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Une provinciale habillée d'un noir tranchant Par René Griniger et Michel Zoladz |
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A Vénissieux, banlieue lyonnaise, il existe un éditeur.
Au pied des Minguettes, de leurs tours (il en subsiste des dizaines et des dizaines, après l'abattage de dix d'entre elles) et de leurs vastes avenues fleuries façon belle époque soviétique, les éditions Parole d'Aube éditent des auteurs en pointe, tels Sponville, Bobin et Juliet.
Comment peut-on éditer en province et, mieux, en ZUP ? Tout commença il y a dix-sept ans au lycée, lorsqu'un groupe d'étudiants fit paraître une revue de poésie ronéotée. Aujourd'hui, Aube Magazine est peut-être la revue de poésie la plus typée quant à la maquette et la plus vendue quant aux abonnés. Sa couverture noire luisante, " punk " a-t-on dit, la fait reconnaître des amateurs. Elle se signale aussi par un contenu non consensuel délibéré, témoin son no 50 intitulé " Résister " qui donne la parole à des écritures de résistances diverses, passées et présentes. C'est ce " concept " - doit-on vraiment ainsi dire ? - cette apparence noire tranchante qui reste la marque des livres lorsque Thierrry Renard se lance dans l'édition, et qui fait si visiblement son bonheur lorsqu'il montre ses volumes. Invités à " Bouillon de culture " par Bernard Pivot, lui et sa collaboratrice Sylviane Crouzet se virent demander :- La maison marche, alors vous allez venir à Paris ?- Non, on est bien, là ! répondirent-ils en souriant. Quoi d'étonnant, si ces éditeurs sont des enfants de Vénissieux: leurs parents y habitaient ! Leurs pères travaillaient tous deux dans la chimie, chez Rhône-Poulenc à Saint-Fons, commune limitrophe. De familles prolétaires, les jeunes gens, qui se rencontrent très tôt sur les bancs du collège, vont diverger un temps, Sylviane vers des études de biologie, Thierry vers les lettres. Ils se retrouveront sur les planches, puisqu'elle fera du théâtre et lui sera comédien professionnel dans la compagnie de Znorko (le Cosmos Collège) en résidence à Vénissieux sous l'égide de " Traction à vent ". Tous deux vivent actuellement de pair l'aventure de cette maison d'édition et la suite du roman de leur propre vie puisqu'ils viennent d'avoir un enfant ensemble. Sylviane, plus particulièrement chargée de la partie administrative, sait cependant situer clairement leurs choix de fond. Elle explique ainsi la raison du paradoxe d'un éditeur à Vénissieux: " Un hasard de naissance est devenu une revendication. Nous sommes ici confrontés à une réalité qu'il faut prendre en compte, même si les lecteurs sont a priori ailleurs. Nous avons cependant pas mal de lecteurs dans cette ville, sur la ZUP, entre autres. C'est dû au travail de terrain que nous faisons pour casser cette logique d'un public qu'on tient éloigné de la culture." C'est ainsi qu'ils produisent Yvon Le Men ou Sponville au cours de soirées d'animation culturelle dans les banlieues de Lyon, capitale de la province. Provinciale, cette maison d'édition l'est à plusieurs sens. A commencer par la régionalité (et non régionalisme), assumée quotidiennement dans les départements de Rhône-Alpes où les éditeurs sont connus et lus d'un certain public autant et peut-être davantage que les grands Parisiens ou Anglo-Saxons. A suivre par certains contenus: " provinciales " à la manière de Pascal, prises de parti ou réflexion critique. A poursuivre par l'être " hors Paris ", au centre culturel et économique d'une grande région: " province " comme la romaine ! L'agglomération lyonnaise, marche de l'Italie et de la Suisse, est aussi l'antichambre du Midi et de la Méditerranée. Les éditeurs travaillent avec les Suisses romands, les Italiens, les Arabes et les Sudistes de tous poils. Paroles d'Aube caresse, entre autres projets, celui d'un numéro bilingue sur Rimbaud à Aden... C'est ainsi qu'elle fait partie des petites maisons d'édition qui, non seulement tiennent mais encore prospèrent. L'Amour, la solitude, d'André Comte-Sponville, la coqueluche de lecteurs friands de morale classique réactualisée, fait sans doute beaucoup pour cette prospérité. Mais il faut également citer Christian Bobin, Charles Juliet, Andrée Chedid, John Berger, André Velter...et d'autres qui font de cet éditeur celui d'écritures et de sensibilités vraiment contemporaines. La particularité de Thierry Renard, c'est qu'il édite ce qu'il aime et seulement cela. Peu d'éditeurs pourraient aujourd'hui afficher un tel précepte. Il doit ce privilège à l'aide de la municipalité de Vénissieux et à celle de nombreuses instances de Rhône-Alpes. Mais il le doit surtout à ce mode de fonctionnement dont on entend ailleurs qu'il serait passé de mode: le coup de coeur. Poète lui-même, Thierry juge ce qu'il aime et ce qu'il n'aime pas, plutôt que ce qui plaît ou ne plaît pas. C'est pourquoi il donne la préférence à des auteurs non encore révélés. Ainsi a-t-il pu sortir, il y a longtemps déjà, des auteurs peu connus devenus depuis des " locomotives " de renommée nationale comme Charles Juliet. Ainsi sort-il des " régionaux " comme Lionnel Bourg ou Patrick Laupin. Cette maison d'édition fonctionne comme un groupe de jeunes amis. Outre Thierry et Sylviane, âgés d'à peine plus de la trentaine, les cinq autres collaborateurs sont plus près de la vingtaine. Ils se retrouvent souvent aux animations ou soirées, celles qu'ils organisent ou les autres, à Vénissieux et ailleurs. Cela induit un particulier rapport aux auteurs, à cent lieues des cours parisiennes. Thierry vient d'éditer Un homme seul, dernier roman de Francis Pornon. Le projet fut discuté entre Thierry et Francis dès l'année précédente. Préfacé par René Ballet, l'ouvrage a pour sous-titre: " Sur les pas de Roger Vailland ". Libertin, drogué, putassier, communiste, Vailland est un type d'homme qui dérange. Partir à sa recherche est une démarche non consensuelle. Découvrir l'homme seul sous le camarade qu'avait été Roger est une aventure dangereuse mais exaltante. Il ne s'agit pas d'un projet opportun au sens commercial, de tels petits livres prétendent se situer ailleurs que dans le business audiovisuel. La maison, pour l'instant, se diffuse elle-même, grâce au volumineux courrier assumé par les jeunes collaborateurs. Le bonheur de ses volumes est de ne pas être relégués dans un désert marginal, mais d'être relativement courus dans les grandes librairies par une jeunesse en mal d'idées et de coeur, qui reconnaît en eux les siens. |
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1. Fondation Saint-Simon, 91, bis rue du Cherche-Midi, 75006 Paris; tél.: 42.22.38.52.La rencontre dont il est ici question remonte au 8 juin dernier. 2. Roger Fauroux a été nommé fin juin par François Bayrou animateur de " la concertation nationale sur l'école " en prélude au référendum promis par Jacques Chirac. 3. Le Nouvel Observateur, 20 avril 1995.
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