|
Un Croate contre la guerre Par Raphaël Vahé |
|
Entretien avec Bogdan Dentich |
|
L'Ouest doit aider l'ex-Yougoslavie à mettre fin à la guerre par la négociation.
C'est le voeu d'un Croate qui milite pour une alternative " démocratique et tolérante ".
|
|
La logique de guerre l'a emporté en Croatie.
Avec le risque d'entraver une solution politique ?
|
|
Bogdan Denitch : Bien sûr.
La logique de guerre a créé une atmosphère de " tribalisme militariste " en Croatie qui compromet toutes les possibilités d'un accord, pourtant indispensable, sur la Slovénie orientale et l'avenir de minorités demeurant en Croatie.
Les Américains et les Allemands ont soutenu les Croates, estimant qu'une victoire modérée des forces croates et bosniaques était nécessaire pour forcer les Serbes à négocier.
Mais la guerre et l'expulsion de toute la population serbe ont abouti à une catastrophe humanitaire et politique.
Knin est croate tout autant que Pristina est serbe...
Cette tragédie a commencé quand les Serbes ont insisté sur le fait que Pristina était historiquement le siège de l'Etat médiéval serbe, même si 90% de la population était albanaise.
Knin comptait la même proportion de Serbes.
La réalité ethnique n'était pas vécue de façon dramatique dans un Etat unique, un Etat de tous les citoyens, mais quand l'Etat croate ou serbe se définit d'abord sur le terrain ethnique, toutes les minorités deviennent des citoyens de seconde classe.
C'est à ce moment-là qu'une pression énergique de l'Ouest (Etats-Unis, Union européenne, France, etc) aurait été utile pour défendre le droit de la Croatie à la sécurité, à l'indépendance dans ses frontières historiques, mais d'une Croatie civique, non nationaliste, et qui ne s'engage pas dans une politique de nettoyage ethnique.
Les dirigeants serbes de Krajina et de Bosnie sont coupables au moins d'idiotie politique et de crimes contre l'humanité.
Mais il est très difficile d'engager une action internationale vigoureuse contre le nettoyage ethnique de la population serbe de Croatie, deux semaines après l'exclusion des Musulmans de Srebrenica par des méthodes encore plus brutales que celles utilisées contre les Serbes.
Les Serbes de Krajina, après l'aventure militaire, en mai dernier, en Slavonie occidentale où la Croatie a repris par la force une petite partie de la Krajina, savaient que cette aventure militaire se poursuivrait si des discussions sérieuses ne s'engageaient pas.
Ils ont attendu jusqu'au tout dernier moment.
L'ambassadeur américain Galbraith était furieux car il avait réussi à obtenir un accord avec les dirigeants serbes de Krajina qui avalisait toutes les demandes croates, mais l'offensive militaire croate a tout de même eu lieu, sans compromis.
Victimes de l'agression Serbe en 1991, les Croates ont fermé la porte en 1995 à toutes les discussions possibles avec les Serbes de Croatie.
L'armée croate, bien préparée par des officiers américains et bien armée, chantait des chansons après la victoire.
Cela a eu le même effet sur la population serbe que les chants de l'armée allemande en l'honneur des officiers nazis.
Les Croates ont aussi utilisé le symbole du vieil Etat oustachi.
L'Ouest doit absolument faire savoir au gouvernement croate que, s'il veut entrer un jour dans l'Union européenne, il doit épurer énergiquement l'armée et la vie publique croates de leurs éléments fascistes.
|
|
Que représentent les forces démocratiques en Croatie ?
|
|
B.
D.: D'abord les modérés, nationalistes, libéraux, partisans d'un Etat civique avec une presse libre et un système parlementaire.
Ensuite, les trois partis de gauche et les organisations pacifistes ou de défense des droits de l'Homme et des minorités.
Dans le Parlement croate qui comprend 134 députés, la gauche est régionaliste.
L'opposition démocratique " dure " dispose de quinze ou seize sièges.
Les libéraux d'une quarantaine.
La domination des partis de droite n'est donc pas totale.
|
|
Quel avenir pour la République et le statut des citoyens d'origine non croate (Serbes, Italiens, Hongrois) ?
|
|
B.
D.: Le pouvoir présidentiel, voilà le problème ! Le président contrôle les médias, l'état-major, les forces militaires, la police.
C'est un Etat, non totalitaire, mais franchement autoritaire, de type latino-américain, avec des élections, des partis d'opposition, des journaux et des radios d'opposition mais marginalisés.
La question du " social-patriotisme " est très lourde en Croatie.
Je ne vous cache pas qu'il est très difficile de militer pour une alternative démocratique et tolérante quand la guerre est présentée comme le moyen de défendre les droits historiques de la Croatie.
Selon les derniers sondages, deux tiers de la population croate sont pour la solution militaire, apparue comme un succès énorme malgré les 120 soldats tués et les15 000 blessés.
L'évacuation de la population serbe est vécue comme une tragédie en Croatie.
Mais les Croates pensent aussi qu'après le conflit, les Serbes ne seront plus qu'une minorité, sans danger pour la Croatie, et que la pression contre celle-ci devrait s'alléger.
Il sera alors plus difficile de manipuler la population croate.
Cela étant, les Serbes de Croatie étaient depuis des siècles l'un des deux peuples de la République croate.
C'est le gouvernement de Zagreb qui, les traitant comme une minorité, a permis aux Serbes d'entamer les hostilités contre la Croatie.
La seule solution maintenant pour les Serbes de Croatie est d'obtenir des droits civiques pour eux-mêmes et pour toutes les minorités.
Ils vont devoir revenir à leur rôle historique de gauche...
|
|
Comment revenir à des relations normales entre les différentes républiques de l'ex-Yougoslavie ? Et comment les forces démocratiques internationales peuvent-elles y contribuer ?
|
| B. D.: L'organisation du plus grand nombre possible de conférences, de réunions, de contacts diversifiés, avec des invités de toutes les anciennes républiques de Yougoslavie, serait utile. On doit insister auprès des Croates, des Serbes et des Musulmans sur la nécessité de refuser la " tribalisation ", sur l'utilité de reprendre le dialogue, et aussi refuser la diabolisation des Serbes. Si leurs dirigeants ont commencé les premiers à détruire la Yougoslavie au Kosovo, cinq ans avant le début de la guerre, à présent, tous les groupes ethniques des régions en guerre sont des victimes mais ont en même temps contribué à le devenir. Il y a des nettoyages ethniques des Croates par les Musulmans, des Musulmans par des Croates, le plus grand nettoyage ethnique étant celui pratiqué par les Serbes. Il ne peut pourtant y avoir de culpabilité collective. D'où qu'ils viennent, les gens sont responsables de ce qu'ils font et de rien d'autre. La gauche européenne doit militer plus énergiquement contre la " tribalisation ", extrêmement dangereuse pour les sociétés démocratiques. L'homme, le citoyen doit être le centre des relations, sans intermédiaire ethnique entre lui et l'Etat. Il me paraît urgent de mobiliser les syndicats de l'Europe de l'Ouest, afin de réunir les syndicats croates, musulmans et serbes et de toutes les Républiques de l'ex-Yougoslavie. Il faut refuser toute mise à l'écart. La gauche démocratique de l'Ouest manque aussi à celle de la région bien qu'elle ait maintenu les contacts. Un séminaire a eu lieu à la fin août en Croatie (1) avec des représentants de la gauche démocratique de toutes les républiques de l'ex-Yougoslavie. Enfin, le Parlement européen ne pourrait-il constituer une commission impartiale chargée de mettre à l'index les atrocités, les crimes contre l'humanité de cette tragédie ? Le problème est qu'ici on ne désigne qu'un seul ennemi. C'est une erreur stratégique, parce que si l'on n'agit pas de façon impartiale, on n'aura pas la possibilité de créer des organisations qui militent pour les droits civiques. L'Europe doit dire non à la continuation de la guerre en Slavonie orientale conduite par le gouvernement croate. Elle doit peser pour que la guerre ne se prolonge pas encore un hiver. En Bosnie, en Croatie, les forces locales sont incapables de s'organiser politiquement, de s'accorder sur un compromis. Il faut imposer la paix, ici. Ici, le milieu politique local veut qu'on l'aide à trouver une solution. Il ne peut dire oui que si la Communauté européenne l'aide réellement. |
|
1. Séminaire pour la démocratie et la justice sociale (du 28/8 au 2/9) à Crikvenica (Croatie) à l'initiative de l'Action sociale démocrate de Croatie rassemblant des représentants de la gauche démocratique de toutes les républiques de l'ex-Yougoslavie.Francis Wurtz y fut invité à titre d'observateur. |