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Le Japon a toujours mal à son histoire Par Jean Dorval |
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Jusqu'au sommet de l'Etat, malgré des excuses présentées à la presse, le Japon officiel refuse toujours de reconnaître ses responsabilités dans la Seconde Guerre mondiale.
Le 50e anniversaire de la Seconde Guerre mondiale a été marqué par les " excuses " présentées par le Premier ministre japonais, Tomiichi Murayama pour " la domination coloniale et l'agression " de son pays en Asie durant cette guerre. Excuses à usage international, exprimées devant la presse. Mais, lors de la cérémonie officielle, en présence de l'empereur Akihito et de 7 000 anciens combattants, M. Murayama a seulement évoqué ses " sentiments de deuil et de profonds regrets". Le matin même, neuf ministres du PLD, parti conservateur dominant au gouvernement, se sont recueillis devant un sanctuaire où reposent des " héros " japonais parmi lesquels des criminels de guerre condamnés à mort dans les procès de Tokyo. Cette cérémonie suscite chaque année la colère des pays voisins. On le voit, il y a loin de la coupe aux lèvres pour ce qui est de la reconnaissance par le Japon de son rôle dans le déclenchement de la guerre et dans les atrocités commises par son armée. D'ailleurs, la presse japonaise a souligné l'isolement du premier ministre. De même, la résolution adoptée par l'Assemblée nationale, le 6 juin, très ambiguë, n'exprime que de " profonds regrets", et en " considérant les diverses formes de domination coloniale et d'actes d'agression dans l'histoire du monde moderne et reconnaissant que le Japon a pris part à de tels actes..." En clair, la guerre elle-même était juste, les crimes de guerre seuls sont des erreurs. C'est la négation de la responsabilité du Japon dans le déclenchement des hostilités. Votée par une minorité de députés, cette résolution souligne la division des dirigeants du pays. Soixante-dix parlementaires du PLD ainsi que le parti d'opposition néo-conservateur Shinshinto n'ont pas pris part au vote.
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Le mouvement révisionniste
Il faut voir là l'influence de mouvements révisionnistes comme l'Association des familles de victimes de la guerre, Nihon Izokukai, que préside Ruytaro Hashimoto, le no2 du PLD, relayée par un groupe de députés dont l'ambition ouverte est de légitimer la guerre. Ce cinquantième anniversaire aura révélé la force de ce mouvement. On savait qu'il hantait les cercles dirigeants et la haute administration. Régulièrement, un officiel se " sacrifie ", démissionnant après une déclaration révisionniste (1). On savait aussi qu'il avait des relais dans des groupuscules d'extrême droite liés à la maffia, et que ceux-ci " châtiaient " les hommes politiques ou les journalistes qui critiqueraient trop ouvertement l'armée et l'Empereur. L'assise locale et le caractère public de ce mouvement émergent aujourd'hui. Depuis décembre, dans plusieurs dizaines de départements, les conseils généraux votent des résolutions en l'honneur des soldats morts pendant la guerre " pour les remercier d'avoir donné leur vie pour la paix " (2). Une bien curieuse vision des objectifs poursuivis par l'armée impériale, qui ressemble fort à la propagande de l'époque. On comprend très bien pourquoi une grande partie de la classe dirigeante du pays verse dans ces eaux troubles. Au lendemain de la guerre, les Américains, soucieux d'éviter une guérilla durant l'occupation et souhaitant - surtout après la révolution en Chine en 1949 - se doter d'alliés sérieux dans la région, limitèrent au minimum la chasse aux criminels de guerre, épargnant surtout l'Empereur. Ce regain s'inscrit dans un mouvement plus large auquel il est lié: l'" asiatisme ". Très relayé dans des pays comme Singapour et la Malaisie, ce traditionalisme exalte les " valeurs asiatiques ": obéissance, discipline, respect de l'autorité, primauté du collectif sur l'individu...contre ce colonialisme occidental. En retour, le révisionnisme nourrit toutes les peurs et tous les clichés antijaponais en Europe et aux Etats-Unis. Images d'un peuple cruel, à l'instar des barbaries commises dans les camps de prisonniers ou dans les pays occupés, images nées du racisme des premiers missionnaires jésuites. A cette version toujours rajeunie du " péril jaune " s'ajoutent les commentaires sur " l'absence de culpabilité du Japon ", voire son " esprit de revanche ". Ils servent de justification au refus persistant du gouvernement américain de reconsidérer la légitimité du bombardement de Hiroshima à sa volonté de réécrire à son tour l'Histoire... Si le révisionnisme prend de l'ampleur, cela ne doit pas masquer l'attitude générale des Japonais, marquée contradictoirement par un pacifisme viscéral et par l'ignorance des faits historiques, imputable tant à la partialité relative des manuels scolaires qu'à l'absence totale de débat autour de cette question dans la société japonaise. En général, on discute peu en public de sujets susceptibles de diviser, mais, s'agissant de la guerre et des responsabilités de l'Empereur, c'est un véritable tabou. A la très notable exception, et d'autant plus héroïque que marginale, que fut la résistance des militants du Parti communiste japonais qui passèrent dix-huit ans en prison, c'est toute la société qui s'est trouvée embarquée dans l'aventure militaire. Des soldats eux mêmes sont enfermés dans le silence, la forme que prend bien souvent la honte dans la culture nippone. Ajoutons que les députés du PCJ ont voté contre ce texte. Reste que, loin d'être le peuple de revanchards souvent décrit, l'immense majorité des Japonais n'a peut-être pas une idée précise des raisons qui ont conduit à la guerre mais en a tiré la leçon que toute guerre est mauvaise et doit être interdite. C'est le sens de l'attachement profond à la Constitution et à son article 9 selon lequel le peuple japonais s'engage à ne pas résoudre les conflits internationaux par la guerre et en conséquence renonce souverainement à avoir une armée.
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Le pacifisme, un principe inscrit dans la Constitution
Cette constitution unique au monde fait du pacifisme un des principes essentiels de l'identité nationale. Sans doute, cette Constitution a-t-elle été imposée en 1946 par l'armée d'occupation américaine, reste qu'elle est devenue cependant très populaire et c'est bien là toute la question: certains milieux dirigeants souhaitent la réviser pour autoriser l'envoi de soldats dans le cadre des " missions humanitaires de l'ONU " et pour donner un cadre juridique aux Forces d'autodéfense, véritable armée dont l'illégalité est criante. Ce projet s'inscrit dans une politique de redéploiement du Japon à l'étranger, en lien avec la demande officielle d'un siège au Conseil de sécurité de l'ONU et d'une redéfinition du rôle de l'archipel dans la région Asie-Pacifique où certains se verraient bien jouer à celui de gendarme. Si les Japonais se sont accommodés de l'existence de fait des FAD, ils sont cependant très hostiles à une révision de la Constitution. C'est l'enjeu politique majeur qui sous-tend le conflit entre différentes lectures de la guerre: le révisionnisme historique a partie liée avec le révisionnisme constitutionnel. Il est donc d'autant plus regrettable que le Japon n'ait pas produit les excuses véritables que tout le monde attend. |
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1. Ainsi, entre autres, en 1994, le directeur général de l'Agence pour la défense, Shigeto Nagano, et le directeur de l'Agence pour l'environnement, Shin Sakiraï, démissionnent après avoir justifié la guerre et nié les massacres de Nanking. 2. Adoptée le 15 décembre 1994 dans le département de Gifu.
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