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Monstrueusement effrayants ... Par Jean-Michel Morel |
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Depuis 1992, l'industrie cinématographique américaine est entrée dans un cycle de concentrations qui s'est accéléré au cours des derniers mois pour renforcer l'hégémonie d'Hollywood sur le marché de nos imaginaires.
Des monstres effrayants...c'est le titre emprunté à un article de The Economist qui l'appliquait à Rupert Murdoch, magnat de la presse anglo-saxonne, et à Bill Gates, patron de Microsoft. Mais on pourrait aussi bien l'appliquer à Ted Turner, patron de CNN et à Michael Eisner, président du conseil d'administration du groupe Disney. Ce dernier, au cours de l'été, a acquis le réseau de télévision américain Capital Cities/ ABC pour la somme de 95 milliards de francs. Au-delà de cette chaîne, il y a le premier réseau hertzien des Etats-Unis: des centaines de stations locales de télévision, des stations de radio, des participations dans des chaînes câblées américaines et dans des chaînes thématiques européennes - notamment dans la société française " Hamster". Disney, c'est un empire de 65 000 salariés dans le monde, répartis dans des studios audiovisuels, des parcs d'attraction, des boutiques, une télévision câblée, " Disney Chanel ", une maison d'édition, un label musical, un théâtre, une compagnie de navigation maritime. Disney, c'est " Le Roi lion ": 1 milliard 740 millions de dollars de recettes pour un coût de 50 millions de dollars. L'appétit de Disney pour le petit écran s'explique par la fièvre de déréglementation qui agite le Congrès américain (avec, entre autres mesures, la levée des restrictions du nombre de stations de télévision que peut regrouper une même entreprise). Une récente décision de justice qui a mis fin à la séparation des fonctions de producteur et de distributeur. Les réseaux de télévision autorisés à créer leurs propres produits se positionnent donc, de fait, en concurrents des studios de cinéma. Jusqu'à présent, Disney fournissait aux réseaux trois heures et demie hebdomadaires de produits prime time. Dorénavant, il va pouvoir les produire et les diffuser directement, et exercer le contrôle (maître mot chez Disney) et veiller à l'optimisation de son patrimoine. Patrimoine qui, dans le domaine du cinéma, ne se limite pas à la production des longs métrages d'animation, puisqu'il y a aussi les productions de " Touchstone Hollywood Picture " et de " Miramax", soit, en termes de droits, près de 15 milliards de francs. Bien entendu, les héritiers de Walt Elias Disney, Michael Eisner et Michael Ovitz, super-agent des stars d'Hollywood, ne sont pas les seuls à vouloir devenir les " Maîtres de l'Univers " - selon l'expression de Tom Wolfe dans le Bûcher des vanités.
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La boulimie illimitée des grands prédateurs
Ainsi, " Viacom", contrôlant " Paramount", cherche en lançant MTV à fonder son propre réseau. Autre prétendant, Ted Turner patron de " Turner Broadcasting System ", six chaînes câblées (dont CNN) et un studio de production, candidat au rachat du réseau CBS (1). Autre grand prédateur, Rupert Murdoch, propriétaire de la mythique " Twentieth Century Fox", contrôle déjà une chaîne de télévision et s'emploie sans relâche à étendre sa toile d'araignée médiatique: un accord vient d'être signé entre UGC et la Fox, pour répondre à celui que Gaumont a passé avec Disney. Mais la boulimie de Murdoch est illimitée: outre les nombreux journaux anglais et américains qu'il contrôle, il possède " BSkyB", 14 chaînes diffusées par satellite, et un " network " américain, et il vient de conclure une alliance avec MCI Communication, le no 2 américain des télécommunications longue distance; il s'est aussi intéressé à la cinquième chaîne britannique et a lorgné un moment vers l'empire télévisuel de Silvio Berlusconi - et la liste n'est pas close. Mais liée à MCI Communication, la société de Murdoch, " News Corporation", va pouvoir développer un supermarché électronique en direction de centaines de millions de consommateurs.
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La force d'impact des " industries du numérique "
Tous ces projets, ces rachats, ces concentrations participent de l'application commerciale d'une donnée technologique qui est en train de révolutionner le système de diffusion des images, des textes et des sons: le numérique. Dorénavant, grâce à la compression numérique des signaux, il y aura de moins en moins de distinctions à établir entre les émetteurs: industries de l'informatique, de la télévision, du cinéma et du téléphone sont susceptibles d'être interchangeables, devenant, selon le concept de Michael R. Nelson, assistant spécial de l'information auprès de Bill Clinton, des " industries du numérique". Dans ce paysage se mettent en place des réalités économiques mobilisant des capitaux considérables, et qui font d'un tout petit nombre de gens les décideurs de nos imaginaires. Pour les Américains, la question de la nature du 7e art est depuis longtemps tranchée: c'est d'abord une industrie, 5 milliards de dollars dans la balance du commerce extérieur, l'an dernier. Si les Européens trouvent le 7e art dans les films de Woody Allen, Robert Altman ou Clint Eastwood (il faut voir Sur la route de Madison), ils doivent savoir que ces quelques cinéastes sont menacés: ce ne sont que des prétentieux qui refusent Hollywood et se terrent à New York où ils cultivent leur anachronique exception culturelle. Evoquant le problème du cinéma indépendant américain dans ces termes, on ne sollicite pas beaucoup la pensée de Jack Valenti, l'incontournable responsable de la Motion Picture Association, le puissant organisme qui défend l'industrie cinématographique américaine, et qui s'était répandu en lamentations lorsque la notion d'exception culturelle fut sauvegardée - mais pour combien de temps ? - dans les accords du GATT. Nouvel arrivant, si on peut dire, dans cet univers impitoyable, Bill Gates, le patron de Microsoft dont le logiciel Window 95 a été lancé planétairement en août dernier et qui déploie en grand cette nouvelle ère où les communications " on line " sont possibles à partir d'un ordinateur et ouvrent donc des perspectives de profits nouveaux pour les industries du cinéma. Au vrai, Hollywood entretient déjà avec Bill Gates, donné comme l'homme le plus riche du monde, des relations très poussées, que ce soit avec Walt Disney par l'intermédiaire de Michael Ortiz, avec Ted Turner pour envisager récemment le rachat du réseau de télévision CBS ou encore pour signer une joint venture avec le nouveau studio " DreamWorks " créé par Steven Spielberg, Jeffrey Katzenberg et David Geffen. Le même Bill Gates, réaliste et cynique à la fois, déclare: " L'Internet est une vague de fond qui va balayer l'industrie informatique, mais pas seulement ce secteur, d'autres vont être touchés, noyant au passage tous ceux qui n'auront pas appris à naviguer dans ses eaux..." Tout indique que ces grandes manoeuvres, loin d'être achevées, ne vont pas améliorer la création et sa diversité. Et pendant ce temps, le cinéma français rencontre de moins en moins de public. Seulement 31% de part de marché en 1995 pour 58% au profit du cinéma américain. La fréquentation globale recommence à chuter, l'offre des films français s'appauvrit et la demande se porte majoritairement, surtout chez les jeunes générations, vers les films d'outre-Atlantique. Films à propos desquels l'acteur Richard Widmark déclarait récemment: " Ces films traduisent une effroyable pauvreté de pensée.[...] Intellectuel est devenu un mot péjoratif." |
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1. A la mi-septembre, les négociations se poursuivaient entre Ted Turner et son partenaire financier, Time Warner, en vue de leur fusion.Objectif: créer le premier groupe de médias, cinéma, télévisions et loisirs dans le monde.Chiffre d'affaires: 18,7 milliards de dollars. |