Regards Octobre 1995 - La Planète

Aux sources du nationalisme variante allemande

Par François Mathieu


La déportation massive de populations, transformée en instrument politique au xxe siècle, prend ses racines dans une histoire plus ancienne. Aperçu sur l'évolution en Allemagne de cette " maladie européenne " appelée nationalisme.

Le cas des Allemands des Sudètes n'a pas fini de défrayer la chronique et de nous intéresser, tant il est caractéristique (symbolique) de la politique nationaliste sur laquelle nous devons réfléchir. Des hommes de langue allemande s'installent au xiie siècle en Bohême. L'essor économique dû à l'extraction de l'argent dans la région de Kutna Hora attire des mineurs, des artisans, des marchands qui profitent des privilèges accordés par les princes tchèques qui, par ailleurs, favorisent l'installation de paysans.

 
Le problème des Sudètes, révélateur d'une politique

Bien vite, un quart de la population est allemand. Certaines villes sont exclusivement ou majoritairement allemandes. La première vague nationaliste, celle des Habsbourg (après la défaite protestante de la Montagne Blanche, en 1620), élimine le fait tchèque et impose pour trois cents ans la langue (et la manière) allemande.

En 1938, 3,5 millions d'Allemands (des Sudètes) vivent donc dans une région linguistiquement, culturellement fermée de Tchécoslovaquie. Hitler annexe ces terres. En réponse Benes pratique l'expulsion politique (tout Allemand des Sudètes est considéré comme un ex-nazi) de plus de trois millions de personnes, soit quelque cinq millions d'Allemands si l'on prend en considération les descendants immédiats. L'ampleur du désastre se mesure au fait que l'on ne compte plus dans cette région que quelque 80 000 " Allemands ". Le problème des Sudètes se discute aujourd'hui âprement. Des victimes tchèques du nazisme attendent un dédommagement financier, même restreint, de la part des Allemands. Les expulsés (leurs associations) exigent des dédommagements des Tchèques qui, au lendemain de la guerre, forts des accords internationaux, ont réquisitionné leurs biens. Les premiers sont devenus riches, et les seconds bien pauvres. Il y a là bien des raisons, s'il nous en fallait, pour penser l'Europe autrement qu'en termes nationalistes.

En 1915, le régime tsariste expulse quelque 250 000 " Allemands " de Volhynie (région située au nord-ouest de l'Ukraine). Le traité de Versailles, dont on s'efforce si souvent de taire les nuisances, scelle la fin des empires européens et morcelle l'Europe selon une logique qui fait que 3,5 millions d'Allemands se retrouvent tché(coslova)ques et que 1,2 million d'autres Allemands perdent leur terre natale. La reconstitution d'un Etat polonais inclut de fortes minorités allemande, ukrainienne et lituanienne respectivement à l'Ouest, à l'Est et au Nord-Est. Parallèlement, pour ne citer que cet autre exemple, 3 millions de Hongrois sont transformés en minorité dans trois pays voisins.

Hitler, lui, entend corriger à sa façon les injustices du traité de Versailles sur la base du principe " allemaniser et éliminer". Il commence par " ramener chez eux " et tout simplement déporter 9 millions de gens (il chasse ainsi 1,2 millions de Polonais établis en Wartheland et dans la région de Dantzig). La " folie germanisante " des nazis et, dans leur grande majorité, des Allemands persiste. Deux ans après Stalingrad qui inscrit pourtant dans l'histoire le déclin de l'hégémonie teutonne, Himmler déclare encore à Posen sous un feu nourri d'applaudissements: " Notre but reste inchangé: faire que s'ajoutent à 90 millions de Germains 30 millions d'autres Germains pour que nous arrondissions notre base sanguine à 120 millions de Germains." Les effets du traité de Versailles et du nazisme n'auront servi à rien. Forts de l'expérience de Staline qui avait fait déporter en Sibérie les Allemands de la Volga, les Tatares de Crimée, les Lettons, etc; et des principes de Churchill ("La déportation est, pour autant que nous puissions avoir une vue d'ensemble, le moyen le plus satisfaisant et le plus durable, pour éviter les brassages de populations qui produisent d'interminables désagréments, comme c'est le cas avec l'Alsace-Lorraine. Il faut faire table rase."). Les négociateurs de Yalta et de Potsdam poursuivent l'oeuvre dans la même idée. La Wehrmacht entraîne dans sa débâcle devant l'Armée rouge presque tout ce que l'Est de l'Europe contenait encore de civils allemands. En 1950, la seule République fédérale d'Allemagne comptait 16,5% d'Allemands " réfugiés".

 
Le " droit du sang " et l'anathème sur le brassage ethnique

Si Hannah Arendt peut décrire le nationalisme comme maladie européenne à la base même de ces mouvements forcés de population et l'anathème jeté sur le brassage ethnique, on ne peut oublier que les idées du nationalisme sont nées en Allemagne en réponse à la tentative napoléonienne d'exportation forcée en Europe des principes des " droits de l'Homme ".

Le principe du " droit du sang " (est allemand celui qui peut prétendre à une ascendance allemande) fait que tous les Polonais de souche allemande qui vivaient à l'intérieur des frontières de 1937 dans les territoires de l'est du Reich (la Silésie), ainsi que leur descendance (jusqu'en 1993), peuvent obtenir la nationalité allemande. Dans le contexte social actuel, le gouvernement allemand, pris au piège pervers de sa Constitution, danse tout de même sur des oeufs: vis à vis de l'opinion publique il serait bon que ces Polonais allemands puissent prouver qu'ils sont persécutés. Comme le gouvernement polonais espère désespérément que l'Allemagne va appuyer sa candidature à l'entrée dans l'Union européenne, on est loin de réaliser cette hypothèse. Bonn a donc instauré le droit à la double nationalité (avec un double passeport). Depuis cette invention en 1993, 80 000 Polonais de Haute-Silésie ont un passeport allemand. Le consulat allemand de Wroclaw (Breslau) estime que 500 000 à 700 000 Polonais peuvent profiter de l'aubaine qui fournit à des entrepreneurs allemands de la main d'oeuvre à bon marché, débarrasse d'autant le marché polonais déficitaire du travail, élimine certains dangers d'explosion sociale et procure à plus ou moins long terme des rentrées de devises fortes dont le pays a bien besoin. Qu'importent en définitive les problèmes annexes ! Cette double nationalité entraîne avec soi la double obligation du service militaire et le droit de vote dans les deux pays. La Pologne est économiquement incapable d'assurer l'obligation militaire et l'Allemagne ne s'intéresse guère à des recrues venues d'ailleurs. Quant au droit de vote accordé par l'Allemagne à tout citoyen enregistré au moins trois mois dans une commune d'Allemagne fédérale, il ne peut que favoriser la Démocratie chrétienne au pouvoir dans la mesure où ces " Polonais allemands " sont sévèrement encadrés par des associations provinciales (les Landmannschaften) qualifiées de " revanchardes " non sans raison, avant 1989-1990.

 


1. Fondation Saint-Simon, 91, bis rue du Cherche-Midi, 75006 Paris; tél.: 42.22.38.52.La rencontre dont il est ici question remonte au 8 juin dernier.

2. Roger Fauroux a été nommé fin juin par François Bayrou animateur de " la concertation nationale sur l'école " en prélude au référendum promis par Jacques Chirac.

3. Le Nouvel Observateur, 20 avril 1995.

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