Regards Septembre 1995 - Les Idées

Terres inconnues

Par Arnaud Spire


Les auteurs du Manifeste de 1848 appelaient communisme " le mouvement réel qui abolit l'état actuel ". Fin des années 80, le PCF donne sa transposition originale de la définition. Approche dialectique.

Au chanteur Bernard Lavilliers qui lui demandait sa définition du communisme, Robert Hue, alors candidat à l'élection présidentielle, répondit qu'il entendait ce mot parmi les plus beaux de la langue française: " communion ", " communauté ", touchent au plus profond l'être humain et sa libération et sonnent comme une révolte devant la vie sociale actuelle: le chômage, la misère, la violence, les individus atomisés, rivaux, le tissu social déchiré qui se délite...

C'est sur ce thème que le philosophe Jean-Paul Dollé, l'un des initiateurs, avec Roland Castro, de la rencontre du Lutétia (rencontre sur le thème de la ville organisée par le PCF pendant la campagne de Robert Hue pour la campagne présidentielle, NDLR), évoqua un communisme " de retour ", un peu comme Freud parle de retour du refoulé: " Le commun n'est pas le plus petit commun dénominateur, ce n'est pas une propriété commune. Cela désigne le fait qu'il y a désir de mettre en commun ce qui différencie chacun d'entre nous ".

Il est vrai que, pendant longtemps, le mot et l'idée ont été occultés par la caricature uniforme qu'en ont donnée les partis et les pays s'inspirant du modèle soviétique. Pourtant, l'idéal du communisme n'est pas né en 1917 en URSS. Il vient de bien plus loin. Il relève d'une espérance millénaire jaillie au coeur du combat de ceux qu'on humilie et qu'on offense, qu'on réprime et qu'on opprime. Ce mouvement ne s'est jamais réduit à ses origines et son contenu s'enracine dans des patrimoines culturels différents. En France, c'est Jacquou le Croquant, les habitants des bourgs faisant " commune " contre les seigneurs, le drapeau rouge de la Commune de 1792, Gracchus Babeuf et sa Conspiration des Egaux, les mots français du parolier Eugène Pottier, l'espoir nourri par ceux qui, en mars 1871, montaient à l'assaut du Ciel à Paris, Lyon et Marseille...

En réalité, le communisme n'est, selon Marx lui-même dans l'Idéologie allemande, " ni un état de choses qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler ". Difficile, donc, d'en décréter le contenu a priori. Les auteurs du Manifeste du Parti communiste de 1848 appelaient " communisme " " le mouvement réel qui abolit l'état actuel " (1). La réappropriation par le Parti communiste français de cette définition, extrêmement large, a permis de renouer avec l'esprit du communisme - et non de s'en tenir à sa lettre - à la fin des années quatre-vingt. Georges Marchais, alors secrétaire général du PCF, l'avait fait vivre dans Démocratie (2). Il était déjà évident que cette conception du communisme comme MOUVEMENT et non comme ETAT ne pouvait servir de référence en dehors de l'analyse de l'état de choses existant et de ce qui, dans l'ensemble de la société, est porteur de son abolition. Mouvement vers plus de liberté, de solidarité, d'égalité, de dignité, et de bonheur, et non état ou idéal de société imposé de l'extérieur ! Dès lors, l'abandon de la notion de parti-guide présentant sa vérité comme La Vérité et se comportant en détenteur et propriétaire d'une science du mouvement de la société, était inscrit en filigrane dans l'évolution du PCF.

Dans le même temps reculait l'illusion de la nécessité d'un collectivisme communiste." Avec le communisme, écrit Marx dans les Théories sur la plus-value, le développement de l'espèce homme se faisait jusque-là aux dépens de la majorité des hommes individuels et de classes entières d'hommes, finit par surmonter cet antagonisme et par coïncider avec le développement de l'individu particulier " (3). Beaucoup de communistes français ont pris conscience à cette époque que " le communisme est aussi bien une forme historique supérieure de l'individualité que de la socialité " (4). Du coup, la nouvelle société ne saurait sortir des flancs de l'ancienne sans se transformer radicalement. Demander à chacun selon ses capacités pour offrir à chacun selon ses besoins est une finalité qui implique que soient développés, en constante coopération, l'humain dans l'homme et dans ses objets de consommation. On comprend ici pourquoi le moteur de ce mouvement ne peut être que le peuple lui-même, dans sa pluralité. Le PCF a réappris dans les années quatre-vingt à lire dans sa vérité cette phrase du Manifeste de 1848: " A la place de l'ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous " (5). Association, libre développement, et non vie en société et croissance forcée. Pendant soixante-dix ans, partisans et adversaires du capitalisme ont lu l'inverse, c'est-à-dire que le libre développement de tous était la condition du libre développement de chacun. L'individu sacrifié à la collectivité, telle est apparue pendant toute cette époque ce que l'on croyait être la nature même du communisme. On ne comprend aujourd'hui que rétrospectivement combien le comportement qui consistait à représenter le " socialisme existant " par une couleur rouge homogène sur une planisphère, était contraire au développement diversifié du communisme dans le monde.

 
Renaissance de l'esprit du communisme

C'est au carrefour du communisme comme mouvement historique incessant et de la nécessité plurielle du développement des individus que naît ce que plusieurs interlocuteurs de Robert Hue ont appelé " le nouveau communis-me ". Il s'agit davantage d'une renaissance de l'esprit du communisme que d'une novation surgie d'on ne sait quel compromis. De ce communisme-là, les partis communistes ne sont, de toute évidence, pas les propriétaires. Cela ne signifie pas pour autant que l'aspiration puisse se transformer en volonté politique sans organisation. Mais entre ce que l'on pourrait nommer le mouvement objectif et pluriel du communisme dans la société et son organisation subjective en parti, il y a forcément des " terres inconnues " à explorer, un immense espace que le parti communiste ne peut, sous peine de revenir à l'homogénéisation caricaturale du passé, espérer combler en totalité. D'où cette patience qui requiert que l'on cesse d'étiqueter la diversité objective du communisme en tant que mouvement et, qu'au lieu de le considérer comme un obstacle, les communistes en fassent une source constante d'enrichissement de leur propre pensée.

A ces quelques réflexions, il faudrait encore en ajouter bien d'autres. De quel projet se doter pour que l'Etat assure lui-même son propre dépérissement ? Comment revivifier, sans jamais les figer, la démocratie, l'autogestion, la désaliénation, la réconciliation permanente de l'homme avec lui-même ? Comment agir de telle sorte que chaque individu de-vienne, au choix, selon l'expression de Lénine, un centre d'initiative et de responsabilité ou, selon l'expression de Paul Ricoeur, un penseur de soi-même comme sujet et de l'autre comme personne, c'est-à-dire " soi-même comme un autre " ?

Reste à débattre de l'immense question du développement de la lutte de classes, au point qu'elle devienne le moteur de sa propre disparition. Il convient de rompre avec l'idée que la haine de classe est le meilleur point de départ de cette évolution. Elle n'est, à ce stade, qu'une sorte de jalousie fondée sur une aspiration confuse à la grisaille égalitariste. Substituer à la haine de classe un amour rationnel d'autrui, voilà l'une des lignes d'avenir du dépassement de la société capitaliste et du règne sans partage de la marchandise...

Dès à présent, il serait inexact d'affirmer que, tout s'achetant et se vendant, tout peut être source de bénéfices. Le soleil ou la mer appartiennent à tout le monde. A condition de pouvoir y accéder. Jean-Louis Sagot-Duvauroux propose, dans un ouvrage récent, d'étendre le champ de la gratuité (6). Pourquoi, écrit-il, n'assurerait-on pas à tous les citoyens un service minimal gratuit de courant électrique ? Pourquoi les transports en commun resteraient-ils payants ? S'éclairer, se déplacer sont des droits au même titre que l'appropriation par chaque individualité de la part maximale de patrimoine de l'humanité ou l'assurance pour chacun de la prévention de la maladie et du maintien de sa santé. S'éduquer, se soigner sont en principe des services publics gratuits. L'auteur, militant associatif, n'a rien d'un utopiste. Il a simplement compris que le communisme n'a aucun projet tout fait à proposer, et que sa réalisation ne peut naître que de la poursuite du développement de ce qui se fait de meilleur dans telle ou telle société moderne.

Comme le déclarait Robert Hue dans le No 1 de Regards: " Il s'agit de dépasser le capitalisme. On le sait, cela ne se décrète pas. Ce n'est jamais le chant du coq qui fait se lever le jour " (7).

 


1. Marx-Engels, Idéologie allemande, Editions sociales, 1968, p.64.

2. Georges Marchais, Démocratie, Editions sociales, pp.112-113.

3. Marx-Engels, Théories sur la plus-value, tome 2, Editions sociales, pp.125-126.

4. Lucien Sève, Communisme, quel second souffle ?, Messidor/Editions sociales, p.52.

5. Marx-Engels, Manifeste du Parti communiste, éd.bilingue, " Classiques du marxisme ".Editions sociales, 1972, p.89.

6. Jean-Louis Sagot-Duvauroux, Pour la gratuité, Editions Desclée de Brouwer.

7. Robert Hue, " Tels que nous sommes vraiment ", Regards No 1, avril 1995, p.5.

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