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La Fondation Saint-Simon ou le charme discret de la social-démocratie Par Gérard Streiff |
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A l'heure où clubs et fondations semblent connaître une nouvelle jeunesse, gros plan sur une structure qui fait un peu figure de premier de la classe, l'agitateur d'idées de la social-démocratie, la fondation Saint-Simon.
Rencontre avec son secrétaire général, Pierre Rosanvallon.
Pierre Rosanvallon se montre modeste quand on l'interroge sur le bilan de la Fondation dont il a la charge. Sis au rez-de-chaussée d'un immeuble de la rue du Cherche-Midi (1), le siège de l'institution n'a l'air de rien: deux ou trois bureaux, un couloir encombré de livres et de brochures, une secrétaire affable, une atmosphère studieuse. L'appareil est modeste, quelques demi-permanents à peine, rien à voir avec ces structures pléthoriques mais dont la productivité est à peu près nulle, remarque en passant le secrétaire général." La Fondation a des moyens limités mais produit des effets culturels." Les fées qui se sont penchées sur le berceau de l'association étaient pourtant plutôt fortunées. Mais ici on privilégie le travail à l'apparat. La Fondation est née en 1982. La gauche est au pouvoir depuis peu et certains en son sein s'interrogent sur la meilleure façon d'affermir son pôle social-démocrate. C'est du moins l'interprétation que l'on peut donner du projet alors mis au point par quelques-uns de ses pères fondateurs, Roger Fauroux, François Furet, Pierre Rosanvallon, Alain Minc, entre autres. Roger Fauroux en est le maître d'oeuvre. Il répète alors volontiers que, pour mener à bien leurs affaires, les grands patrons ont besoin de culture générale. Cet inspecteur des finances est alors p.d.-g.du groupe Saint-Gobain; on le retrouvera peu après directeur de l'ENA, puis ministre de l'Industrie du gouvernement Rocard (2). Pierre Rosanvallon, de son côté, assure que les intellectuels doivent sortir de leur tour d'ivoire et se colleter avec la réalité. Ancien conseiller d'Edmond Maire, M. Rosanvallon a été rédacteur en chef de CFDT aujourd'hui, membre du comité de rédaction de la revue Faire, d'orientation rocardienne. Sociologue, historien, auteur de nombreux ouvrages, il est directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Deux fois par mois, il a tenu, durant la campagne présidentielle, dans Libération, une " chronique de la démocratie française ".
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Une structure de travail brillante, efficace pour affermir le pôle social-démocrate de la gauche
Se met en place alors une structure de travail, plutôt brillante, efficace, politique. S'y côtoient des intellectuels, des patrons, des hauts fonctionnaires et des gens des médias, une petite centaine de personnes - la composition semble avoir assez peu bougé depuis - venues d'horizons divers mais souvent liées à ce que l'on a appelé la " deuxième gauche ", des milieux proches de la mouvance de la CFDT par exemple, comme Jacques Julliard ou Jean Daniel, qui évoque parfois dans ses éditoriaux du Nouvel Observateur ses " amis de la Fondation ". M. Rosanvallon juge la Fondation dans " le centre de gravité delorien ". Outre les réunions de concertation entre saint-simoniens, la Fondation a longtemps organisé des cycles annuels de conférences, une sorte d'université privée, disaient de méchantes langues, cycles aujourd'hui interrompus; elle publie sous forme de brochures des interventions d'experts sur les enjeux sociaux et politiques les plus divers. Certaines ont connu la célébrité comme la fameuse plaquette d'Emmanuel Todd sur le Malaise français, l'automne dernier. La dernière note publiée, en juin, la soixante-douzième de la série, signée de Luc Ferry, porte sur Morales laïques, morales sans transcendances ?. La Fondation publie également des ouvrages, édités sous son label chez Calmann-Lévy. Ces dernières années, ce sont les saint-simoniens les plus actifs que l'on retrouve engagés dans le champ politico-idéologique, à l'occasion d'initiatives parfois spectaculaires. Certains figurent parmi les organisateurs de l'opération médiatique intitulée " Vive la crise ", qui justifia vigoureusement le tournant libéral du gouvernement au milieu des années quatre-vingt. En 1988, comme en avant-goût des célébrations du bicentenaire de la Révolution, paraît le livre la République du Centre, écrite par trois éminents saint-simoniens, MM. Furet, Rosanvallon et Julliard. Exit l'exception française, foin des radicalités politiques, vive le centre, centre sociologique, centre politique aussi. Ses auteurs s'en défendent, mais, au fond, c'est un peu le B. A. BA de ce que certains appellent aujourd'hui " la pensée unique ". C'est d'ailleurs l'époque où le premier ministre Rocard pousse son ouverture à droite, " au centre ", et tente d'asseoir une social démocratie à la française. Le projet connaîtra le succès que l'on sait. Et les saint-simoniens, comme engagés parallèlement à donner une sorte de fondement idéologique à l'affaire, reconnaîtront bientôt que le projet s'annonce plus difficile que prévu.
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Rendre le champ politique lisible, reproduire de la division politique positive
Les trois auteurs de 1988 reprendront d'ailleurs la plume en 1995 pour écrire cette fois la République du vide." Nous n'avons pas en France de vraie culture social-démocrate ", regrette Jean Daniel (3). Pour pallier ce manque, Pierre Rosanvallon définit quatre orientations: " un progrès démocratique, envisagé autrement que sous les auspices mécaniques de la pratique référendaire; une redéfinition des droits adaptés aux nouveaux problèmes sociaux que connaît notre société; une reformulation d'une pratique de la régulation économique redonnant sens à un keynésianisme pragmatique; une philosophie politique d'ensemble proposant un cadre à la réforme de l'Etat de droit ". M. Rosanvallon se propose de réveiller les partisans de la social-démocratie qu'il estime endormis sur leurs lauriers et entend les alerter sur trois thèmes : - l'Europe: l'intégration, si elle s'impose, ne va pas (plus) de soi; le débat autour de Maastricht a montré l'ampleur des questions; l'heure n'est plus à l'angélisme. - les questions sociales: quid de l'Etat-providence ? - la société française: comment en redessiner les contours ? Y a-t-il fracture sociale ? Ou bloc central et exclusion en marge ? Sévère pour les membres de l'intelligentsia qui, tout au long des années socialistes, ont progressivement connu " la corruption douce, la notabilisation culturelle " et dont la production a chuté, il estime urgent de " recréer de la lisibilité politique, rendre le champ politique lisible, reproduire de la division politique positive ". Selon lui, " l'idée social démocrate à présent est épuisée; il lui faut réinventer une culture de progrès, qui est plus qu'une culture de défense sociale, mais cherche à conquérir des droits nouveaux, droit à l'insertion, droit d'intégration; de nouvelles familles de droits sont à inventer; mais on n'en discute pas assez; l'univers intellectuel des milieux socialistes est moribond ". |
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1. Fondation Saint-Simon, 91, bis rue du Cherche-Midi, 75006 Paris; tél.: 42.22.38.52.La rencontre dont il est ici question remonte au 8 juin dernier. 2. Roger Fauroux a été nommé fin juin par François Bayrou animateur de " la concertation nationale sur l'école " en prélude au référendum promis par Jacques Chirac. 3. Le Nouvel Observateur, 20 avril 1995.
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