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Transitions chinoises Par Dominique Bari |
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La transition économique d'une Chine féodale et agricole est largement engagée.
L'amélioration du niveau de vie s'accompagne cependant de dysfonctionnements, d'inégalités plus grandes, de chômage, d'une corruption élargie.
Le pays doit aussi faire face à la transition politique vers la démocratisation.
Etat des lieux.
Quinze années de réformes économiques ont fait de la Chine une grande puissance industrielle et commerciale. Elle garde cependant les traits d'un Etat du tiers monde à croissance rapide, une sorte de géant qui doit assurer son équilibre. Elle développe une série de paradoxes dans un contexte de transition globale touchant l'économique, le politique, la société et les idées. Nation la plus peuplée de la planète, avec 1 200 millions d'habitants, avec le taux de croissance économique le plus fort du monde, au-delà de 13% en 1993, 11,5% en 1994, la Chine reste l'un des derniers régimes à être dirigé par un parti communiste et à se réclamer d'un " socialisme à la chinoise " lui-même en pleine évolution, tout en s'intégrant à la mondialisation des échanges internationaux, et en négociant son retour au sein du GATT puis de l'OMC.
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Le passage à " l'économie socialiste de marché "
Le 14e congrès du PCC a " officialisé " la transition économique engagée dans les années 80, en adoptant en octobre 1992, le programme de passage à " l'économie socialiste de marché", inscrit depuis dans la Constitution. Il s'agit " de faire du marché un facteur fondamental dans l'utilisation des ressources, sous le macro-contrôle de l'Etat ". Cela implique " un système moderne et rationnel " de distribution des revenus, de sécurité sociale, ainsi qu'une transformation des fonctions gouvernementales en vue de créer un " système de macro-contrôle " fiable. Le concept de socialisme en économie est défini dans ses grandes lignes par l'influence prépondérante du secteur public et le contrôle de l'Etat sur les secteurs stratégiques. Les réformes engagées s'inspirent de la politique prônée au 8e congrès du PCC en 1956, balayée par Mao. Elles mettent l'accent sur la modernisation de l'appareil de production, l'élévation du niveau de vie, encouragent la formation d'un secteur privé, font appel aux technologies et aux investissements étrangers, et laissent une place au jeu du marché. L'originalité de l'expérience chinoise s'affirmait en rupture avec le modèle étatique d'industrialisation et d'organisation économique. Sortant d'un contexte imposant une liaison mécanique entre socialisme et planification centralisée, l'Etat ne contrôlait plus en 1993 que 10% des prix, le plan n'intervenait que pour 12% dans la production industrielle. A la mort de Mao, le pays a pris aussi en compte un contexte régional qui avait vu le développement en deux ou trois décennies du Japon et des " petits dragons ", et s'est inspiré des stratégies d'autoritarisme d'Etat suivies précédemment par ces pays nouvellement industrialisés. La Chine a misé sur l'avantage que représente la multitude et le bas coût de son salariat. Mais elle a tenté de concilier l'essor de ses industries manufacturières à forte main d'oeuvre et orientées vers l'exportation, avec la modernisation de secteurs stratégiques (énergie, sidérurgie, transports, industrie chimique, pétrochimie, nucléaire). Autre aspect nouveau notable: le développement du secteur non étatique comprenant les entreprises coopératives, individuelles et à capitaux mixtes ou étrangers. A la fin de 1994, on comptait 420 000 firmes privées et près de 22 millions d'individuelles, dans leur grosse majorité des sociétés de services, de commerces et d'ateliers, source d'emplois pour plus de 25 millions de personnes (1). Cependant, les entreprises collectives obtiennent, dans un environnement favorable, les résultats les plus spectaculaires (2). Dans une Chine qui se définit comme en " phase de transition " (3), entre l'économie planifiée et l'économie de marché, comment sont répartis les profits du développement ? Dans la décentralisation progressive des prises de décision dans le domaine économique, les autorités provinciales et locales ont renforcé leur position dans les négociations avec le centre sur le partage des ressources. Le budget et l'autorité de l'Etat en ont pâti faute de structures de contrôle financier efficaces et en l'absence d'une transformation du mode de fonctionnement des institutions. En1981, le gouvernement recevait 57% des revenus, contre moins de 40% onze ans plus tard. Le champ de la planification tend à disparaître avant que les instruments nécessaires à la régulation de l'économie marchande soient efficacement mis en place.
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Dérèglements économiques et tensions sociales
Ce dysfonctionnement a entraîné les premiers grands dérèglements économiques - surchauffe, inflation, corruption, affairisme des cadres - et nourri les premières tensions sociales. Des mesures de réajustement sont prises, telles l'établissement d'une liste des investissements étrangers prioritaires susceptibles de contrôler l'afflux de capitaux étrangers (30% du total des investissements). Dans cette mutation, le tissu social change, les rapports sociaux évoluent en liaison avec la diversification rapide de la société, les valeurs ne sont plus les mêmes. Au cours de la décennie passée, une majorité de Chinois sont entrés dans l'ère de la consommation. L'amélioration du niveau de vie est manifeste dans la structure des dépenses de la population: changements des habitudes alimentaires, montée de l'équipement des ménages en biens durables. L'épargne individuelle a atteint, en1995, 1300 milliards de francs (4), que le gouvernement espère drainer en partie vers l'actionnariat d'entreprises. Les succès des réformes ont leurs revers: les inégalités dans la croissance, le chômage - des maux que l'égalitarisme maoïste se targuait d'avoir éliminés, mais dans le partage de la pauvreté - et le retour à un certain esprit clanique. A la grogne des paysans dont l'augmentation des revenus a stagné ou même faibli malgré les interventions du gouvernement pour atténuer les effets du marché, à l'inquiétude des ouvriers redoutant la remise en cause de leur statut dans les entreprises d'Etat ou se rebellant contre les conditions de travail dans les entreprises à capitaux étrangers, s'ajoutent des réticences dans l'appareil du parti. Certains se sentent lésés par les nouvelles orientations, d'autres plongent dans l'affairisme et négligent leurs fonctions. D'autre part, le mécontentement des milieux intellectuels spoliés de liberté d'expression et tenus à l'écart des circuits de l'argent bénéficiant aux petits commerces et entreprises privés, pour être contraints à la discrétion depuis 1989, demeure.
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L'irréversible transformation de la société rurale
La détérioration de l'emploi est l'un des principaux problèmes de la Chine. Le chômage urbain atteint 10 millions de personnes. Dans 200 grandes entreprises d'Etat de neuf villes, on estime qu'environ 10% des employés ne sont plus nécessaires pour assurer une production normale. Ainsi prévoit-on plusieurs millions de licenciements dans les entreprises déficitaires souvent paralysées par des grèves à répétition contre le non-paiement des salaires. Dans les campagnes où vivent près de 80% de la population, l'éclatement dès 1978 du système des communes populaires et la décollectivisation du travail ont permis un retour productif à l'exploitation familiale. Le monde agricole après avoir gagné aux réformes - un revenu moyen quadruplé en dix ans - y voit aujourd'hui de nouvelles sources de disparités avec la ville. Les réformes ont libéré une main d'oeuvre de 180 à 200 millions de paysans, dont la moitié sont employés par les 19 millions d'entreprises rurales créées pour en fixer le maximum à la campagne. Elles fournissent au marché des biens de consommation et aux familles paysannes un revenu substantiel. Reste l'autre moitié qui n'y a pas trouvé place, sorte de " population flottante " qui se rue vers les villes à la recherche d'un emploi temporaire. Ces transferts de main d'oeuvre ne sont pas incompatibles avec l'irréversible transformation de fond de la société rurale que le sinologue Lucien Bianco n'hésite pas à hisser au rang d'" événement parmi les plus importants se passant actuellement sur la planète " (5). Les frustrations peuvent monter d'autant plus vite que la corruption s'est incrustée dans tous les domaines de la société jusqu'au plus haut niveau de l'appareil d'Etat et du parti. Comme l'a confirmé l'" affaire " des malversations économiques mises au jour le printemps dernier à Pékin. Le vice-maire, Wang Baosen, s'est suicidé et le secrétaire du comité du parti de la capitale, Chen Xitong a été limogé.
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Le passage vers un pouvoir qui aura à se fonder sur des lois
L'une des prochaines échéances politiques décisives à laquelle la Chine devra faire face, sera la disparition de Deng Xiaoping. Malgré la succession qu'il a organisée, notamment en plaçant Jiang Zemin à la tête de l'Etat, du parti et de l'armée, Deng laisse un équilibre politique fragile au sein des instances dirigeantes où les rivalités pour le pouvoir s'aiguisent autour des grands défis socio-économiques futurs qui influenceront les orientations politiques. Le rôle du pouvoir central, le rythme de la croissance et de l'ouverture, la portée du transfert de pouvoir au marché au détriment de l'Etat, la restructuration des entreprises publiques, la revalorisation de l'agriculture, mais surtout la lutte contre la corruption et les moyens mis en oeuvre pour s'attaquer aux racines du mal, sont quelques-uns des enjeux sur lesquels s'articulent les débats et les combats politiques. L'extension de la corruption renvoie directement aux failles mêmes du système basé sur la puissance et l'arbitraire d'un parti qui, jusqu'à présent a échappé à tout contrôle des institutions législatives déficientes. Les rapports entre les autorités et la population s'en trouvent fortement altérés, la légitimité du régime affaiblie. La disparition de Deng ouvrira une période de transition politique, marquée par le passage d'une autorité dominée par un dirigeant historique à un pouvoir qui aura à se fonder sur des lois pour s'intégrer au processus de modernisation. Ce processus est déjà engagé, soutenu par le président de l'Assemblée nationale populaire (ANP), Qiao Shi." La modernisation doit passer par la création d'un Etat de droit dans lequel les institutions législatives à tous les niveaux doivent faire autorité partout et sur tous ", indique-t-il." Les organisations et tous les membres du PCC doivent avoir à l'esprit que le Parti doit mener ses activités dans le cadre de la Constitution et des lois. Aucune organisation ou individu ne peut jouir du privilège d'être au-dessus des lois " (6). Ce qui renvoie aux fondements mêmes du régime dans ses relations entre le parti et l'Etat. Cette évolution, si elle prend corps, pourrait enfin ouvrir la voie des réformes politiques qui devaient accompagner celles de l'économie, selon les congrès du PCC, sans être jusqu'ici mises en oeuvre. |
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1. Bureau national de l'administration de l'industrie et du commerce.Juillet 1995. 2. Le secteur collectif assurait en 1992 près de 40% de la production industrielle totale contre 48% au secteur public et 13,8% au privé.Annuaire statistique de Chine, 1993. 3. Beijing Information no30, juillet 1995, interview de Li Peilin de l'Institut des études de sociologie, de l'Académie des sciences sociales de Chine. 4. Economic Daily, 15 juillet 1995 5. Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).Intervention au colloque du 2 juin 1995, à l'EHESS. 6. Qiao Shi, 15 septembre 1994, discours du 40e anniversaire de la création de l'Assemblée nationale populaire.
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