|
Regrets, humour et dérision Par Suzanne Bernard |
|
|
|
Les belles épaves de Mai-68 reviennent en surface, l'humour tient en laisse la déprime, la haine s'habille de dérision...
Trois romanciers, trois univers.
Quelque chose est arri-vé, tombé du ciel, une crise presque religieuse, ou diabolique, dont on n'a pas sous la main l'explication sûre (...) à croire que la jeunesse de Paris, de la France avait mangé du même poison ", écrit Michel Braudeau dans Esprit de Mai. Est-ce parce que nous sombrons maintenant dans des eaux fades et mortifères, polluées par tout ce qu'en mai nous haïssions le plus, qu'ici et là dans le roman, la peinture, le film, la musique, la chanson même, de belles épaves reviennent irrésistiblement en surface, qui ouvrent " la fenêtre du regret " ? Esprit de Mai, ce rêve blessé qui s'accroche, cette " tristesse politique " mais qui garde " la foudre ", a donné ses initiales E. M.à un local où Antoine Trouveluque, assisté du jeune Eugène Jolibut, s'acharne à étudier les causes des " événements " avec la folle espérance de tout recommencer un jour, peut-être...(" Il y a comme ça des générations entières victimes d'une crise d'adolescence aiguë et qui produisent des milliers de rêveurs "). Le narrateur, leur ami désenchanté, un journaliste romancier, a gardé de Mai-68 son pseudonyme, Aliocha, ainsi qu'au coeur l'attente d'une certaine Marie (" c'était aussi le temps des fêtes charnelles "). Une seconde Marie, rencontrée plus tard, " sereine et céleste " après une épreuve, se confond tant et si bien avec la première que les deux Marie apparaissent au lecteur comme une sorte de démultiplication désirante de la Vierge Ma-rie, reçue en inoubliable vision par Aliocha enfant, à midi, un jour de juillet.
|
|
Cette " tristesse politique " qui garde " la foudre "
C'est que le roman, avec ces étranges histoires (en particulier celle de ce Japonais qui, à Los Angeles, se fait tatouer sur tout le corps le roman qu'il est en train d'é-crire, ce dont il mourra...) plein de ramifications, digressions, paraboles et sens cachés, se fraie, au moyen d'une écriture ailée, son chemin vers l'invisible. La révolution de mai, dans la réalité, ce fut aussi cette poésie-là. Souvenez-vous des déclarations inspirées, flamboyant sur les murs de Nanterre ! Bouclé en spirale, Esprit de Mai prend fin en annonçant le roman qu'il sera (qu'il est)... Une façon, encore, de faire durer mai. A dix mille lieux de cet univers (il aura suffi d'une génération), le premier roman de David Nahmias, la Correctrice, impose d'emblée un ton, des personnages, des situations dans un récit léger, en-levé, arraché au quotidien mo-derne. Antoine, le héros, un jeune écrivain sans feu ni lieu, qui trimballe, et c'est touchant, le manuscrit de son dernier roman qu'il sait raté, rencontre par hasard Lisa, une jeune femme correctrice, chez qui, après quelques tribulations, il s'installe. Lisa, qui exerce une in-tense fascination sur Antoine, est observée, décrite ou plutôt disséquée par le jeune auteur avec une redoutable, féroce lucidité. Entre eux, parce que Lisa le refuse, au-cun rapport sexuel, mais (et c'est en cela que le roman est typiquement d'aujourd'hui) la rencontre sans complaisance d'individus so-litaires dans un monde impitoya-ble. L'incursion d'Antoine dans les milieux de l'édition, où d'abord il perd ses " espoirs de reconnaissance ", nous valent des pages à l'humour ravageur. Que reste-t-il des rêves et des révoltes des aînés, sinon cet humour salvateur qui, souvent chez les non-intégrés, tient en laisse la déprime ? David Nahmias, un écrivain bourré de talent, à suivre... Il y a aussi la haine. Collective chez les nations barbares, individuelle chez certains exclus. La haine, c'est la Puissance des mou-ches, de Lydie Salvayre, où un meurtrier, seul face à la noirceur du monde, se livre tout entier, tel qu'en lui-même, au cours d'un in-terrogatoire." La haine a la puis-sance des mouches (...) La haine est sans discernement. Elle a la bêtise des mouches (...) Je hais mon père au-delà de toute me-sure." Celui qui parle, un guide au musée de Port-Royal, a la passion de Blaise Pascal dont les Pensées réveillent dans sa mémoire " un passé plus noir et plus épouvantable que la nuit ". Vie ordinaire sordide, misérables destins de femmes misérables, la mère, l'é-pouse...(" Comment trouver l'a-plomb qui vous retient sur ter-re ? "). On descend en enfer, on ex-plore l'enfer qui a mené au meurtre, dans une logique parfaite, d'autant plus terrifiante que la haine a le rire de la dérision. |
|
Michel Braudeau, Esprit de Mai, Gallimard, 150 p., 85 F David Nahmias, La Correctrice, Editions du Rocher, 172 p., 89 F Lydie Salvayre, La Puissance des mouches, Editions du Seuil, 175 p., 89 F
|