|
Le roman n'est pas mort cet automne Par François Mathieu |
|
|
|
Une rentrée littéraire toujours a quelque chose d'effrayant mais aussi de réjouissant.
Si les éditeurs publient tant, c'est que le roman est bien vivant.
Rites et routine, l'année littéraire est bien huilée. Fin juin, Livres Hebdo publie à l'intention des spécialistes du livre ses listes de prévisions pour la rentrée. Trois mois durant, profitant de l'opportunité des prix distribués en novembre, les éditeurs vont publier une partie essentielle de leur programme. Suivent en janvier une mini-rentrée et des mois d'un travail sans doute moins médiatique mais générateur de telle ou telle " sortie " réussie, et qui s'achève sur l'opération des " lectures de l'été ". Au regard de la production, une rentrée littéraire a quelque chose d'effrayant mais aussi de réjouissant. Si les éditeurs publient tant, c'est que le roman est bien vivant. Et ce grâce à des romanciers confirmés dont on se plaît à vouloir lire le prochain roman - tels notamment Michel del Castillo (Mon frère l'idiot, Fayard), Max Gallo (l'Ambitieuse, Fayard), Michel Braudeau (Esprit de mai, Gallimard) (1), Le Clézio (la Quarantaine, Gallimard), Christiane Baroche (la Rage au bois dormant, Grasset), Franz-Olivier Giesbert (la Souille, Grasset), Alain Nadaud (le Livre des malédictions, Grasset), Jean-Pierre Chabrol (les Aveux du silence, Laffont) (2), Christian Combaz (Franz, Laffont), Maryse Condé (la Migration des coeurs, Laffont), Michel Chaillou (la Vie privée du désert, Seuil), François Bon (C'était toute une vie, Verdier) ou Hubert Haddad (le Bleu du temps, Zulma). Déjà quelques romans reçus et lus pendant l'été peuvent nous faire croire à une belle rentrée, même si - et justement - nos lectures et appréciations dépendent d'un choix en partie arbitraire.
|
|
Un univers égalisé d'étrangeté, de fantaisie et de réel
Dans les Grandes Blondes, nous retrouvons avec plaisir la " manière " Echenoz, avec une action aux mouvements ultra-rapides dans un univers égalisé d'étrangeté, de fantaisie et de réel. Ce roman tient, dans un esprit de parodie, tout à la fois du polar, du roman d'aventures, du scénario de B. D.et du téléfilm. Paul Salvador, producteur, travaille sur un grand projet de série télévisée. Thème: les grandes blondes au cinéma et dans la vie ! Si certaines sont faciles à retrouver, ce n'est pas le cas de Gloire Abgrall, vedette éphémère qui, après avoir défrayé la chronique des arts et spectacles puis celle des faits divers, a brusquement disparu. Salvador charge Jouve, directeur d'une agence de détectives privés, de lui ramener l'artiste. Mais Gloire, menacée dans sa solitude, s'enfuit à l'autre bout du monde, se débarrasse de quelque maladroit poursuivant et, de toute façon, brouille les pistes, tout en renouant avec son ancien mode de vie fondé sur l'argent. Et l'ennui. Mais c'était ne pas compter sur la persévérance et le savoir faire de Personnettaz, détective qui finira par prendre dans ses bras Donatienne, l'assistante de Salvador, celui-ci prenant dans les siens... Gloire. J'avoue tout ignorer des feuilletons télévisés, mais j'admire l'insignifiance ainsi retournée, la jubilation devinée chez l'écrivain qui invente, raconte cette histoire romanesque, et n'hésite nullement - coup de pied joyeux au cul de notre désir constant de rationalisme - à avoir recours au merveilleux.
|
|
Ecriture délivrée du sentiment et écriture minimale
Le personnage que campe Christian Bobin dans la Folle Allure est lui aussi habité par cette espèce de frénésie vitale, de mouvement perpétuel, irrépressible, caractéristique de notre temps. La narratrice nous entraîne dans son sillage sur un rythme échevelé jusqu'à ce que le livre s'arrête sur un fragment (illisible à mes yeux mais de belle facture) de l'Art de la fugue ou d'une sonate de Bach. Née dans un cirque, elle n'a eu de cesse, dans son enfance, que de fuguer. Son premier refuge: un vrai loup aux dents jaune ivoire. L'adolescence venue, après que les parents ont été congédiés du cirque, elle entre dans un collège de bonnes soeurs, épouse précocement un fils de notaire qui veut devenir écrivain, le trompe avec un voisin (géant et violoncelliste), pour enfin s'enfuir avec une petite vieille qui se morfondait dans une maison de retraite. Tout cela serait presque banal s'il n'y avait pas un " style ", une écriture Bobin, faits de rapidité, de surprises, de cynisme, d'impudences, de clins d'oeil complices. La Folle Allure est un roman à correspondances irrévérencieuses, à commencer par celle du " gros plein de notes ", celui dont la musique est " juste la mathématique des notes comme le tic-tac des balanciers d'horloge ". Une musique aussi " délivrée du sentiment " que le serait la narratrice. Aucun roman d'Agota Kristof ne laisse indifférent. Sans fard, sans le moindre nuage de sensiblerie, elle avait peint les malheurs de la guerre et d'un totalitarisme. Son écriture minimale enfonce dans la peau les images et les faits racontés, fait frissonner jusqu'à l'angoisse, quand le récit est pourtant toute vérité. Hier a pour personnage central Tobias Horvath, l'ouvrier étranger devenu, de ce côté-ci de la frontière, Sandor Lester - Sandor comme son père, l'instituteur, et Esther, sa mère, " la voleuse, la mendiante, la pute du village ", après qu'il a fui son pays parce que pensant avoir tué père et mère; la mère à nouveau violée contre salaire garantissant une précaire survie. Sandor rêve d'un amour idéal, celui de Line. Or Sandor rencontre dans son usine Caroline, tout fraîchement venue de son pays, et qui n'est autre que Caroline, sa demi-soeur par son père, l'ancienne voisine de classe. Caroline est mariée et a un enfant. Le grand amour éprouvé est réellement impossible. Sandor-Tobias reste lucide en tout, y compris quand il s'agit de se sauver soi-même. Quant à l'écriture à laquelle il se livre depuis qu'il recherche l'amour idéal, elle peut cesser de soi-même, dès qu'il entre dans le simple amour possible, celui qui produit des enfants.
|
|
L'écriture à la recherche de ses propres sources
Agotha Kristof a peint fugitivement et avec respect une mère acculée à la misère, à l'abject. Charles Juliet, dans Lambeaux, rend un émouvant hommage, cette fois dans un récit, à sa propre mère, celle qu'il n'a pas connue, morte à trente-huit ans dans un hôpital psychiatrique, après une tentative de suicide, conséquence d'une quatrième mise au monde, celle de Charles, qui deviendra Jean dans une autre famille, celle de la mère d'accueil tant aimée. Enquêtant sur sa mère de sang, Juliet apprendra qu'elle a été l'une des 40 000 victimes de l'Extermination douce, celle " pratiquée par les Allemands dans les hôpitaux psychiatriques lors de la dernière guerre ". L'horreur de cette mort, en partie consécutive à l'état de la psychiatrie moyenne française des années trente, n'est sans doute pas plus terrible que la vie quotidienne de l'enfant née dans une ferme où le père fait subir à l'aînée son dépit de ne pas avoir mis au monde un garçon. Création quand tu nous tiens ! Echenoz se moque d'une certaine fièvre pseudo-créatrice de la télévision. Bobin effleure les affres de celle qui vit un moment avec celui qui veut être écrivain. Agotha Kristof peint la fin de l'écriture quand l'idéal est rompu et se fait adaptation au réel. Juliet fouille jusqu'à découvrir les propres conditions de sa rage d'écrire. Le roman n'est jamais mort puisqu'il peint la vie. |
|
Jean Echenoz, les Grandes Blondes, Les éditions de Minuit, 251 p., 88 F Christian Bobin, la Folle Allure, Gallimard, 140 p., 85 F Agotha Kristof, Hier, éditions du Seuil, 150 p.89 F Charles Juliet, Lambeaux, P.O.L.157 p., 85 F
|