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Le " point de vue documenté " de Ken Loach Par Marcel Martin |
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Avec Land and freedom, Ken Loach prend des risques, comme citoyen et comme cinéaste.
Sa vision de la guerre d'Espagne, marquée par des questions obsédantes sur le destin des révolutions, relève d'une permanente réalité.
Dans ce film, qui sort quelque peu de son registre habituel, on retrouve toutes les qualités morales qui ont assuré à Ken Loach l'estime et l'admiration de ses fidèles: sincérité, conviction, honnêteté intellectuelle, authenticité humaniste. Depuis Kes en 1969 et Family life en 1972, il a été l'initiateur et le père spirituel d'une " nouvelle vague ", celle des Stephen Frears, Terence Davies et Mike Leigh, qui a brillamment marqué la renaissance du cinéma britannique par l'actualité d'une inspiration centrée sur les thèmes sociaux et la vitalité d'une expression nourrie par la tradition réaliste du free cinema. Land and freedom se situe en marge de la veine populaire et populiste de ses plus célèbres films - Riff Raff (1990), Raining stones (1993), Ladybird (1994), en plus de ceux déjà cités - et s'inscrit dans la lignée de ceux qui ont été les moins appréciés et les plus discutés, Fatherland (1986) (évocation des drames politiques nés de la dernière guerre) et Hidden Agenda (1990) (vigoureuse critique du rôle de la Grande-Bretagne dans le conflit irlandais). Il ne s'est donc pas borné à décrire, avec une implacable et amère lucidité, les problèmes quotidiens des laissés pour compte de la société d'abondance, il a aussi pris des risques, à la fois comme citoyen et comme cinéaste, en s'attaquant à des questions politiques controversées. La vision qu'il propose ici de la guerre d'Espagne, bien lointaine déjà dans la mémoire collective mais qui n'a cessé de susciter d'ardentes polémiques, ne relève pas seulement de l'Histoire mais aussi, d'une certaine manière, d'une permanente actualité: l'odyssée du Che, les événements de 68, la fin de l'expérience socialiste d'Allende, la révolte des Indiens du Chiapas, entre autres, ont été marqués par les mêmes obsédantes questions sur le destin des révolutions. L'analyse de Ken Loach est marxiste, de toute évidence, même s'il dit se borner à " défendre des idées progressistes " en racontant " l'histoire d'une révolution trahie " pour apporter " un message simple: le socialisme n'a pas échoué, il reste à faire ". Sa condamnation explicite et argumentée du stalinisme comme responsable de cette " trahison " ne peut, aujourd'hui, être discutée et son film contribue efficacement à ce qu'il appelle, en citant Milan Kundera, " la lutte du souvenir contre l'oubli ".
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La lutte du souvenir contre l'oubli
C'est le rôle qu'il assigne à ce film, le dernier d'une assez conséquente filmographique sur le sujet (voir encadré). Et c'est à cette catégorie de la fiction à base documentaire qu'appartient Land and Freedom car le film donne constamment la convaincante impression de refléter une réalité vivante et une vérité vécue, produit d'abondantes lectures et de témoignages directs. Sous forme d'un long retour en arrière, le récit s'insère entre deux séquences actuelles: un prologue où, à la mort de son grand-père, une jeune Anglaise découvre les archives qu'il a conservées de cette époque: photos, coupures de journaux, lettres à sa femme, qui, lues en voix off, servent de liaison aux péripéties espagnoles tout en révélant les pensées intimes de l'auteur, ses certitudes puis ses doutes; et un épilogue où, à l'enterrement du défunt, sa petite-fille lit un poème de circonstance et jette sur son cercueil une poignée de terre qu'il avait rapportée de là-bas. Insérées dans la trame de l'action, de courtes scènes où la jeune fille compulse les documents, rappellent au spectateur qu'il n'est pas devant une fiction bien concoctée et bien bouclée visant à captiver son attention et à susciter son émotion, mais face à un témoignage destiné à éveiller sa réflexion par l'expression d'un " point de vue documenté ". La belle formule de Jean Vigo peut en effet caractériser l'approche de Ken Loach, une information pédagogique à l'usage des jeunes générations, pour qui cette guerre peut sembler relever de la préhistoire, mais sans didactisme pesant, une dramaturgie collective où un certain nombre de caractères sont décrits avec précision et pénétration, une page d'histoire où une intrigue amoureuse s'inscrit dans la destinée plurielle avec une attention chaleureuse mais dénuée de tout épanchement romanesque. Le protagoniste, David (l'excellent comédien Ian Hart), jeune militant communiste anglais, arrive en Espagne pour combattre aux côtés des Républicains et se retrouve dans une unité du POUM, parti qu'on dirait aujourd'hui " gauchiste ". Mais son idéalisme marxiste est mis à rude épreuve quand commencent les affrontements sanglants entre l'extrême gauche anarchiste et trotskiste et les troupes de l'appareil communiste stalinien. En même temps que porte-parole du réalisateur, il est le type même du révolutionnaire spontané que les convulsions politiques ballottent d'un camp à l'autre lorsqu'il cherche à rester fidèle à son idéal: sa prise de conscience sera aidée par l'amour d'une femme mais cette relation évite tout dérapage dans la sentimentalité.
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Ni schématisme ni dérapage dans la sentimentalité
Certains ont reproché au film son " angélisme ": tous ces miliciens seraient les héros positifs d'une noble cause, mais parler de réalisme socialiste à l'envers est une mauvaise querelle car leur image est loin du schématisme de fâcheuse mémoire. L'accusation de " messianisme " n'est pas plus justifiée car si certaines phrases du dialogue font figure d'avertissement pour les générations futures, fondé sur une connaissance de l'Histoire, elles sont aussi le fruit d'une expérience alors déjà vécue, à savoir que les divisions de la gauche favorisent les avancées du fascisme. Artistiquement, le film est de fort belle tenue: les images de l'Aragon ne donnent jamais dans le pittoresque touristique, la reconstitution historique est d'une parfaite vraisemblance matérielle, la version originale mêle à juste titre l'anglais et l'espagnol dans cette petite tour de Babel où la diversité des nationalités fait écho à celle des opinions politiques, le débat idéologique trouvant son point d'orgue dans une longue discussion, magistralement mise en scène entre combattants et paysans sur la collectivisation des terres et le choix de la priorité souhaitable: la victoire d'abord ou la révolution tout de suite. Le dilemme reste d'actualité, évidemment plus comme question théorique que comme principe d'action politique, le socialisme reste à faire, dit fort justement Ken Loach, mais l'idéal d'un socialisme humaniste semble plus utopique que jamais. |
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1. Fluxus: mouvement qui, dans les années 60, remet en cause les spécialités comme les formalismes, en faveur d'un art qui puisse être un outil de transformation de la vie quotidienne. 2. Cf.les écrits de Kaprow (oct.95) aux éditions du Centre Georges-Pompidou; les Entretiens de Lebel avec Labelle-Rojoux, aux éditions Opus (1994). 3. Ben a réalisé la première exposition Fluxus en France dans les années 80.Plusieurs ouvrages de Ben et d'autres sont publiés, à Nice, aux éditions Z, sur Fluxus.La Ben-rétrospective fait suite, à Marseille, à l'exposition itinérante " The Spirit of Fluxus ", mise sur pied par le Walker Art Center (Minneapolis, USA); en Allemagne, une exposition itinérante " Fluxus en Allemagne", vient de commencer à Gera (été 95), elle va à Hong Kong.L'utopie vivante se poursuit par l'extension du réseau d'activités avec Blaine, Gerwulf, Gibertie, Martel, Nieslony, Ferrando, Pineau...avec un nouveau festival (Saint-Girons, été 95), les rencontres de poésies sonnées (Lyon, du 25 au 30 oct.), un colloque et des actions " 1 000 voix/1 000 voies " (fin novembre à Marseille, avec la Biennale d'Art de groupe).Rens: bulletin d'information Basta (chez " Mona lisait ", 3 rue Saint-Martin, 75 004 Paris)
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