Regards Octobre 1995 - La Cité

Retour vers le politique

Par Françoise Colpin


La citoyenneté revient à la mode, avec le social. On peut lire, en avant-propos d'un tout récent essai qui traite de citoyenneté et politiques sociales (1), les propos suivants: " Militer dans les quartiers (...), c'est bien faire preuve de citoyenneté. Les militants sont amenés à critiquer le discours consensuel sur le social, à interpeller les hommes politiques. Ces affirmations de citoyenneté ne sont-elles pas l'indice d'un retour vers le politique ?". Les mois passés depuis l'élection présidentielle n'ont atténué ni l'insatisfaction, ni l'anxiété, ni l'aspiration au changement qui ont caractérisé - de façon complexe - les résultats de cette élection; lourde inquiétude sur l'évolution de la société et du monde, entretenue par les guerres et, maintenant, le terrorisme. L'idée que " la société ne peut pas rester en l'état, qu'il y a besoin de changement " est perçue par toutes les forces politiques, Jacques Chirac et son gouvernement continuent de l'utiliser pour imposer un nouveau contrat social, sur le dos des salariés. Ils appellent les fonctionnaires à un effort à l'égard des salariés et des chômeurs du privé, les vieux à la générosité, bref fustigent les " conservatismes " des salariés et des retraités qui ont un statut, face à une jeunesse qui crie " au secours ". Lionel Jospin, qui entend incarner l'avenir du PS, se nourrit des difficultés du gouvernement et se prépare à un changement de pouvoir au profit des socialistes, sans que soient amorcés un véritable débat ni une réelle mise en cause des choix établis depuis quinze ans. Présidentielle et municipales ont montré que - faute d'alternati-ve progressiste clairement identifiable - anxiété, frustration, méprisavaient produit un courant d'extrême droite, stable, organisé, po-pulaire, militant, avec un corps d'i-dées élaborées. Il propose une ra-dicalité non pour changer les rgles de la société mais pour désigner ceux qui doivent en être exclus. Les enquêtes d'opinion montrent le plus souvent la volonté de changement, avec des contradictions: la critique du système capitaliste progresse sur des idées que les communistes ont amplement développées mais une grande incrédulité demeure sur la possibilité de changer réellement; le doute est profond sur l'avenir, mais le besoin de radicalité s'exprime de diverses façons.

 
De quel avenir décider et qui va en décider ?

L'avenir est rarement abordé en termes de progrès social. Comme si c'était un concept caduc. Les raisons en tiennent pour une part à la récente évolution sociale et idéologique. Echec de l'Est, politiques libérales soutenues par la valorisation de l'individu contre la société, ont des effets profonds. L'idée domine que le développement économique et social de la période 1960-1980 n'est plus possible parce que " mondialisation et modernisation " produisent des exclus qu'il faut traiter en tant que tels, avec une connotation de marginalité et de dangerosité. La charité, l'humanitaire d'un côté, la répression de l'autre. Le concept de solidarité est abondamment utilisé pour expliquer que des gens sont exclus par le développement économique et que les autres doivent les aider à survivre. Toutefois, cette conception moralisatrice du social commence à avoir du plomb dans l'aile. L'indignation de Daniel Pennac - qui dénonce l'invention du mot-placebo " l'exclusion " - ou de Danièle Sallenave - qui écrit dans le Monde diplomatique (2): " ayons le courage de nous défier de la compassion, ce coupable alibi de notre indifférence politique. Que, de nouveau, (...)la pseudo-réconciliation morale fasse place à l'analyse et à la lutte politiques." - rejoint divers travaux de chercheurs, ceux de Robert Castel notamment que nous interrogeons ce mois-ci, qui montrent que la situation a ses causes dans les stratégies économiques à l'oeuvre depuis des années dans les entreprises, ou ceux de Alain Bihr et Roland Pfeffenkorn qui concluent leur volumineux ouvrage sur les inégalités par la nécessité " d'une transformation révolutionnaire des structures du mode de production capitaliste, autrement dit le passage à un autre mode de production substituant au mécanisme aveugle du marché et au pouvoir séparé de l'Etat, le contrôle collectif des producteurs associés "... La critique du capitalisme progresse parce que le monde est invivable par bien des aspects, et que la conscience grandit que la société doit accoucher d'autre chose.

 
La spécificité de l'apport des communistes

Les communistes apportent une spécificité. Ils ne se contentent pas de porter un diagnostic sur le système actuel. Ils estiment que le dépassement du capitalisme ne peut être le résultat que d'un processus de ruptures, de luttes des gens eux-mêmes pour faire aboutir un projet nouveau qu'ils auront élaboré. Les communistes n'ont pas de réponses toutes faites mais ilsne sont pas seulement porteursd'une utopie dont les applications concrètes auraient toujours échoué. Ils ont un objectif - un nouveau progrès de civilisation - qui ne peut pas être du déjà-vu, " une société solidaire où chaque être humain dispose de droits, de possibilités pour développer toutes ses capacités dans et par la société " (28e Congrès). Les militants communistes expriment cette exigence quand ils refusent les expulsions et les licenciements. Ils ont aussi des propositions réalistes: l'emploi est possible parce que d'énormes besoins ne sont pas satisfaits, que les gains de productivité permettent une réduction très importante de la durée du travail et l'augmentation des revenus bas et moyens qui, elle-même, servirait l'emploi.

 
L'image du communisme face aux jeunes générations

L'image du PCF est pourtant brouillée, pour des raisons qui tiennent à sa propre histoire, à celle de l'expérience communiste à l'Est, à celle de la gauche en France, à la méconnaissance qu'ont des communistes les jeunes générations. Ignorance, image déformée voire inversée. Qualificatifs de collectiviste, dirigiste, égalitariste, étatiste, alors que, dans le même temps, des gens exaspérés par le malheur, " radicalisés ", peuvent traiter les communistes de laxistes, de fauteurs de désordre... En matière économique, leur image est probablement largement accolée au modèle du développement productiviste, aujourd'hui contesté. En même temps, des propositions du candidat Robert Hue ont été jugées réalistes (arrêter les dépenses nucléaires, taxer les revenus financiers au même niveau que les salaires pour assurer la protection sociale...) et les jeunes, qui payent si lourdement le recul social de ces dernières années et veulent du concret, ne sont pas insensibles au communisme (nouveau), rejoignant le Pr Théodore Monod (3) pour qui le communisme reste " une grande espérance ". Les communistes prennent leur place dans le grand questionnement de millions de gens. Si les angoisses et les espoirs de cette fin de siècle et de millénaire ne trouvent pas de réponses progressistes, le pire est toujours possible.

 
Des chantiers de travail qui appartiennent à tout le monde

Progrès social et développement humain sont-ils encore possibles pour le plus grand nombre ? Répondre à cette interrogation, c'est prendre à bras le corps les insupportables contradictions actuelles et inventer leur dépassement. Quelques grandes questions sont dans toutes les têtes. La science doit-elle faire peur ? Comment utiliser pour les hommes et leur environnement l'extraordinaire puissance scientifique de notre époque ? L'idée progresse que cette question n'appartient pas aux " experts ", qu'éthique et démocratie doivent prévaloir. Celle d'un développement économique nouveau qui prenne en compte les besoins matériels et immatériels et qui respecte la nature, également. Comment réconcilier l'individu et la société ? L'immense aspiration au libre bonheur individuel est-elle compatible avec une justice sociale ? Madeleine Rebérioux, qui se préoccupe de formes nouvelles de citoyenneté, a rappelé opportunément que " l'existence de la vie politique n'est possible que s'il existe entre les individus un lien social ". Le " modèle " républicain - liberté, égalité, fraternité - convient-il encore tel qu'il est, puisque la ségrégation est la règle pour l'éducation, puisque les inégalités se sont aggravées, que l'égalité des chances est un leurre, que l'intégration " à la française " est menacée par le " communautarisme " et le rejet ? En même temps, le besoin de participer est présent partout, y compris chez les gens les plus démunis. Trouver des formes nouvelles de démocratie participative jusqu'au politique est donc nécessaire. Le doute est profond sur la perspective du plein emploi: quel emploi ? quelle durée du travail ? par quelle production répondant à des besoins réels ? Quels rapports entre travail et formation dans un monde de progression vertigineuse des connaissances ? entre travail, loisirs et vie citoyenne, dans une vie humaine de plus en plus longue ?La question du travail est au coeur des stratégies capitalistes, des idées dominantes de l'exploitation. C'est évidemment une question " dure ", mais la contradiction est tellement forte, entre l'augmentation des richesses et le chômage que le débat devient inévitable. Les Français sont très attachés à " leur " Sécurité sociale. Toutefois la pression exercée depuis des années - au nom du " trou " financier, puis des charges des entreprises - les pousse à accepter de payer de plus en plus cher pour des prestations de plus en plus faibles. Le système de protection sociale lui-même est en débat au nom des déficits publics et de l'exclusion. Alain Minc et d'autres invoquent l'équité pour expliquer qu'on ne peut plus assurer l'égalité; d'aucuns veulent " réserver " les prestations aux plus démunis. Un consensus risque de se faire pour fiscaliser les financements. Cela pose non seulement la question de la justice fiscale mais celle de la gestion qui, jusqu'ici, échappe en droit à l'Etat. Il est urgent d'ouvrir le débat sur les finalités des politiques sociales: panser les plaies les plus graves de l'économisme ou contribuer à favoriser un nouveau progrès social par leur apport qualitatif, comme l'a fait la création de la Sécurité sociale en 1945 ?

 
La construction d'une véritable alternative

L'école est en crise parce que la société est en crise mais aussi parce que le système éducatif reproduit en grande partie les inégalités et les ségrégations de la société. Pourtant, l'aspiration aux études est toujours un puissant moteur pour les jeunes et les familles. Les conditions doivent être créées pour s'attaquer à l'échec pour réfléchir au contenu d'un enseignement qui dure entre 15 et 20 ans, dans un monde où il faudra toujours apprendre. L'augmentation de la violence, de la délinquance occupe beaucoup les esprits. Mais elle est bien réelle. Les citoyens ont droit à vivre en paix. On ne peut éluder les questions largement poséessur le système répressif, sur les moyens manquants, notamment en personnels qualifiés. Vivre en paix dans le monde ? Un monde de dominations, économiques et militaires, où les organismes internationaux de négociation sont affaiblis, un monde dont une partie sombre dans les fléaux de la faim, de la maladie et de la violence, ne peut être un monde de paix. L'idée de nation revient en force. Oui, si la nation est un rempart contre les dominations et favorise la coopération. Ces questions et bien d'autres encore doivent être abordées sans détours. Abordées avec tous ceux qui, sans être d'accord sur tout avec le PCF veulent réfléchir à l'avenir. Il s'agit de discuter pour agir, débattre et proposer, pour qu'à une conception mutilante d'une alternance politique à at-tendre en 1998, se substitue la construction, dès aujourd'hui et sur le terrain, d'une véritable al-ternative, comme le rappelait Robert Hue récemment dans l'Humanité. Regards interroge, à partir de ce mois-ci, diverses personnalités de la vie intellectuelle, politique et sociale sur les idées qui, pour elles, ont de l'avenir.

 


1. Citoyenneté et politiques sociales, d'Annick Madec et Numa Murard, collection Dominos chez Flammarion, 1995.

2. " L'Alibi de la compassion " par Danièle Sallenave, in le Monde diplomatique de juillet 1995.

3. Théodore Monod, invité du " Club de la presse " TSF-l'Humanité, in l'Humanité du 7/09/95.

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