Regards Octobre 1995 - La Création

Rentrée littéraire, premiers écrits

Par Christian Kazandjian


Ce sont les petites structures éditoriales qui font le creuset de la jeune littérature. Les citadelles qui trustent les prix littéraires semblent avoir déserté le terrain du premier roman.

Survoler la rentrée littéraire d'automne tient de la statistique et de la sociologie, à tout le moins de l'analyse économique d'un secteur que l'on dit en crise, l'édition et, enfin, de la critique de l'un des volets les plus significatifs de l'évolution culturelle d'un pays, aperçue à travers le verre déformant qu'est l'oeil de l'écrivain, lui-même soumis, par un effet de plongée en abîme, à celui de l'éditeur, ce dernier également placé sous la lunette grossissante des anonymes qui régissent les lois du marché. On le sait, l'édition est, plus qu'auparavant, un secteur-clé dont la destinée se joue tout autant à la bourse des valeurs financières que dans les laboratoires de la langue. Mais, in fine, ce sera toujours l'écriture qui fera la littérature d'un peuple, nonobstant les rets tendus par les marchands qui, du monde des lettres, ne voient que le flamboiement des chiffres alourdissant les comptes en banque.

 
L'édition entre littérature et lois du marché

La rentrée d'automne 1995, saisie dans la sécheresse de ses dimensions économique et sociologique, présente un visage très semblable à celles qui l'ont précédée: 388 romans contre 364 l'an dernier, le solde positif résultant de la publication de 24 textes traduits supplémentaires (147 en 94, édités par 24 maisons, contre 171 aujourd'hui, chez 52 éditeurs). Il se publie le même nombre de premiers romans en français, 50 sur les 217 publiés par 65 maisons d'édition, d'une année sur l'autre. Avec ce volume d'ouvrages, l'automne 1995 se situe dans la lignée du début des années 80; l'inflation du milieu de ces mêmes années semble donc bien jugulée.

Les 50 premiers romans de septembre-octobre sont publiés par 35 maisons d'édition de taille et de notoriété variables. On peut, pour satisfaire son goût pour la statistique pure, constater que ce sont les petites structures éditoriales qui constituent le creuset de la jeune littérature, certaines consacrant parfois la totalité de leur faible production de rentrée au premier roman: c'est le cas de Michalon, Viviane Hamy, Michel de Maule, Maurice Nadeau, Cheyne, l'Olivier, Nil avec un livre, le Serpent à Plumes et le Cherche Midi avec deux; Phébus, pour sa part, édite deux premiers romans, soit 50% de ses sorties. Les maisons moyennes contribuent à l'essor des écritures nouvelles dans ses proportions convenables: Minuit, un premier roman sur les trois publiés, la Table Ronde et Belfond, deux sur trois, la Différence, un sur deux.

 
La reconquête du public passe aussi par les premiers romans

Quant aux citadelles qui trustent les prix littéraires, elles semblent avoir déserté le terrain du premier roman; Gallimard en édite deux sur les neuf de sa production d'automne, Grasset un sur quinze, soit environ 6%, pourcentage que pulvérisent Laffont et le Seuil qui affichent un zéro lourd de sens; Flammarion avec 50%, quatre premiers romans sur huit, jette un pont entre grandes et petites structures. La tendance à l'abandon du premier roman par des maisons, séculaires pour certaines, ne laisse pas d'inquiéter sur les stratégies de groupes que menace une concentration financière peu soucieuse de revitaliser la littérature par l'apport de nouvelles voix. Certes on ne découvre pas, à tout coup, un Proust, un Calet, un Le Clézio, un François Bon, mais il est indispensable de donner à lire les nouveaux écrivains à un public dont la (re)conquête passe aussi par les premiers romans.

Il convient de noter que, indice des ventes et promotion prévalant, nombre de premiers romanciers sont des personnalités de la vie publique susceptibles, de par la place qu'ils occupent dans le panorama médiatique, de faire vendre: ce sont des journalistes et collaborateurs de journaux comme Vincent Borel (Ruban noir, Actes Sud), Bernard Maris (Pertinentes questions morales et sexuelles dans le Dakota du Nord, Albin Michel), Noël Couedel (l'Escale, Flammarion), Claire Chazal (l'Institutrice, Plon), Jean-Pierre Perrin (Chemins des loups, la Table Ronde), des gens du métier de l'édition comme Marc Grinsztajn (A l'anglaise, Calmann-Lévy), Mario Pasa (le Cabinet des merveilles, Denoël), Adam Biro (Quelqu'un d'ailleurs, Flammarion), quand il ne s'agit pas d'enfants de célébrités, ce qu'indique alors un opportun bandeau de couverture, comme Béatrice Szapiro (la Consigne, Ramsay), fille de Jean-Edern Hallier, ou Arno Klarsfeld (les Dieux ne songent qu'à dormir, Flammarion) qui a su se faire un prénom dans les prétoires.

Trois premiers romans, deux de Québécois, un de Belge, publiés chez Boréal, Climats et Luce Wilquin, rappellent, en ces temps où la francophonie est partout menacée, que les écrivains francophones font partie du paysage littéraire français. Ces trois livres ne peuvent masquer l'absence criante d'autres voix qui ont choisi le français comme langue romanesque: celles des Africains, celles des Antillais. Qui nous fera découvrir les nouveaux Daniel Maximin, Maryse Condé, Sony Labou Tansi, Malika Mokeddem, quatre auteurs francophones confirmés que l'on retrouve dans cette rentrée ? Quand tant de liens historiques, politiques, culturels unissent la France à nombre de pays africains - les drames algériens ou rwandais nous interpellent sans cesse - on ne peut qu'être choqué de l'absence en librairie de premiers romans d'écrivains du Maghreb, d'Afrique noire que l'on cherche parfois, chez eux ou en exil, à faire taire.

C'est, en définitive, l'écriture et son impact auprès des lecteurs qui décident de la naissance et de la pérennité d'une oeuvre, non l'indice des ventes dopées par la publicité audiovisuelle ou certaines critiques d'où ne sont pas exemptes complaisance et stratégies commerciales. Il en est de la littérature comme des autres arts: la volonté de découverte, le dialogue avec les libraires - leur raréfaction est un danger de plus qui pèse sur le roman - la lecture des chroniques dégagées de tous calculs mercantiles constituent les chemins, scabreux parfois, qu'il convient d'emprunter pour accéder à l'éclat vif d'une écriture. Et le hasard d'une rencontre, fruit de la curiosité, n'est pas, en matière de premier roman, le plus mauvais guide.

 


Michel Braudeau, Esprit de Mai, Gallimard, 150 p., 85 F

David Nahmias, La Correctrice, Editions du Rocher, 172 p., 89 F

Lydie Salvayre, La Puissance des mouches, Editions du Seuil, 175 p., 89 F

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