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Le fil cassé de la cité de l'Ariane Par Pierre Barbancey |
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L'insécurité n'est pas seulement la peur de l'agression.
C'est l'angoisse du lendemain.
Reportage dans un quartier niçois où la mal-vie gangrène les comportements électoraux.
Combien sont-ils dans ce quartier de l'Ariane, banlieue de l'est de Nice ? Dix mille, vingt mille, trente mille ? Personne ne le sait exactement. Dans la capitale azuréenne, les autorités municipales ont décidé de longue date de faire de ce quartier excentré un lieu de refoulement. Refoulement social, légal et politique pour des communautés de toutes origines, qui ont comme point commun de cumuler un taux de chômage élevé et des conditions de vie difficiles. A l'Ariane, on trouve des îlots de pauvreté et même de misère." Depuis deux ans, il n'y a même pas une guirlande pour les fêtes, pas un sapin. Alors que, dans les quartiers du centre-ville, ce n'est pas la lumière qui manque ". Et elle ajoute: " C'est un quartier abandonné, dit une jeune femme. On n'a pas l'impression d'être à Nice. La seule chose qu'il y a ici, c'est une usine d'incinération. C'est tout un symbole." Les infrastructures sont inexistantes à l'exception d'un théâtre construit il y a trois ans. Au centre du quartier, le terrain Albunicco, sur lequel s'élevaient depuis des années des hangars incendiés, vient d'être rasé. Pourtant, le contrat de plan Etat-région-ville, signé en 1986 avec l'accord du collectif des associations (une première en France), prévoyait à cet emplacement la création d'infrastructures pour les jeunes. On pouvait également lire à propos des réhabilitations d'immeubles que " les locataires à revenus modiques verront leurs loyers, dans le système actuel de l'APL, stables. Seuls les locataires à revenus importants verront leur loyer augmenter, mais ceci dans des proportions acceptables ". Or, après des années d'immobilisme, l'office HLM a entrepris des travaux hors plan et donc sans les subventions prévues. Conséquences: la rénovation a entraîné une hausse des loyers de près de 50%. Coincée entre une rivière (le Paillon), un cimetière et une usine d'incinération, l'Ariane est un quartier laissé à l'abandon. Il n'est qu'à s'y promener pour comprendre de quoi il meurt: de l'exclusion. Les constructions n'ont pas été faites pour le bien-être des habitants. Les murs de béton servent en général à cacher. Comment comprendre autrement ces rues qui ne finissent nulle part ? Comment expliquer ce " laisser-faire " des autorités policières et administratives à l'encontre des dealers et autres petits braqueurs connus de tous ? Les contrôles de police n'ont lieu qu'à la périphérie du quartier, comme si on voulait laisser une poche se former. Ou alors, c'est l'opération coup de poing, à grand renfort de CRS, qui ne règle strictement rien et attise un peu plus la haine de l'uniforme chez les jeunes. L'Office HLM, sous prétexte de dégradations, a fermé ses bureaux, laissant la jungle gagner encore du terrain. En deux ans, on a recensé trois meurtres à l'Ariane. Un drame passionnel, une adolescente atteinte par une balle au moment où elle ouvrait sa fenêtre, et un policier abattu alors qu'il intervenait lors d'une rixe entre jeunes du quartier. Là, c'était au mois de janvier. Des meurtriers présumés ont été arrêtés. La communauté gitane a été montrée du doigt. Mais, dans le fond, rien n'a changé. Au bas des tours HLM, les jeunes sont toujours aussi désoeuvrés, proie facile pour le vol ou la revente de drogue." J'ai un CAP peintre auto mais je ne trouve rien " dit Nabil." Quand on va postuler pour un emploi et qu'on dit qu'on vient de l'Ariane, comme par hasard il n'y a plus rien ". Pis: " L'autre jour, j'étais content parce que j'avais trouvé une place par téléphone. Lorsque je me suis présenté, on m'a lancé: " Ici on n'embauche pas les Arabes " ". Ce sentiment d'exclusion, les jeunes du quartier ne sont pas seuls à le ressentir.
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Malaise des habitants marginalisés
Les habitants dans leur grande majorité se sentent marginalisés. Et le quotidien régional Nice-Matin sait verser de l'huile sur le feu, désignant à la vindicte populaire telle ou telle communauté, transformant un incident en émeute sur quatre colonnes à la une. La récente agression d'un chauffeur de bus suite à la suite d'une descente de police dans le quartier a encore envenimé les choses. L'insécurité est ici un fond de commerce que l'on retrouve dans les urnes. Jean-Marie Le Pen en sait quelque chose, qui a jeté son dévolu sur cette circonscription niçoise lors des dernières élections législatives. Les électeurs de gauche ont su faire pencher la balance au second tour pour éviter la victoire du leader extrémiste, mais cela n'a pas pour autant sonné le glas des ambitions d'un FN dopé par l'attitude de l'UDF et du RPR plus " sécuritaires " que jamais. Avec 1 518 voix et 36,1% des suffrages exprimés, Jean-Marie Le Pen est arrivé en tête de l'élection présidentielle dans ce quartier de l'Ariane où le taux d'abstention avoisinait les 35%. Lionel Jospin arrive loin derrière (17,2% et 723 voix), suivi d'Edouard Balladur (12,9% et 542 voix), Jacques Chirac (12,74% et 535 voix) et Robert Hue (11,52% et 484 voix). Un résultat qui traduit l'ampleur du vote Front national dans cette zone défavorisée bien que l'on constate une perte de près de 200 voix par rapport aux élections régionales, la liste FN étant conduite par Le Pen. Mais les uns et les autres réagissent différemment. Sur le pas de sa porte, Marc, la soixantaine, attend paisiblement le chaland. Aimable avec tous ceux qui achètent son pain, méfiant avec les enfants qui choisissent les bonbons, c'est un commerçant comme les autres. Lui fait partie des électeurs lepénistes de la présidentielle." Lorsqu'on voit ceux qui touchent des allocations sans travailler, qui roulent avec de grosses voitures, c'est normal que les gens en aient ras-le-bol. Ici, il y a trop de concentration. On a fait trop de social, il faut le bâton. J'ai voté Le Pen parce que je savais qu'il ne passerait pas." Mais il avoue presque à voix basse: " Cela dit, les gitans me font travailler." Robert est loin de partager les thèses du boulanger. Retraité depuis peu des bâtiments et travaux publics, il ne vote plus depuis dix ans, " dégoûté par la situation. Les gouvernements successifs n'ont rien modifié. Les gens se plaignent mais personne ne bouge. C'est ce qui favorise la montée d'un Le Pen ". Robert raconte alors ces années passées sur les chantiers " où il n'y avait pas de racisme et pas de contrôle de l'immigration ce qui arrangeait bien les patrons ". Et pourtant, si Robert s'était déplacé jusqu'au bureau de vote, il aurait choisi Le Pen...
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Entre l'angoisse du lendemain et l'espoir de changement
A l'Ariane, il n'y a pas vraiment eu de campagne électorale lors de l'élection présidentielle. On a plutôt fait dans le tract annonçant l'émission télévisée du candidat. Ce qui a sans doute favorisé l'adhésion à un personnage plus qu'à des idées. On est d'ailleurs frappé en discutant dans le quartier, combien les votes de droite et d'extrême droite ont été avant tout motivés par le vécu quotidien, l'angoisse du lendemain voire l'espoir de changement." J'aimerais que Chirac ferme les frontières.Ça irait sûrement mieux ici " dit une vieille dame. Pascale, la trentaine, fonctionnaire dans les écoles, est sans équivoque." Je vote en fonction de ma vie. Je suis seule avec mon enfant, je n'ai aucune aide. Il est temps que les Français soient prioritaires." Elle ajoute cependant: " Mais on ne peut rien changer ". Ce qui en dit long sur la résignation qui accompagne le vote Le Pen. Travailleur handicapé, Jean-Luc qui a sensiblement le même âge, ne baisse pas les bras et rêve d'une autre société. Il a voté Robert Hue " parce qu'on pourrait faire quelque chose de bien " et qu'il est déçu par les socialistes." On est dans la galère, il faut que ce soit les jeunes qui s'y mettent." Quant à Michel, un ancien des Télécom, il a lui aussi voté communiste mais " pour le problème du chômage pas pour le quartier ". André, de son côté, a glissé un bulletin Jospin pour " faire barrage à la droite ". Le second tour de l'élection présidentielle (Chirac 52,72%; Jospin 47,28%) montre à l'évidence que l'électorat FN est loin d'être homogène. Si un noyau dur a suivi les consignes d'abstention, les autres se sont en revanche répartis sur les deux candidats encore en lice dans une proportion de deux tiers (Chirac), un tiers (Jospin). Le parti de Le Pen n'est pas diabolisé par les électeurs qui peuvent voter FN à une élection nationale et à gauche au niveau local. Pour Myriam, une jeune Beur auxiliaire à la poste qui s'est prononcée pour Jospin " il n'y a pas de honte à voter Le Pen ". L'insécurité reste la motivation première dans l'expression de ces habitants. Mais, derrière ce mot, ne se cache pas seulement la peur de l'agression ou du vol. L'insécurité, c'est une vie déstabilisée, le chômage qui frappe la famille, le manque de reconnaissance sociale, l'angoisse du lendemain pour les enfants. Et cette insécurité-là, résultat d'une politique sociale et économique, déstructure et déstabilise un quartier. L'Ariane en est un exemple concret. |
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1. En 1992, le rapport interne " Wappenhans " a établi que 43% seulement des barrages et travaux d'irrigation financés par la Banque mondiale marchaient vraiment. * Auteur de l'Utopie verte, coll." Pluriel-Intervention ", Hachette, 1992, et le Village-monde et son château, le Temps des Cerises, 1995
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