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Le partage du travail et du revenu, une dangereuse symétrie Par Jean Magniadas |
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Le partage du travail et du revenu, présenté comme le corollaire d'un chômage irréductible, sert à masquer l'échec du dogme de la baisse des coûts salariaux.
On ne saurait en déduire que le plein emploi est désormais hors de portée.
Un sondage CSA de rentrée sociale montre que 50% de la population n'acceptent pas le partage du travail et du revenu.47% pourtant s'y résignent. Jacques Chirac est allé, en juillet, le relancer en Vendée aux Biscottes Pasquier. Depuis, certaines entreprises s'attachent à promouvoir de tels dispositifs en s'appuyant sur les facilités accordées par la loi quinquennale. On reste dans la logique du ixe plan de réduction des salaires accoupléeà l'objectif d'une réduction à 37 heures de la durée du travail en 1997, malgré le caractère illusoire et pernicieux de cette stratégie.
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La fin du plein emploi, un faux diagnostic
A son origine on trouve, à l'exception du PCF et de la CGT, et dans une certaine mesure de FO, une bonne dose de " pensée unique ", même parmi les forces sociales qui se réclament de la gauche, avec l'appréciation selon laquelle le " plein emploi, c'est fini ". Ainsi, le Centre des jeunes patrons (CJP), souvent poisson pilote du patronat dans ses tentatives de modernisation de l'exploitation capitaliste, partait, il n'y a pas si longtemps, en guerre contre " l'illusion du plein emploi ". A l'en croire, il y aurait un volume irréductible de chômage, dont la société devrait s'accommoder coûte que coûte. Et, le partage de l'emploi et du salaire en serait la médecine adéquate. Feinte ou réelle, cette ignorance des mouvements de longue durée, auxquels les économistes sont cependant, aujourd'hui, plus nombreux à s'intéresser, montre que l'existence de phases longues de plein emploi et de phases longues de chômage, n'est pas une nouveauté. Certes, la crise structurelle actuelle est d'une gravité indiscutable et elle présente des traits originaux, y compris quant aux caractéristiques du chômage. On ne saurait en déduire que le plein emploi est désormais hors de nos possibilités, même si les mesures empruntées au passé ne sont pas de nature à l'assurer. La situation appelle des solutions originales. Sans reprendre toute l'analyse de la crise et de son issue, ni même de ses développements actuels (1), on insistera sur certains éléments. L'un de ses facteurs les plus importants réside dans la faible évolution de la demande globale, c'est-à-dire ce que les acheteurs (ménages, entreprises, administrations, etc.) sont prêts à acquérir de biens et de services. Déterminant important du PIB, son affaiblissement a conduit à la crise de l'emploi. Rappelons que le PIB qui progressait en moyenne annuelle de 5% jusqu'en 1974, a vu ensuite sa croissance fortement déprimée. Avec la phase d'aggravation de la crise qui commence en 1975, sa croissance n'est plus que de 3,1% entre 1975 et 1980, de 1,5% entre 1980 et 1985 et de 0,6% environ dans les premières années de 1990.
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Les attaques contre les salaires
La population active (salariés et autres) ne progresse que de 25 000 personnes par an entre 1980 et 1994. Le chômage devient encore plus massif, sa durée s'allonge et de 1975 à 1994, il passe de 840 000 à 3 115 000. La pression sur les salariés est un facteur très important de ce processus. La masse salariale ne représentait plus dans le PIB en 1994 que 51,7% contre 56% en 1980. Réduction considérable, d'autant qu'au cours de la période considérée, les effectifs occupés continuent à augmenter en quinze ans de 1 250 000 unités. Autre élément de la demande, malgré la hausse des profits, les investissements productifs n'ont connu, au cours de la période, qu'une croissance faible et orientée essentiellement vers l'élimination d'emplois, plutôt que vers l'augmentation des capacités de production. Toutes les attaques contre le salaire et les autres revenus salariaux des divers gouvernements, de Mauroy-Delors à Balladur, ont été fondées sur le dogme de la prétendue nécessité de dégonfler les coûts salariaux, comme si les coûts de production n'étaient composés que de salaires et de cotisations sociales. Au nom de cette doctrine, on nous promettait de l'emploi, selon la fameuse formule du chancelier Schmidt. La faillite est éclatante. Les idées inacceptables d'un chômage irrémédiable et les propositions de partage du travail et du revenu voudraient la masquer. Culpabilisante, cette proposition s'efforce de mobiliser les sentiments de solidarité existant parmi les travailleurs et cherche appui aussi sur des durées de travail trop élevées, sur des horaires contraignants, sur la détérioration désastreuse, sous l'emprise de la flexibilisation, des conditions de travail, et leur pénibilité extrême. Le " partage du travail et du revenu " se révèle un marché de dupes. Celui-ci s'est largement effectué au bénéfice du capital et au détriment de l'emploi. Les jouissances du " temps libre " ne sont pas indépendantes du revenu.
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Des décisions unilatérales du patronat
La réduction de la durée du travail, sans compensation, se heurte à son coût financier pour les travailleurs. Le " partage " n'apporte qu'une réponse régressive au problème des besoins des travailleurs et de la demande solvable et n'assure aucune sécurité de l'emploi. Des entreprises qui l'avaient mis en pratique ont licencié ultérieurement. Ces mesures ont été fréquemment imposées par la contrainte. Le titre d'" accords " que l'on leur attribue est souvent faux. Dans nombre de cas, il s'agit de décisions unilatérales du patronat. Le travail à temps partiel, qui concerne essentiellement les femmes, les diverses formes de " contrats " sont les principaux vecteurs du " partage du travail " soutenu par les fonds publics. Le temps partiel compte 2 705 000 salariés en 1993 contre 1 110 000 en 1975. Il a encore progressé en 1994. Présenté comme une possibilité de " libre choix ", il peut certes s'accorder à certaines situations mais la part des contraintes sociales dans ces déterminations mériterait examen. Dans le plus grand nombre de cas, il résulte de la maîtrise que détient l'employeur de " l'offre de travail ". Il est subi " faute de mieux ".1 300 000 salariés à temps partiel déclarent désirer travailler davantage. C'est souvent un contrat précaire et marginalisant, contraire à la volonté bien établie des femmes d'accéder à un emploi stable, moyen de leur indépendance financière et le plus souvent premier élément pour aller vers l'égalité des sexes. Les cadres savent que ces dispositifs ne réduiront pas leur travail, mais seulement leur rémunération.
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La modification des " temps sociaux "
Ces dispositifs s'accompagnent de la réorganisation du travail, généralement articulée, on le sait, à une augmentation de son intensité. Leur finalité demeure de diminuer les coûts du travail et de camoufler le chômage, en reportant sa charge sur les salariés eux-mêmes. De façon complètement biaisée et démagogique, l'idée du partage du travail pose celle des temps sociaux, notamment de la durée excessive du travail qui devrait être nettement abaissée, portée à 35 heures, avec maintien intégral du salaire, si on veut agir positivement sur l'emploi. Mais là ne se limite pas la modification des " temps sociaux ". Comme la réduction de la durée du travail, l'augmentation du temps pour la formation, sous différentes formes et à différents moments de la vie, est nécessaire. Le maintien intégral du salaire est non seulement positif pour l'emploi, mais requis pour la participation aux activités hors travail. Imposée par les luttes sociales et politiques, à l'encontre du patronat, la durée du travail est passée de 3 000 heures annuelles en 1830 à 1750 en 1993. S'inscrivant dans cette tendance historique, sa réduction est, aujourd'hui, un besoin refoulé ou perverti par les dispositifs patronaux de " partage ". Elle est une condition nécessaire pour élargir la participation des salariés aux activités politiques, civiques, syndicales, de gestion, à la vie associative, sous différentes formes, aux activités culturelles, etc. Depuis que la baisse de la durée du travail a libéré du temps pour d'autres activités, il existe des rapports entre les activités de l'emploi et les activités " hors travail ". De leur qualité dépend l'efficacité sociale de l'emploi. Elle doit être renforcée, à l'opposé de la dichotomie que certains prônent. Nouveau plein emploi, développement et enrichissement des activités autres que l'emploi, en ce sens, marchent de pair. C'est le mouvement social qui en décidera. Il en a la capacité. |
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1. Paul Boccara, sur de nouveaux principes et institutions mixtes pour la création d'emplois et l'insertion dans un autre plein emploi et une pleine activité, Issues, no 46, 3e trimestre 1994. |