Certes, la reconnaissance mutuelle et la négociation ont introduit dans l'équation israélo-palestinienne des éléments inédits d'équilibre. S'ils sont de toute évidence les plus faibles, les Palestiniens n'ont pas été vaincus. En dépit de toute leur force, les Israéliens, pour leur part, n'ont pas réussi à imposer leurs objectifs historiquement avoués. Si la guerre a changé de contenu, elle est encore loin d'être finie.
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Le processus de paix dans un état de vulnérabilité chronique
En repoussant à l'horizon du printemps 1996 l'ouverture des négociations " définitives ", et à 1999 leur conclusion, les dirigeants israéliens n'ont pas seulement choisi de maintenir le processus dans une vulnérabilité chronique. Ils se sont donné la possibilité de faire traîner en longueur toutes les étapes du règlement intérimaire. Ainsi l'accord sur le " redéploiement " des forces occupantes dans l'ensemble de la Cisjordanie, condition préalable à la tenue des élections, n'est-il toujours pas conclu, car il se heurte à de nouvelles exigences israéliennes à propos de la sécurité des colons et des colonies. Or, l'ajournement des élections équivaut à repousser la construction d'institutions démocratiques, et à pérenniser la vulnérabilité d'un pouvoir de facto, qui a déjà accumulé quelques regrettables bavures. Mais le gouvernement israélien s'est surtout ménagé la possibilité d'exploiter ce délai pour multiplier les faits accomplis, vidant la négociation de son sens avant même qu'elle ne s'ouvre. Ainsi intensifie-t-il la colonisation de peuplement avant qu'elle ne soit gelée par la négociation qui devrait s'ouvrir l'an prochain. Ainsi refuse-t-il de rapatrier à l'intérieur de la " Ligne verte " (les frontières du 4 juin 1967, en fait les lignes de cessez-le-feu de 1949) les deux tiers des colons, et dépense l'argent qui pourrait servir à cet effet dans la coûteuse construction de " routes de contournement " leur permettant d'éviter la traversée des villes et des villages palestiniens. Nulle part cette politique n'est aussi évidente qu'à Jérusalem. La ville orientale, occupée en 1967, a été constamment soumise à un triple processus d'extension des limites municipales, d'annexion formelle et de colonisation juive. Des règlements et des pratiques discriminatoires ont instauré un apartheid rigoureux entre les deux populations de la ville soi-disant réunifiée. Ayant obtenu ce report de la négociation sur Jérusalem, les Israéliens ont tout fait pour consolider leur revendication de souveraineté exclusive. Le bouclage chronique des territoires occupés, par ailleurs, entraîne la clôture de Jérusalem-Est: interdiction pour les fidèles chrétiens et musulmans d'accéder à leurs Lieux Saints, interdiction pour les patients d'accéder aux structures médicales qui n'existent qu'à Jérusalem-Est. Politiquement, l'annexion se traduit non seulement par le refus d'autoriser les Palestiniens de Jérusalem-Est à s'y faire élire, mais surtout par une campagne de harcèlement policier contre les ins- titutions palestiniennes dans la ville, en particulier contre la Maison de l'Orient.
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La pesante question des réfugiés demeure
Au-delà de Jérusalem et du tracé des frontières définitives entre Israël et le futur Etat palestinien, la pesante question des réfugiés demeure.700 000 déplacés de la guerre de 1967, dont le droit de retour a été en principe reconnu à Oslo, mais dont les " modalités d'admission ", qui dépendent d'une commission quadripartite israélo-palestino-égypto-jordanienne, n'ont toujours pas été agréées, et plus de trois millions de réfugiés de la guerre de 1948, dont Israël nie catégoriquement le droit au retour. Face à cette attitude, on s'interroge. Le tout sécuritaire du Premier ministre israélien procède-t-il de la duplicité ou s'agit-il de ce que la psychanalyse appelle conduite d'échec ? S'il est clair que Shimon Pérès, ministre des Affaires étrangères, a bien compris les changements intervenus dans le monde à la suite de la fin de la guerre froide et dans la région à la suite de la guerre du Golfe, Yitzhak Rabin semble préférer le fantasme d'une nouvelle alliance militaire avec les Etats-Unis, contre l'Iran par exemple, qui recréerait pour Israël une fonction stratégique régionale et globale. L'Europe en général, et la France en particulier, sont les grands absents de ce débat, même s'ils sont les premiers, voire les seuls bailleurs de fonds effectifs. La pression politique, cependant, sans laquelle il n'y aurait eu ni Intifada, ni négociation, est un élément essentiel, indispensable, de l'équation de la paix. Sans pression décisive de l'opinion internationale en faveur d'une solution juste, durable parce que conforme au droit, la paix au Proche-Orient restera longtemps suspendue, fragile et menacée. |
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* Représentant permanent de l'OLP auprès de l'Internationale socialiste depuis 1983, conseiller de la délégation palestinienne à la Conférence de Madrid et pendant les négociations de Washington, membre de la délégation palestinienne au sein du groupe de travail multilatéral sur les réfugiés.A publié Sous Israël, la Palestine, éditions du Sycomore, Paris, 1978; Question juive, éditions de Minuit, Paris, 1981; Israël, de la terreur au massacre d'Etat, éditions Papyrus, Paris 1984.Contribue régulièrement à diverses revues, dont Peuples méditerranéens et la Revue d'études palestiniennes. |