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L'indispensable solidarité Par Philippe Paraire* |
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L'idée neuve du prochain siècle, c'est que l'internationalisme n'est pas dépassé.
L'intérêt du pêcheur de Concarneau rejoint celui du Thaïlandais qui travaille plus de douze heures par jour.
C'est vrai, le monde a changé. On doit accepter cette évidence, qui s'impose: la fin de la guerre froide a bouleversé les cartes. Un camp a vaincu l'autre et demeure seul debout, dans la solitude inquiétante d'une victoire par KO... La question est de savoir si ce succès implique nécessairement l'inanité théorique de ceux qui ont " perdu ". A vrai dire, l'appareil idéologique qui accompagne le triomphalisme des ultra-libéraux paraît si faible qu'on ne peut que rester stupéfait du prestige qui l'entoure; fondée sur des clichés, la pensée dominante s'appuie littéralement sur le vide. Il n'est pas possible d'accepter une mythologie en guise de rationalité. Les concepts sans fondements n'ont jamais longtemps tenu lieu de pensée. L'ordre du jour est donc la mise en alerte des gens sur la faiblesse théorique de l'idéologie du capital global, même si en apparence il semble avoir le vent en poupe. Pour cela il faut dénoncer trois idées reçues sur lesquelles repose la pensée " en vogue " : 1. Le triomphe du libéralisme ouvre une ère nouvelle, celle du " système-monde ", enfin unifié, à la manière d'un village, sur les bases idéales d'une coopération planétaire pour un enrichissement commun. 2. L'aide aux pays pauvres a échoué à cause des Etats socialistes corrompus et incompétents. L'avènement du " marché global " et le recul de l'Etat dans le monde entier annoncent des lendemains qui chantent. 3. La globalisation du capital jette les bases d'une unification générale des pratiques économiques et politiques. L'ajustement structurel est sans doute dur pour les pauvres, mais tout le monde finira par en profiter à la longue. Le concept de " village-monde " ou de " système-monde ", mis à la mode par l'avancée spectaculaire des réseaux multimédias et la transnationalisation grandissante du capital accompagne une idéologie unanimiste récupérée des utopies libertaires des deux dernières décennies. Un usage dévoyé des concepts d'" action locale " et de " droit des individus " transforme les anciennes revendications populaires en leur contraire. Au nom des libertés, on nie l'utilité d'une coordination des comportements et on aboutit à un foisonnement désordonné qui se développe sans contrôle, avec comme moteur non la considération de l'intérêt de tous, mais bien plutôt la réalisation de désirs immédiats, sans tenir compte de leurs effets sociaux, politiques et écologiques. Innocemment, chacun est appelé à se connecter sur l'Internet, à acheter des " privatisées " ou des Sicav monétaires, sans réaliser qu'en faisant cela il fortifie un système qui, s'il devait s'imposer, annulerait en fin de compte le droit à l'emploi, les conquêtes sociales et les libertés publiques. Le " systémisme " ambiant fonctionne donc comme une sorte d'anesthésique de la pensée. Car il se trouve que la superbe métaphore du village-monde fait peu de cas d'un fait historique patent: au-dessus des bourgs du Moyen Age veillait un château agressif et surarmé. Comment pousser la naïveté jusqu'à croire que le village-monde serait une " ville franche ", alors que la règle fut toujours la vassalité et la tutelle ?
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La recolonisation sous couvert de coopération
Il suffit d'observer les effets de la reconquête du monde pauvre par le cheval de Troie libéral que furent et que sont toujours la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et le GATT (devenu depuis 1995 l'Organisation mondiale du commerce) pour comprendre que l'annihilation de l'Etat par les tenants du capital global a pour objectif la mise au pas de tous les travailleurs du monde, y compris ceux des pays riches: depuis 1944, les institutions fondées par les accords de Bretton Woods (Banque mondiale, FMI et GATT) ont organisé la dépendance technologique: une fausse coopération a consolidé la recolonisation par la dette et imposé aux pays pauvres le passage à des technologies chères. Comme drogués par ce poison des prêts, plus de 100 pays qui ont acquis leur indépendance politique, souvent au prix du sang, se voient réintégrés de force dans le circuit néo-colonial, dans une partie où tous les dés sont pipés. A la dépendance technique et financière s'ajoute un chantage à la dette d'autant plus cruel que seuls les pauvres payent la note. On fait comme si la corruption locale était responsable de l'échec de l'aide internationale, alors que toutes les banques occidentales et japonaises profitent directement de la délinquance financière et organisent le transfert des ressources des pays pauvres vers le Nord, avec la complicité des entreprises transnationales. Dans le monde entier, les programmes de développement de la Banque mondiale prévoient le déplacement de millions de personnes pour construire des barrages qui ne fonctionnent même pas (1); à chaque plan de redressement du FMI, les prix du maïs, de la semoule, de l'huile d'olive, des transports et de l'énergie croissent en moyenne de 30% à 50%. Merci pour les pauvres ! Comment s'étonner des progrès de l'intégrisme alors que, dans le secret des conseils d'administration des grandes banques, on planifie la baisse mondiale des salaires et la destruction des acquis sociaux ?
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La réorganisation du monde selon la loi du profit
Depuis 1985, le capital global a utilisé la stratégie agressive des Etats-Unis pour imposer au monde entier le " marché libre ". La philosophie de l'" ajustement structurel ", produite par la Banque mondiale et le FMI, sert depuis cette date de prétexte à la réorganisation du monde selon la loi du profit. L'alignement forcé de toutes les économies - y compris la nôtre - sur les règles du " marché libre " aboutit à la délocalisation, à la casse d'entreprises viables, à la privatisation sauvage et au bradage de la richesse nationale aux intérêts privés. Une des plus graves illusions, fort répandues aujourd'hui, pousse à croire que les lois d'airain du marché global épargneront les travailleurs des pays riches. Enorme erreur ! Au nom de la compétitivité, on délocalise. Pour l'amour de la monnaie, on comprime les dépenses sociales. La guerre sainte contre les déficits publics va faire de la santé, de l'éducation, des transports, un fromage inespéré pour le capital global. Désormais tout le monde est dans la cible. La France sera traitée comme le Zimbabwe. Plus personne n'est à l'abri. L'égoïsme national n'a plus cours. La religion du prix fera sa loi. L'idée neuve du prochain siècle, c'est donc que le pêcheur de Concarneau et celui du Sri-Lanka ont le même ennemi, et que les jeunes filles de Thaïlande qui travaillent douze heures par jour sont les soeurs de lutte des travailleurs de Renault ou d'EDF. A première vue, cela peut sembler incongru à cause des différences, des distances, des inimitiés, de l'incompréhension, mais l'internationalisme n'est en rien dépassé, car l'intérêt des peuples est de construire une analyse sociale et une critique politique communes des nouveaux réseaux d'exploitation qui les enserrent. Jamais sans doute l'appel à la solidarité et la conscience d'une unité des opprimés n'auront été si nécessaires. Le capital promet tout et ne tient rien. C'est sa faiblesse, sachons en tirer parti. L'inacceptable ne doit pas être accepté. |
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1. En 1992, le rapport interne " Wappenhans " a établi que 43% seulement des barrages et travaux d'irrigation financés par la Banque mondiale marchaient vraiment. * Auteur de l'Utopie verte, coll." Pluriel-Intervention ", Hachette, 1992, et le Village-monde et son château, le Temps des Cerises, 1995
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