Regards Octobre 1995 - La Création

La guerre d'Espagne, une cicatrice mal fermée

Par Roger Bourderon


La trame du film de Ken Loach s'organise autour de l'histoire individuelle d'un jeune communiste anglais, une vie dans la tourmente des affrontements fratricides entre antifascistes espagnols.

On ne sort pas indemne de ce beau film, souvent bouleversant, surtout quand s'y accrochent, outre l'intérêt personnel pour les années 1930 et la Seconde Guerre mondiale, des souvenirs d'enfance lointains, et peut-être reconstruits: des vacances de cet été 1936 sur les rives de l'Adou - j'avais tout juste six ans - surgissent toujours confusément l'écho alarmant de la prochaine chute d'Irun, le bruit sourd du canon, l'image d'un bateau de réfugiés accostant au port de Bayonne. Et puis, même si sa connaissance et sa représentation s'en estompent largement aujourd'hui, au point d'être souvent ignorée des jeunes générations, la guerre d'Espagne, prologue à l'effroyable cataclysme de la Seconde Guerre mondiale, demeure comme une cicatrice mal fermée aux flancs de la conscience européenne. Rappelons très rapidement quelques faits. Proclamée en 1931, la République espagnole est marquée par des affrontements sociaux et politiques très vifs, comme ils l'ont toujours été depuis le xixe siècle. En février 1936, la victoire du Front populaire porte au pouvoir la gauche républicaine et socialiste. Le 18 juillet, exploitant l'assassinat du chef de l'opposition de droite, éclate un soulèvement militaire déjà préparé par les généraux Mola et Sanjurjo, et dont le général Franco devient le chef en septembre. Les putschistes, qui reçoivent l'aide de l'Italie fasciste et de l'Allemagne nazie, s'emparent en quelques semaines d'une vaste bande de territoires, de l'Andalousie au Pays basque.

Alors que les démocraties occidentales décrètent la non-intervention, à laquelle adhère l'URSS, la République est défendue, sans aide extérieure, par de larges couches ouvrières et populaires, non sans que s'affrontent les conceptions opposées des partisans d'une radicalisation révolutionnaire que la lutte antifasciste exige à leurs yeux - anarchistes et Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM) - et des partisans d'une stricte défense républicaine incarnée par le Front populaire - pour l'essentiel communistes et socialistes. En octobre 1936, le développement de la solidarité internationale, essentiellement du fait des communistes européens, prend forme dans les Brigades internationales, tandis que l'URSS décide l'envoi d'armes et de matériel aux Républicains.

C'est approximativement à cette époque que commence le film, fiévreusement porteur d'aspirations à la révolution sociale, et situé sans état d'âme (tant mieux !) du côté de ceux qui n'ont rien, des damnés de la terre, des éternels vaincus, des victimes de leur propre camp. D'où le romantisme, le lyrisme, l'utopie révolutionnaires dont Land and Freedom est imbibé, à travers les heurs et malheurs d'une poignée d'étrangers et d'Espagnols - peut-être trop généreux, peut-être trop purs et sans taches, Mais à travers leur sombre épopée s'édifie un bel hommage à la solidarité internationale qui marqua la guerre civile espagnole - phénomène sans précédent et sans véritable suite par son ampleur (environ 35 000 volontaires, essentiellement dans les Brigades internationales).

Littérature, théâtre ou cinéma, il est toujours périlleux de placer dans une situation historique une histoire imaginée, surtout si les héros, comme c'est ici le cas, sont porteurs de message. Le risque est réel, d'un décalage entre la perception de l'événement aujourd'hui, constituée par l'accumulation de connaissances sur plusieurs décennies, et une projection de celles-ci dans le passé, à travers les protagonistes inventés, en l'occurrence ces combattants de base qui constituent la trame du film. Même très fortement politisés, ils n'ont perçu que des réalités partielles, à leur niveau, et à travers les filtres engendrés par leurs engagements. Dans le présent immédiat, on est toujours un peu comme Fabrice à Waterloo.

 
Au coeur des contradictions politiques

L'écueil est évité. C'est que David, personnage pivot du récit, a un itinéraire personnel hors normes, qu'autorise la fiction - car Land and Freedom est d'abord une fiction, à prendre comme telle, racontant une histoire romanesque, émouvante et crédible parce que remarquablement agencée. Parti seul pour l'Espagne, David, jeune communiste anglais, se retrouve par hasard (c'est essentiel) dans une milice du POUM: la solidarité de combat, des camarades attachants, généreux, idéalistes, l'amour d'une femme, facilitent une prise de conscience capitale pour son destin: ces " trotskistes " ne sont pas les ennemis mortels qu'il faut éliminer décrits par les communistes, mais au contraire le fer de lance de la Révolution. David se trouve ainsi au coeur des contradictions dramatiques des antifascistes espagnols. Elles s'affichent explicitement, je dirai pédagogiquement - mais qu'on ne voie rien de péjoratif dans ce terme: contrairement à ce qu'ont écrit plusieurs critiques lors du festival de Cannes, je ne perçois ce film ni comme vraiment à thèse, ni comme schématique, même si les sympathies trotskistes de l'auteur sont claires.

Tentons de cerner les contradictions majeures par lesquelles le propos de Ken Loach, si ancré soit-il dans la guerre d'Espagne, devient réflexion de portée politique plus générale.

Défendre la République ou faire la révolution ? Dans une longue séquence, très intense, l'on dispute sur la collectivisation des terres, dont la nécessité est finalement approuvée. Libertaires et poumistes révolutionnaires contre communistes défenseurs de l'ordre bourgeois ? On ne saurait résumer ainsi le débat, tant se lit la détresse de ce petit paysan antifasciste, détenteur d'un bout de terre amoureusement cultivé, qu'il va devoir sacrifier sur l'autel de la collectivisation. Faire la guerre aux fascistes, comment ? En préservant l'autonomie des milices populaires, élisant leurs chefs, faisant " la révolution ", courageuses en diable autant que pagailleuses, tenant des bouts de fronts (à gauche, on a les anarchistes, dit un combattant), difficiles, pour le moins, à intégrer dans une stratégie, ce que fait fort bien vivre le film ? Ou en les intégrant à l'armée républicaine, porteuse d'efficacité professionnelle, mais avec tout ce que cela comporte de contraintes, de militarisation, de discipline imposée, de fin de rêves d'autodiscipline ? On retrouvera cette question, quelques années plus tard, dans les résistances.

 
Une réflexion générale sur l'engagement

Le drame, c'est que ces contradictions ne sont pas résolues par la pratique et le débat politiques, mais dans une violence inouïe. Surgit ici le poids du stalinisme, avec cette vision unique et exclusive de la nécessité qu'il secrète, et qui induit l'élimination radicale de toute autre approche. Avec l'insertion de l'Espagne dans la stratégie de l'URSS, pourvoyeuse d'armes, de techniciens militaires, et d'agents du NKVD (l'ancêtre du KGB), s'opère la projection dans la guerre civile des schémas idéologiques et politiques, des méthodes bureaucratiques, de la lutte à mort contre les oppositions internes à la ligne officielle du parti - l'été 1936, c'est aussi le début des procès de Moscou. Les poumistes, marqués du sceau infamant du trotskisme, dénoncés comme des agents de Franco, et les anarchistes, en feront les frais, guerre civile dans la guerre civile. Rien de plus tragique et, hélas ! de dramatiquement vrai que l'épisode final de Land and Freedom, ce désarmement de la milice poumiste par l'armée républicaine.

C'est toutes ces questions que brasse ce film douloureux, qui ne fait pas l'histoire de la guerre d'Espagne et ne prétend pas la faire, mais qui raconte une histoire individuelle possible, parmi bien d'autres, une tranche de vie, prise dans la tourmente des affrontements fratricides.

Je le vois comme une belle contribution à la compréhension du passé, au maintien de sa mémoire vivante. Et aussi comme une incitation, pour aujourd'hui, à demeurer dans ses propres engagements toujours attentif, critique, l'esprit en éveil, à refuser tout esprit missionnaire et toute vérité assénée, d'où qu'elle vienne. Bref, à demeurer en toute circonstance citoyen.

 


1. Fluxus: mouvement qui, dans les années 60, remet en cause les spécialités comme les formalismes, en faveur d'un art qui puisse être un outil de transformation de la vie quotidienne.

2. Cf.les écrits de Kaprow (oct.95) aux éditions du Centre Georges-Pompidou; les Entretiens de Lebel avec Labelle-Rojoux, aux éditions Opus (1994).

3. Ben a réalisé la première exposition Fluxus en France dans les années 80.Plusieurs ouvrages de Ben et d'autres sont publiés, à Nice, aux éditions Z, sur Fluxus.La Ben-rétrospective fait suite, à Marseille, à l'exposition itinérante " The Spirit of Fluxus ", mise sur pied par le Walker Art Center (Minneapolis, USA); en Allemagne, une exposition itinérante " Fluxus en Allemagne", vient de commencer à Gera (été 95), elle va à Hong Kong.L'utopie vivante se poursuit par l'extension du réseau d'activités avec Blaine, Gerwulf, Gibertie, Martel, Nieslony, Ferrando, Pineau...avec un nouveau festival (Saint-Girons, été 95), les rencontres de poésies sonnées (Lyon, du 25 au 30 oct.), un colloque et des actions " 1 000 voix/1 000 voies " (fin novembre à Marseille, avec la Biennale d'Art de groupe).Rens: bulletin d'information Basta (chez " Mona lisait ", 3 rue Saint-Martin, 75 004 Paris)

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