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Radicalisation dangereuse Par Patrice cohen-Séat |
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Entretien avec Janine Mossuz-Lavau* |
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L'analyse d'Alain Hayot a ouvert dans nos colonnes la réflexion sur le défi que représente le vote Le Pen.
Ce mois-ci, Regards interroge une politologue et mène l'enquête à Nice.
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Les scores électoraux de Jean-Marie Le Pen et du Front national aux dernières élections constituent-ils une étape dont il faille s'inquiéter plus qu'avant ?
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Janine Mossuz-Lavau : Oui.
Un peu plus de 15% à l'élection présidentielle, c'est un score important, montrant qu'il y a un enracinement et surtout une diffusion géographique de l'influence du Front national.
C'est d'autant plus inquiétant qu'il arrive premier dans des couches traditionnellement plutôt attachées à la gauche: 30% chez les ouvriers contre seulement 21% pour Jospin et 19% pour Chirac.
C'est déjà un événement qui doit inquiéter tout le monde.
Même réflexion à propos des chômeurs parmi lesquels Le Pen arrive également en tête avec 25%.
A quoi il faut ajouter le résultat des municipales et la victoire du Front national dans des communes importantes: il y a vraiment une implantation locale et un travail des troupes du Front national sur le terrain, et c'est bien là que se pose le problème.
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Vous notiez en 1994 que le vote Front national était sous-tendu par des valeurs proches de celles qu'expriment généralement les électeurs de droite (travail, famille, patrie, sécurité, immigration, etc.), avec des aspects spécifiques comme une véhémence et une violence qui vous paraissaient renvoyer à des sentiments de frustration et de ressentiment.
Comment expliquer alors le vote Front national par des électeurs qui votaient auparavant à gauche, ou le vote Jospin, au second tour de l'élection présidentielle, d'électeurs ayant voté Le Pen au premier ?
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J.
M.-L.: Je crois que ça s'explique par la situation de crise dramatique que nous connaissons.
Des couches de plus en plus importantes de la population qui sont en état de grandes difficultés, se sentent frustrées, dépossédées, n'en peuvent plus, et réagissent avec ces sentiments de violence.
Et quand on n'en peut plus, on s'en prend à quelqu'un, aux boucs émissaires que sont les immigrés, et on en vient à soutenir le Front national.
Mais, outre cette espèce d'exaspération, j'avais déjà noté, en 1994, qu'il y a une véritable adhésion à l'idéologie Front national - c'est-à-dire à ce triptyque immigration-insécurité-chômage - donc au programme du Front national.
Je crois que cette adhésion peut être le fait de gens de gauche qui n'en peuvent plus et s'en prennent à ce qui leur paraît le plus visible, les immigrés.28% des électeurs de Jean-Marie Le Pen ont voté Jospin au deuxième tour.
Ce sont des gens qui, ressentant cette exaspération, peuvent ne pas se sentir représentés par une droite qui leur apparaît comme bourgeoise: ils reviennent à gauche au deuxième tour parce qu'ils se sentent quand même des petits, des sans-grades, des laissés pour compte, et que la droite classique, institutionnelle, leur paraît trop bourgeoise pour qu'ils puissent faire ce choix au deuxième tour.
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Peut-on alors faire l'hypothèse que le passage du vote de gauche au vo-te Front national (comme peut-être du vote de droite au vote Front na-tional) traduirait non pas le passage d'un système de valeurs à un autre, mais, de façon sans doute plus inquiétante, la recom-position de valeurs de gauche - comme un système idéologique spécifique ?
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J.
M.-L.: C'est tout à fait possible.
Mais il faut voir aussi d'où ces gens de gauche partaient.
Je crois que ce sont des gens qui se sont mis à voter à gauche récemment, en 1988, et surtout en 1981, pour changer les choses, mais dont l'idéologie de gauche n'était pas très structurée.
C'était aussi par mécontentement qu'ils votaient à gauche.
D'ailleurs, quand on demande aux gens de se situer sur l'axe gauche-droite, seulement 6% de ceux qui se situent à l'extrême gauche, et 9% à gauche, ont voté pour Le Pen.
Ce n'est pas négligeable, mais ça permet de mieux circonscrire le phénomène.
Cela dit, il est vrai que, pour un certain nombre de petites gens de gauche, qui ont voté Front national, on peut dire qu'ils seraient à gauche en terme de lutte des classes parce qu'ils se sentent " petits ", exploités, dépossédés.
Ils ont l'impression d'être vraiment mal considérés, mal traités par les gens qui ont le pouvoir, l'argent, etc.; mais cette exaspération débouche sur la recherche de boucs émissaires, et donc sur le rejet des immigrés, la préférence nationale et le vote Le Pen.
Les choses peuvent s'articuler comme ça, mais je crois qu'il ne faut pas sous-estimer la violence et l'exaspération qui, à un moment, peut entraîner à ne pas vouloir voter à gauche.
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Si l'on considère qu'il y a ainsi la structuration du vote Front national autour d'un programme, peut-on encore parler de vote protestataire ?
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J.
M.-L.: Déjà, dans mon enquête, j'avais noté qu'il y avait cet aspect protestataire, mais aussi une adhésion programmatique structurée autour de différents thèmes: préférence nationale, répression et expulsion des délinquants, immigration, insécurité.
Les gens que j'ai interrogés m'en ont parlé avec des exemples, des raisonnements.
Cet accord avec les idées du Front national me paraît le plus inquiétant.
Et il s'agit d'un phénomène important puisqu'un sondage SOFRES de l'an dernier montrait qu'à peu près 33% des Français disaient qu'ils étaient d'accord avec les idées défendues par Jean-Marie Le Pen.
C'est beaucoup plus que les 15% de l'élection présidentielle.
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Dans ces conditions, quel vous paraît être l'effet des campagnes moralistes qui visent à s'opposer au Front national ?
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J.
M.-L.: Je continue de penser qu'il est positif.
Il faut parler, expliquer, s'adresser aux gens.
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Comment pourrait se mener une bataille contre l'expansion de l'influence du Front national ?
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J.
M.-L.: Je n'ai évidemment pas toutes les recettes.
Je crois d'abord qu'il faut une campagne d'explications sur la question de l'immigration.
Les raisonnements que j'ai entendus parmi les électeurs du Front national sont vraiment simplistes, au premier degré: " Virons les immigrés et on aura du travail, il n'y aura plus de délinquance en France ".
Il faut expliquer que les immigrés ne sont pas tous entrés en fraude comme ils le croient.
Que c'est une population qui travaille effectivement, contribue à la richesse nationale, paie ses cotisations, etc.
Il faut expliquer qu'on est allé chercher les immigrés parce qu'on en avait besoin, et qu'on en a toujours besoin.
D'autre part, les banlieues, les quartiers difficiles connaissent un déficit de réseaux de sociabilité: associations, réseaux de quartiers, militantisme.
Les gens sont enfermés chez eux et ne savent plus trop où communiquer, où aller.
C'est dangereux, et je crois que la France a besoin d'un regain de militantisme, de création de réseaux, d'associations, parce que le relais est de plus en plus pris sur ce terrain par le Front national qui s'implante, avec des responsables, des groupes, etc.
Mais la crise est évidemment la cause fondamentale, et je n'ai là aucune recette à proposer.
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Comment expliquez-vous le fait que le vote Front national soit plus masculin que féminin ?
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J.
M.-L.: La différence est en effet assez importante.
D'après le sondage post-électoral de la SOFRES, 12% des femmes et 19% des hommes ont voté pour le Front national.
Je crois que l'explication tient au fait que les femmes sont très attachées aux droits qu'elles ont conquis dans la période récente, droit de disposer de leur corps et droit au travail.
Or, le Front national veut renvoyer les jeunes mères chez elles avec un salaire maternel.
Et j'ai pu constater que cette idée est très présente dans l'électorat masculin du Front national.
Il y a, de ce point de vue, un très large accord entre le Front national et son électorat.
Les femmes le ressentent donc comme un gros danger.
Et puis, il y a la remise en cause de la législation sur l'IVG.
J'ajouterai que le Front national incarne vraiment la politique guerrière, qui convient assez bien à un certain nombre de ses électeurs masculins.
Mais les femmes n'aiment pas la guerre, et elles ont une conception un peu plus pacifiée de la politique.
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On peut aussi s'interroger sur les différences des résultats du Front national dans des villes aux situations pourtant assez proches: Toulon et Marseille, ou La Ciotat.
Ou encore Vitrolles ou Martigues.
Comment les expliquer ?
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J.
M.-L.: Ce n'est pas simple.
Sans connaître suffisamment les situations locales, je crois qu'il faut tenir compte du rôle des personnalités et de l'état des partis politiques.
A Marseille, par exemple, l'effet Tapie a joué.
On peut penser ce que l'on veut du personnage, mais je crois qu'il a fidélisé, du côté de la gauche, des voix qui auraient pu sans cela aller au Front national.
Ailleurs, il faudrait regarder plus en détail le rôle d'un certain nombre de personnalités, l'état des partis, de la structure sociale, etc.
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Mais cela semblerait indiquer que l'expansion de l'influence du Front national n'est pas fatale, même dans la situation de crise ?
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| J. M.-L.: Il y a certainement un effet de contexte, tenant notamment à la présence ou l'absence des organisations, associations, partis, syndicats. Le Front national s'implante plus facilement là où il a les coudées franches, où les gens sont un peu livrés à eux-mêmes et n'entendent pas d'autres discours d'associations, de partis ou institutions. La situation n'est pas seulement inquiétante à cause des résultats électoraux du Front national. Il y a aussi le développement d'attitudes très dures, très extrêmes, dangereuses. J'ai rencontré, en faisant mon enquête auprès d'électeurs du Front national, des gens excédés, prêts à tout. Je me souviens notamment d'un ouvrier de Mulhouse que j'avais longuement interviewé. Il me racontait qu'il ne pouvait plus supporter le bruit que faisaient de jeunes Beurs en jouant au foot sur une pelouse devant chez lui. Cet homme que j'avais devant moi, qui me parlait très calmement, m'expliquait que, dans un premier temps, il avait répandu sur la pelouse de l'huile de vidange de camions; puis, comme cela ne les avait pas dissuadés, des bouts de verres à boire qu'il avait cassés en grande quantité. Les autres, en face, n'ont pas sorti leurs couteaux, mais cela aurait pu arriver. Lui, c'est un ouvrier dont les revenus avaient diminué l'année précédant notre entretien. Sa femme a un petit emploi dans un supermarché. Il n'avait pas eu droit à l'allocation de rentrée pour ses enfants parce qu'il était juste au-dessus du plafond de ressources. Pour lui, ce sont des Turcs ou des Maghrébins qui avaient eu cette allocation. Il n'y a donc pas seulement le vote, mais aussi des comportements dans la vie quotidienne qui peuvent créer des situations tout à fait explosives. Je crois par conséquent qu'il ne faut pas s'inquiéter seulement du score du Jean-Marie Le Pen, mais de tout ce qu'il y a derrière de comportement potentiel de la part des gens qui ont voté pour lui. |
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* Janine Mossuz-Lavau est directeur de recherches au CNRS et à la Fondation nationale des Sciences politiques.Elle a publié notamment André Malraux et le gaullisme, Armand Colin, 1970; les Lois de l'amour, Payot, 1991; les Français et la politique, Odile Jacob, 1994, et, en collaboration, Enquête sur les femmes et la politique en France, PUF, 1983. |