Regards Octobre 1995 - Les Idées

Communisme, ni modèles ni application

Par Georges Labica*


Qu'est le communisme, sinon la pratique créative qui anime les combats des dominés dont le nombre croît sans cesse ? Contribution au dossier " Communisme " que Regards a publié au mois de septembre.

Marx s'est tout d'abord défié de la notion de communisme, à laquelle il préférait celle de socialisme pour envisager la société future. Il est vrai que, dans sa jeunesse, le communisme ne désignait que les projets ou les systèmes ambitionnant une réforme, plus ou moins radicale, de la société. Il relevait tantôt de la pure utopie, d'ascendance platonicienne, déjà fustigée par Spinoza, à l'entrée de son Traité politique, et illustrée par des penseurs tels que Cabet, Leroux ou Weitling, tantôt, et parfois simultanément, comme on le voyait chez More, des entreprises critiques de l'état de choses existant, dont Fourier fournissait un excellent exemple. Il souffrait, malgré, çà et là, la qualité de ses analyses et sa force de contestation, de demeurer de l'ordre du rêve, à travers ses thèmes spéculatifs, tels la communauté des biens, l'humanisme ou la fin des aliénations, censés permettre la réalisation de " l'essence humaine ". Il était souvent marqué de religiosité et de la nostalgie des premiers temps idéalisés du christianisme.

Marx lui-même connaîtra une période humaniste, marquant la double distance à l'idéalisme et au matérialisme. Le Manifeste tient encore que l'aliénation du prolétariat forme la source de son caractère révolutionnaire. L'influence de ses amis, Moses Hess et Friedrich Engels, déjà plus engagés que lui, et le travail de transformation interne de la Ligue des Justes en Ligue des Communistes, en particulier avec la substitution à la vieille devise " Tous les hommes sont frères " du mot d'ordre " Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ", convaincra Marx de se rallier à la notion et de la faire sienne. Au prix du bouleversement de son contenu.

 
Une théorie de la subversion radicale de l'ordre existant

Ce communisme dûment repensé va intégrer les paramètres qui faisaient défaut aux conceptions antérieures et les privaient de toute aptitude opératoire: celui de l'histoire, autrement dit de sa mise en situation, contre l'uchronie (1); celui de la pratique, antithèse de la spéculation; celui, enfin et surtout, de la puissance réelle seule susceptible d'engager son effectuation, le prolétariat. Les idées pouvaient alors devenir des forces matérielles et, reprises à son compte par la classe " privée de propriété ", ouvrir la voie d'une révolution mettant fin aux rapports capitalistes de production. Sans doute, ici à nouveau, les choses n'allèrent pas de soi. Le concept de prolétariat possède son histoire. D'abord considéré comme " classe universelle ", en alliance avec la philosophie, dont il serait l'élément passif ou le coeur, cette dernière tenant le rôle du cerveau...puis proposé, sous sa représentation allemande, comme " théoricien " du prolétariat européen, il passe de cette acception philosophique à un statut socio-économique qui ne cessera lui-même de se préciser, de la " sentence de la propriété privée contre elle-même ", en partie inspirée de Proudhon, à l'antagonisme bourgeoisie-prolétariat, au rapport classe/parti et au prolétariat entendu comme seule force révolutionnaire. Dès lors, comme le soulignera Engels, revenant, en 1890, sur le Manifeste, face au socialisme, idéologie bourgeoise, le communisme se confond avec le mouvement ouvrier et se présente en opposition à l'économie politique, science de la bourgeoisie, en tant que science du prolétariat. Le programme, on le sait, en découle, qui concerne aussi bien la forme des luttes que leur finalité: critique de l'Etat et fin des classes, passage du " règne de la nécessité à celui de la liberté ", dans le cadre d'un processus révolutionnaire enfin fondé.

Ce n'est pas ici le lieu de prendre en considération la nature, la portée et le sens de ce communisme scientifique, ni sa relation avec l'utopie, beaucoup plus complexe qu'une tenace tradition ne l'a cru. Appelons-le, avec Labriola, communisme critique, c'est-à-dire théorie de la subversion radicale de l'ordre existant, inscrite au centre des luttes historiquement concrètes. La célèbre formule de l'Idéologie allemande n'a pas d'autre signification: " Le communisme n'est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent de prémisses actuellement existantes." Relevons cependant quelques traits notables, au demeurant largement sous-estimés, pour ne pas dire délibérément occultés.

Le statut du prolétariat ne va sans quelque ambiguïté, d'être considéré à la fois comme extérieur à la société bourgeoise, dont il représente le principe de dissolution (Manifeste), et pris dans les rets du capitalisme, au niveau même de ses luttes, pas seulement économiques mais également politiques et idéologiques (le Capital), ce qui n'ira pas sans conséquences pour ses propres organisations, partis et syndicats, à leur tour intégrées et prisonnières du système. Le prolétariat, d'autre part, qui se recrute dans toutes les classes de la population, n'est pas une classe, il a à le devenir. Et la classe n'existe pas en dehors de ses luttes, quant à elles réduites au " chant funèbre " d'un solo, si elles n'emportent pas l'alliance avec d'autres secteurs des couches sociales, en particulier ce qu'il est convenu de nommer petite-bourgeoisie. Le parti enfin ne saurait s'ériger en substitut de la classe, parlant en son nom et décidant à sa place - ce à quoi Marx et Engels se refusèrent toujours. Il lui est, au contraire, co-extensif, tant il est vrai d'affirmer, avec Gramsci, que " les organisations ne recouvrent pas et ne peuvent pas recouvrir tout le pullulement multiforme des forces révolutionnaires que déchaîne le capital ".

Ces leçons gardent leur validité. Ajoutons que, si le communisme sort bien du capitalisme, son avènement ne relève d'aucune nécessité inéluctable, pas même celle d'une crise, " finale " ou pas, puisque la loi de l'accumulation, ainsi que l'histoire l'a montré, permet au mode de production de reconstituer ses équilibres et d'assurer, dans des conditions nouvelles, le maintien de sa domination.

 
Le communisme n'est autre que la lutte pratique pour la démocratie

Le communisme n'est qu'une tendance du capitalisme, une parmi d'autres, social-démocrates, libérales ou fascisantes. C'est le travail sur la contradiction principale des rapports sociaux, capital/travail salarié, qui fera que le rouge l'emportera sur le blanc, le rose ou le noir. Partant, il n'est pas, non plus, sauf idéalement pensées, de conditions de la révolution, et moins encore, de décisions qui en arrêteraient la mise en oeuvre. Il n'existe ni " modèles " ni " application ", seulement quelques indices concernant la forme de transition, tels ceux que Marx avait décelés dans l'expérience de la Commune ou qu'ont libérés des révolutions postérieures. La finalité de l'association des travailleurs, " les producteurs associés ", ne saurait se confondre avec le productivisme de type stalinien, ni avec le renforcement des structures étatiques, le premier ayant achevé de démontrer sa faillite et le second ses traits de politique bourgeoise. Le communisme n'est autre que la lutte pratique pour la démocratie, ce pouvoir de la majorité, en rupture avec toutes ses expressions bourgeoises, que les classiques nommaient " dictature du prolétariat ".

Au chapitre derechef des idées reçues, y compris par telles institutions se réclamant de la classe ouvrière (à moins que ce ne soit des " gens " ?), prétendra-t-on que le prolétariat est désormais introuvable ? Ce serait non seulement accepter l'idéologie dominante de la fin des idéologies, de l'histoire, des classes ou...des haricots, mais surtout faire bon marché de cette évidence massive, littéralement aveuglante de la domination planétaire du capitalisme, désormais sans contrepartie, fût-elle en bonne part fallacieuse, qui, en dépit de ses formes renouvelées, accuse plus que jamais ses nuisances dans tous les domaines sans exception, et donc des luttes de classes, aux acteurs, à leur tour, différenciés. Or, qu'est le prolétariat aujourd'hui, sinon la masse des dominés, de ces " damnés de la terre ", dont le nombre est en croissance continue ? Qu'est le communisme, sinon la pratique créative qui anime leurs combats et la théorie qui " aide " seulement à les faire converger ? D'un mot, la chute du mur de Berlin a libéré le marxisme et a rendu au missile lancé contre tous les ordres établis sa radicale puissance. A l'encontre des démissions, des reniements et des deuils, le communisme n'est pas derrière nous, il est devant.

 


1. Refus de l'historicité.

* Professeur de philosophie à l'université Paris-x-Nanterre, membre du collectif de rédaction de la revue Actuel-Marx.

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