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La pédagogie contre la violence à l'école Par Jackie Viruega |
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La violence en milieu scolaire représente certainement un des phénomènes les plus inquiétants de notre société.
Voici l'opinion de Jacques Pain, spécialiste de ces questions.
L'école fait symptôme. Près de cent articles sur les problèmes scolaires, dont 30 sur la violence, sont parus récemment. Il y a moins de 10 ans, trois chercheurs s'en occupaient en France. Jusqu'en 1985, c'était un sujet tabou. Dans les années 80, la violence a passé l'enceinte de l'école, et de plus, elle a été médiatisée. L'Education nationale a délimité des " zones sensibles " en 1988 et le ministère a demandé en 1992 aux proviseurs de signaler tous les incidents. Cette violence est le fruit de la crise de la société, du chômage, de la dévalorisation des diplômes et de la déqualification du système éducatif. Dans ces conditions, l'école de masse à la française, qui n'aménage pas de diversification des filières et qui continue à marginaliser les bacs professionnels et l'enseignement technique, génère des problèmes. Presque toutes les violences ont pour théâtre le collège qui rassemble le plus grand nombre de jeunes. Ce n'est pas encore le cas du lycée mais ça peut le devenir. Même les premiers cycles universitaires, quand ils se transforment en lieu de passage et de stationnement, voient émerger des comportements douteux. L'école n'est plus sacrée. Les enquêtes attestent qu'un tiers des 11 millions de 15-25 ans en circuit de formation ou d'assistance connaît des difficultés. Mais l'école ne transforme pas ses méthodes pédagogiques et garde des exigences d'un autre temps. Les jeunes dénommés violents représentent 2% des élèves. C'est peu. Cela suffit à créer la panique. On peut repérer très tôt, à 5 ans, les gamins difficiles qui risquent de déraper. On doit absolument intervenir avant qu'ils atteignent l'âge de 12 ans. Les gamins qui " disjonctent " sont souvent intelligents et on pourrait les "rattraper". Les plus violents, qu'on ne peut pas mettre en classe avec les autres, ont absolument besoin d'un suivi spécifique, individualisé ou en petits groupes. Un tutorat efficace, par exemple une organisation en atelier avec trois élèves et deux enseignants, peut venir à bout de cas désespérés. On peut obtenir des résultats mais avec du temps, des moyens, des pédagogies fines, des enseignants motivés et formés. Les 200 établissements du second degré déclarés sensibles en France bénéficient de crédits supplémentaires et les pédagogies les plus en pointe se trouvent d'ailleurs dans les ZEP. Mais les moyens d'un encadrement réellement différencié manquent. La police a dressé un état de toutes les violences, graves (viols, vandalismes, incendies criminels, tentatives de lynchage...) et moins graves, le racket en particulier. Celui-ci s'est systématisé. Il commence par les brimades des petits par les grands. Souvent les racketteurs s'avèrent d'anciens rackettés. L'école ne défend pas les plus faibles, les plus jeunes, elle ne prévient pas les conflits avant qu'ils dégénèrent. C'est encore une question de moyens. Quand certains enfants arrivent au collège, on sait déjà qu'ils ne seront pas capables de faire le parcours. Ils ne comprennent pas, décrochent, se murent dans le refus scolaire (et ce refus concerne beaucoup plus que 2% des élèves !). Dans certaines classes, plus du tiers de l'effectif ne travaille pas. Une moyenne de retard scolaire de trois ans n'est pas rare. Cela peut signifier des retards de cinq ans. Dans les lycées professionnels et techniques, entre un tiers et la moitié des jeunes sont majeurs. Des accompagnements sont indispensables. Les familles de ces jeunes connaissent les plus grandes difficultés, encore que les parents soient moins démissionnaires qu'on ne le dit. Mais le cumul des échecs, social, familial, scolaire, peut conduire au pire. A la délinquance quand la famille lâche prise. Il ne faut pas oublier le rapport à l'école que les parents eux-mêmes entretiennent. Autrefois, les milieux ouvriers assez politisés inculquaient aux enfants le désir de réussir leurs études, mais cette culture s'est affaiblie avec le chômage et la crise de la société. Le désir d'école devient souvent formel. Bien des parents la revendiquent sans y croire. Certaines tentatives pour renouer le contact en zone difficile entre enseignants et parents d'élèves ont réussi à mobiliser ces derniers. Les réseaux d'échanges d'Evry-Ville-Nouvelle, par exemple, fonctionnent très bien. Un mouvement de ce genre peut " remettre en route " des familles... La désacralisation de l'école a coïncidé aussi avec un glissement de la tolérance vers le laxisme. En marginalisant la loi, notre société a en partie perdu de vue le " minimum éducatif ". Un psychanalyste a créé le néologisme " pourrissons " pour parler de ces mômes qui n'ont pas intégré la loi, qui " ne respectent rien". Il faut savoir que la délinquance commence plus tôt qu'autrefois, chez des enfants de 10 à 12 ans quelquefois. La télévision et un certain photojournalisme montent en épingle la violence. Cet écho amplifié provoque une stimulation et même une compétition entre des bandes de villes différentes. La violence des sériés télévisées s'y rajoute, en déréalisant la vie: le sang n'est plus que de la couleur rouge. Cela n'a aucune importance pour ceux qui savent prendre du recul même si cette violence coïncide avec leur vécu. Mais chez des jeunes incapables de distanciation, il y a un risque réel de " télé-mimétisme ". |
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1. En 1992, le rapport interne " Wappenhans " a établi que 43% seulement des barrages et travaux d'irrigation financés par la Banque mondiale marchaient vraiment. * Auteur de l'Utopie verte, coll." Pluriel-Intervention ", Hachette, 1992, et le Village-monde et son château, le Temps des Cerises, 1995
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