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Livre étranger, pas d'inconnus à apprivoiser Par Evelyne Pieiller |
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L'époque est aux valeurs sûres, les grands morts, les grands habitués, les stars.
Le livre étranger cherche des lecteurs pour perséverer.
On ne peut pas vraiment dire que la rentrée littéraire du côté des oeuvres étrangères soit bouleversante de nouveauté. Non, pas vraiment. Comme d'habitude, les Anglo-Saxons dominent impérialement, comme d'habitude, l'Afrique est fantomatique, l'Extrême-Orient se réduit pour l'essentiel au Japon, la Russie est de plus en plus fluette - la routine, quoi. Juste pour rire; on trouve quand même un Chinois, le très vigoureux Bei Dao, l'auteur du beau roman Vagues paru naguère chez Picquier et dont l'oeuvre poétique va paraître quasi intégralement chez Circé. Décidément, les " petits " éditeurs sont intrépides. L'Inde, même anglophone, est discrète - on attend Rushdie, bien sûr, dans les mois qui viennent, et la langue arabe brille par son absence, à ce qu'il semble. Il n'y a pas qu'elle, d'ailleurs. Il y a aussi les petits nouveaux. Si l'on a en effet le plaisir de voir que les traductions de l'italien se maintiennent vaillamment, que Néerlandais et Scandinaves existent toujours, que le portugais est, formidable, par deux fois représenté, en revanche, nous n'avons guère d'inconnus à apprivoiser. L'époque est aux valeurs supposées sûres. Il y aura bien quelques ravissantes exceptions. Qui resteront des exceptions. Pas d'amertume. Rien qu'une ombre de surprise devant l'obstination des déséquilibres, et un soupçon de contrariété devant la rareté des découvertes. Ce qui n'empêche pas d'éprouver une vive joie à retrouver Mavis Gallant (De passage, Fayard), Canadienne anglophone éprise de la France et de la Riviera, qui sait, de livre en livre, déployer discrètement, secrètement, la beauté sourde des vies attristées et des saisons qui glissent. Ce qui n'interdit aucunement d'attendre avec ravissement le grand Antonio Lobo Antunes, au vaste monde hanté par les caravelles et les nuits anciennes de l'histoire de son pays, pour sa Mort de Carlos Gardel, qui vient conclure sa trilogie commencée par le Traité des passions de l'âme (éditions Christian Bourgois). Bien sûr, il y a du plaisir à lire Un rocher sur l'Hudson d'Henry Roth (trad. M. Lederer, éditions de l'Olivier). Henry Roth, qui a aujourd'hui quatre-vingt neuf ans, est un cas. Né en Galicie, il arrive tout enfant à Brooklyn, va vivre de petits métiers, écrit en 1934 un roman aux résonances joyciennes, Call it sleep, puis sombre dans une dépression semi-chronique après l'échec opaque de ce premier livre. Trente ans plus tard, il fait paraître un " autobioroman ", A la merci d'un courant violent dont, après Une étoile brille sur Mount Morris Park, Un rocher est le deuxième volume. Henry Roth y conte une adolescence, vraie, fausse, peu importe puisque s'y dit une vérité, celle du jeune juif pauvre, porté par un goût violent de l'échec, celle d'un quartier, d'une époque, des rêves d'un quartier, des confusions d'une époque, oui peu importe puisqu'on entend là la brutale et ironique bagarre d'un vieil homme avec ses tentatives pour dire la nudité compliquée des sentiments, et qu'il y a là une vitalité, une âpreté, et des éclats de douceur qui mettent en affection.
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Beauté de la vie, horreur d'un temps, passion et exil intérieur
Evidemment, on connaît Saul Bellow, parfois exactement admirable (En souvenir de moi, Plon), Anita Brookner, charmante (l'Automne de M. Bland, la Découverte), Joseph Heller, l'hénaurme, tantôt irrésistible, tantôt laborieux, auteur de l'épatant Catch 22 dont On ferme (Grasset) constitue la suite. Mais on est content de les retrouver. Tout comme on est heureux de saluer les deux récits de Léonid Andreev, la Pensée (Ombres), et surtout le remarquable roman bref, les Sept Pendus (Autrement, dans une traduction nouvelle de Dany Savelli, avec une très chaleureuse postface de Maxime Gorki). Léonid Andreev (1871-1919), dont seules certaines nouvelles étaient jusqu'à présent relativement accessibles, a, avec les Sept pendus, écrit en 1908, et que suscita la pendaison en 1906 de jeunes terroristes, écrit moins la transposition d'un événement violent qu'une étrange et splendide prière à la gloire de l'amour fraternel. Semblablement, Transit d'Anna Seghers (Autrement, trad. Jeanne Stern, postface, émouvante, de Christa Wolf, avant-propos de Nicole Barry) a beau être un classique, ce n'en est pas moins un chef-d'oeuvre, étincelant, affolant, aux beautés d'éclair, fascinant comme un vertige. Transit, publié initialement aux Editeurs français réunis, et qui fit l'objet d'une adaptation cinématographique par René Allio, ne se résume pas. C'est assurément l'histoire d'Allemands, artistes, opposants...venus à Marseille, en 1940, chercher un bateau pour fuir, c'est, aussi, un hommage à Ernst Weiss, l'écrivain qui se suicida à Paris lorsqu'il apprit que la Wehrmacht approchait, c'est, aussi bien, une quintessence de souvenirs, personnels et pluriels, c'est, en bref, une splendeur où passent la beauté de la vie, l'horreur d'un temps, le malheur d'un exil intérieur, la fulgurance de la générosité, le trouble de la passion. Transit est grandiose. Indispensable, violemment.
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Des moments qui somment le lecteur à devenir un véritable citoyen
Tout léger au contraire, délibérément, cet autre classique que sont les Excentriques anglais d'Edith Sitwell (trad. M. Hechter, le Promeneur), imperturbable inventaire de doux dingues ou de frappés complets, sourire adressé à la prodigalité fantasque de la vie comme roman. Enfin, aux côtés des grands morts et des grands habitués, on peut quand même se familiariser avec des auteurs qui ne sont ni des inconnus ni des stars: l'étonnant styliste Robert Olen Butler (Etrange murmure, Rivages), assez sidérant de virtuosité, le doux et chuchotant William Trevor (le Silence du jardin, trad. K. Holmes, Phébus), Irlandais sans faconde mais suavement pénétrant, ou encore l'Israélien David Grossman, qui, avec le Sourire de l'agneau (trad. G. Sapiro, le Seuil), scande, dans une langue parfois bavarde mais souvent somptueuse, ce que ses Conversations avec des Palestiniens d'Israël (trad. K. Werchowski, le Seuil) énoncent autrement: le grand malaise du juif israélien devant l'existence des Arabes d'Israël, et devant les " territoires occupés ". Il y a là des moments qui somment le lecteur de devenir véritablement citoyen. Tout ça n'est quand même pas si mal pour une rentrée qui, faite largement par de " petites " maisons, demande simplement à trouver ses lecteurs afin de pouvoir persévérer. |
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Jean Echenoz, les Grandes Blondes, Les éditions de Minuit, 251 p., 88 F Christian Bobin, la Folle Allure, Gallimard, 140 p., 85 F Agotha Kristof, Hier, éditions du Seuil, 150 p.89 F Charles Juliet, Lambeaux, P.O.L.157 p., 85 F
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