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La bombe, de Hiroshima à Mururoa Par Daniel Cirera |
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Au delà des essais nucléaires ou de leur simulation, c'est l'arme nucléaire comme moyen de domination de quelques puissances qui est en jeu.
Le débat s'intensifie aujourd'hui sur la légitimité de " l'arme du diable ".
" Fallait-il Hiroshima ? " La question fait l'objet d'une étude de Foreign Policy, revue américaine de politique internationale (1). Cinquante ans après, la controverse n'est pas close sur les véritables raisons du bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki les 6 et 9 août 1945 par les Etats-Unis. Ce qui est vu depuis comme une effroyable tragédie devrait être considéré comme un crime contre l'humanité si cela n'avait été justifié par la capitulation du Japon, donc par la fin des combats de la deuxième guerre mondiale. Selon l'historiographie officielle - aux Etats-Unis et en Europe - il s'agissait de préserver des dizaines de milliers de vies humaines menacées par la poursuite des combats et un éventuel débarquement. Cependant, d'après les archives déclassées et les témoignages, les raisons réelles de l'emploi de l'arme atomique ont été tout autres. L'auteur de l'article cité conforte l'explication avancée depuis: " mettre fin à la guerre avec le Japon avant que l'Union soviétique n'y participe a joué un rôle dans les intentions de ceux qui ont été responsables de l'usage de la bombe atomique." L'objectif n'est pas la paix et la capitulation sans conditions du Japon. Les autorités nippones y sont disposées avec pour seule condition le maintien de l'Empereur. Ce qui sera accordé. La décision de Truman est le premier acte annonciateur de la guerre froide, la démonstration, face au monte entier et tout particulièrement face à l'URSS, de la suprématie des Etats-Unis. Gar Alberovitz commente ainsi: " Poser des questions sur Hiroshima, c'est émettre des doutes, selon certains, sur l'intégrité morale du pays (les Etats-Unis NDLR) et ses dirigeants. C'est aussi poser les questions les plus profondes sur la légitimité des armes nucléaires en général. Le refus permanent de l' Amérique d'affronter les questions fondamentales sur Hiroshima peut bien être à la racine de l'assentiment tranquille qui a caractérisé tant d'autres dangereux développements dans l'ère qui a commencé en 1945."
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L'arme nucléaire, de la dissuasion à la domination
Nous voici, cinquante ans après, avec de semblables questions dans un débat relancé par la négociation sur le traité de non-prolifération nucléaire (TNP) au printemps 1995 et la décision de Jacques Chirac de reprendre les essais dans le Pacifique, rompant le moratoire en vigueur depuis avril 1992. La principale raison invoquée réside dans la mise au point des techniques de simulation avant la signature d'un traité d'interdiction totale des essais après mai 1996. La présentation centre le débat sur les conséquences écologiques des essais, posant comme un fait acquis la question de l'entretien et de la modernisation, de la qualification de nouvelles têtes nucléaires en laboratoire. C'était, rappelons-le, la position de François Mitterrand qui la justifiait ainsi, le 5 mai 1994: " Il s'agit maintenant de développer et d'obtenir une simulation complète qui permettra la mise au point des armes dont nous aurons besoin à l'horizon 2010, sans nouveaux essais nucléaires." Il s'agit donc de tenir compte de la pression populaire en faveur de l'interdiction des essais, tout en poursuivant la veille et l'escalade technologique. Dix milliards de francs sont inscrits dans la loi de programmation militaire 1995-2000 pour la simulation. La coût du laser megajoule de Bordeaux est évalué à six milliards. Au-delà des essais dans les lagons de Mururoa ou Fangataufa et de la mise au point de la simulation, l'enjeu est la pérennisation de l'arme nucléaire et sa modernisation, avec, en relation avec la signature du TNP en mai dernier, le maintien du monopole des puissances nucléaires. Cela, dans des conditions absolument nouvelles par rapport aux décennies passées. Depuis son origine, la bombe atomique est associée à l'affrontement Est-Ouest. On comprend que la disparition de l'Union soviétique ait désamorcé dans l'opinion certaines idées qui avaient nourri le mouvement antinucléaire. Pourtant, l'âpreté de la confrontation entre les principales puissances nucléaires, arc-boutées sur leur monopole, et les autres pays, lors de la conférence de renouvellement du TNP, ont fait mieux apparaître cette arme comme un instrument exceptionnel de domination, dans un monde où la menace militaire est relégitimée comme moyen de préserver, voire de " rétablir " la paix (2). La décision française n'est donc pas une erreur, mais un choix délibéré affirmant au début du nouveau septennat, le primat de la force dans les relations internationales, et flattant les tendances sécuritaires d'une opinion inquiète. C'est une conception de la sécurité fondée sur la supériorité militaire, incluant l'arme nucléaire: " La conclusion que l'on peut tirer quant au rôle de la dissuasion nucléaire est que celle-ci est de plus en plus nécessaire. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire où les peuples nombreux et misérables n'aient fini par agresser et par vaincre des peuples riches et nombreux ", explique froidement un membre de la commission de la Défense nationale. La modernisation de l'armement nucléaire s'inscrit en outre dans une adaptation de l'outil militaire marquée par la professionnalisation et par l'intégration européenne." L'Europe a besoin de se défendre ", indique Jacques Chirac à Helmut Kohl pour justifier la reprise des essais. L'idée avait été prudemment avancée par François Mitterrand en janvier 1992, puis par Jacques Delors. Alain Juppé, alors ministre des Affaires étrangères, évoquait, en janvier 1995, " au minimum une dissuasion concertée avec nos principaux partenaires " dans la logique de la monnaie unique et de la politique commune. Un rapport présenté devant l'UEO (mai 1994) évoque carrément la " dissuasion européenne ". Jean-Marie Colombani s'en inquiète (le Monde 15 juin 1995): " Comment, avec quels moyens, avec qui, doter l'Europe d'une défense dont la perspective ne peut être que nucléaire ? Quel rôle doit y jouer notre force de dissuasion ? M. Chirac est désormais chargé de répondre à ces questions. Or il vient de prendre une décision qui est de nature à diviser l'Europe, et notamment à mécontenter ceux qui la rejoignent (...) " C'est précisément cette logique qui a été mise en cause par la Conférence de renouvellement du TNP en mai dernier.
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Les aléas d'une décision " irrévocable "
Un réel embarras apparaît dans l'argument " enrayer la prolifération", avancé pour justifier la reprise des expériences. Pressentant la force des réactions, Jacques Chirac a présenté sa décision comme " irrévocable ". Le mouvement de protestation peut encore gagner en puissance, en France et sur le plan international. La question est bien de rendre le coût politique de cette décision si élevé qu'elle devienne intenable. Un point a d'ores et déjà été marqué: la question du désarmement nucléaire redevient un enjeu du débat politique. A travers la protestation contre la décision de Jacques Chirac, peut grandir encore un débat sur la légitimité de l'arme nucléaire, et sur la sécurité de la France et la place de notre pays en Europe et dans le monde. Quand est engagé le débat dans l'opinion, et entre forces politiques, sur des proposition pour une politique nouvelle, reconstruire des repères progressistes sur les questions de la paix, de la sécurité constitue un enjeu majeur. A cet égard, le bilan critique des années écoulées - du discours au Bundestag de janvier 1983 sur les euromissiles jusqu'à la guerre du Golfe, en passant par les lois de programmation militaire - est loin d'être clos. En revanche, la décision du moratoire sur les essais en mai 1992 indique ce que peut être une politique progressiste en matière de sécurité internationale.
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L'inefficacité des armes face aux poussées bellicistes
Elle met en cause la place respective de la force et celle de la politique, dans les relations internationales. Le discours justifiant la guerre du Golfe, puis l'intervention en Somalie, les poussées bellicistes face au drame de l'ex-Yougoslavie, heurtent heureusement une approche plus raisonnée, politique, de la solution des conflits, même si elle apparaît a priori comme moins efficace et immédiate. Le discours de l'emploi de la force appuyé sur une vision courte, alimentée par le sentiment d'impuissance face à la barbarie nationaliste (3), ou l'horreur de milliers d'êtres humains affamés, se heurte à la complexité de la réalité, à l'incapacité fondamentale de trouver dans les armes aujourd'hui la solution aux risques et aux problèmes auxquels nous sommes confrontés. Avec l'opposition aux essais, le mouvement pour le désarmement nucléaire reprend vigueur, trouve des racines nouvelles, en s'appuyant sur la commémoration d'Hiroshima, sur le 50e anniversaire de l'ONU, sur les suites du TNP dans le monde, et en s'enrichissant des luttes qui opposent au coût de la militarisation les priorités sociales. A l'évidence, Jacques Chirac a sous-estimé l'ampleur des réactions à sa décision, à l'étranger mais aussi en France où près de deux tiers des Français la réprouvent. La force des prises de position comme la multitude des initiatives - même en période de vacances - témoignent d'une grande capacité de résistance de l'opinion française que nul ne pourra ignorer. Le bombardement d'Hiroshima était-il nécessaire ? L'arme atomique est-elle garante de la paix et de la sécurité, ou au contraire une source permanente d'insécurité, de déséquilibres en s'opposant à des relations équitables entre Etats ? Au lendemain du débat sur le TNP, d'autres perspectives sont ouvertes qui inquiètent la commission Défense de l'Assemblée: " L'avenir de la dissuasion nucléaire exige qu'un grand effort de pédagogie soit engagé car nous allons entrer dans une période où, de bonne foi ou de mauvaise foi, un grand nombre de Français, même des responsables importants, vont se poser la question dans un monde qui peut être un monde dénucléarisé demain: faut-il que la France continue cet effort ? Faut-il qu'elle continue à ce doter de ces " armes du diable " ? " Le débat est devenu public avec le choc de la décision de Jacques Chirac et son retentissement international. Comme les autres puissances nucléaires, la France n'échappera pas à une question aussi essentielle que celle de l'avenir et de la légitimité de cette " arme du diable " |
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1. Gar Alberovitz, " Hiroshima: Historians reassess ", Foreign Policy, été 1995. 2. Significative est la création par l'OTAN d'une commission coprésidée par la France et les Etats-Unis, chargée de définir des mesures de " contre-prolifération " n'excluant pas l'usage de la force " de façon préventive ". 3. On notera la violence avec laquelle Jacques Julliard dans le Nouvel Observateur (20 juillet 1995) dénonce les " intellos pacifistes, officiers luthériens et sociaux-démocrates ramollis " en affirmant que " ce qui menace la civilisation, ce n'est pas la jactance belliciste, c'est la bêlance pacifiste.Ce qui menace la paix de l'Europe et du monde, ce ne sont pas les va-t-en guerre, ce sont les part-en-couilles ".
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