Regards Septembre 1995 - Les Idées

Partages, intercréativité et efficacité

Par Paul Boccara


Avec la révolution informationnelle, monte l'exigence de partage généralisé de dépenses, d'informations et de pouvoirs. Elle rend indispensables de nouveaux critères d'efficacité sociale et de constructions politiques autogestionnaires. Le champ reste ouvert à la réflexion.

On veut enterrer, encore une fois, l'espérance communiste dans le monde, après l'effondrement des régimes étatistes des pays de l'Est se réclamant du socialisme et du communisme. On veut aussi enterrer le communisme, en France et en Europe, après l'échec de l'expérience du programme commun et des projets de transformation d'autres partis communistes européens, allant jusqu'à l'abandon du titre " communiste " pour certains.

Marx, à propos des défaites de 1848, affirmait déjà: " Dans ces défaites, ce ne fut pas la révolution qui succomba. Ce furent les traditionnels appendices pré-révolutionnaires, résultats des rapports sociaux...pas encore aiguisés...personnes, illusions, idées, projets dont le parti révolutionnaire n'était pas dégagé...et dont il ne pouvait être affranchi par la victoire...mais seulement par une suite de défaites ".

Cependant, cette fois, les défaites et les effondrements seraient d'une bien plus grande portée. En effet, tout d'abord, ces expériences prétendaient se référer à une critique théorique de la société aussi élaborée que celle de Marx. Elles ont mis en mouvement des millions d'êtres humains, à l'échelle du monde entier. Elles ont été à l'origine de constructions sociales réelles qui ont duré des décennies.

Mais ce sont donc aussi des leçons beaucoup plus formidables qui auraient été données: qu'il s'agisse des conceptions erronées et régressives, amputant celles de Marx, alors qu'il faudrait aller bien plus loin que lui; ou qu'il s'agisse des situations immatures par rapport aux projets de transformation, pour ne pas parler des conditions d'arriération de la construction soviétique (avec notamment la révolution industrielle seulement commencée, là-bas, au départ). Mais aussi, on assiste à la crise systémique actuelle extrêmement profonde du capitalisme, à l'échelle mondiale. D'où le renforcement possible de la conscience du fait que la société capitaliste est toujours caractérisée par des aliénations et des maux sociaux extrêmement graves, dont toutes les conquêtes sociales, de l'intérieur, n'ont pu la prémunir, à l'opposé des illusions social-démocrates.

Et c'est encore, avec la révolution informationnelle, dont les débuts caractérisent cette crise systémique si profonde, la conjonction possible: de la maturation objective de la société capitaliste, pour des débuts de dépassement, des maux sociaux (chômage massif et guerre économique) intolérables et des leçons des échecs des expériences, bolcheviques ou social-démocrates. Cette conjonction permettrait des dépassements théoriques et pratiques effectifs sans précédent. Ces dépassements interviendraient à travers des constructions sociales " mixtes " mais introduisant des éléments radicalement nouveaux: mixités " marché/partage " et " délégation/interventions ". Toutefois, il faudrait s'affranchir " des illusions, idées, projets " dépassés, pour ces constructions novatrices.

 
Critique du " marxisme " et critique des expériences récentes

Avant de considérer positivement les exigences et potentialités nouvelles de notre société actuelle en crise, il conviendrait de revenir sur les leçons des idées et des expériences du passé, notamment pour nous débarrasser des conceptions négatives qui continuent à nous entraver et à nous isoler, en étant ressassés même avec les meilleures intentions. Donnons ici seulement quelques indications.

Déjà Marx s'était, au départ, donné pour tâche de critiquer les deux types de conceptions communistes (qui ne cessent pas de nous " coller " encore aujourd'hui, à mon opinion): le communisme philosophique " spéculatif ", ou " moraliste " ou de " l'idéalisme "; le communisme qu'il appelait " grossier ", dédaignant la nécessité de l'appropriation de la culture par tous, fixé sur l'abolition de la propriété matérielle de façon négative ou sur la superstition de l'Etat.

Pour dépasser ces deux types de conceptions apparemment opposées mais complémentaires, Marx s'était tout particulièrement enfoncé dans la critique de l'économie politique.

Mais la critique de l'économie l'a finalement conduit à considérer, dans le Capital, le rôle décisif, au-delà de la propriété des moyens de production, si importante soit-elle, de deux éléments interdépendants. Premièrement la régulation du système économique et les régulateurs, comme le taux de profit ou la rentabilité des capitaux dans le capitalisme; deuxièmement le type technologique de progression de la productivité: par exemple, dans le capitalisme, économiser sur le travail des hommes en augmentant les dépenses en machines-outils (caractéristique de la révolution industrielle). Mais aussi, le changement de régulation et de régulateurs, allant au-delà des régulateurs objectifs du capitalisme, nécessiterait désormais une intervention " consciente " des " travailleurs associés ". Un bouleversement technologique - allant au-delà du développement maximal des moyens matériels dans le cadre de l'exploitation capitaliste - permettrait d'économiser sur l'accumulation des moyens matériels pour développer les capacités humaines de tous.

Donc, en liaison avec la révolution de l'économie la plus avancée, les pouvoirs politiques et culturels, partagés entre tous les travailleurs et citoyens associés, deviendraient décisifs, mais sur une base nouvelle réaliste et non spéculative.

Or, ce sont précisément ces trois séries de questions: des critères de régulation ou de gestion, des types de productivité ou de révolution technologique, des pouvoirs d'intervention décentralisés, partagés, et concertés de tous, avec de nouvelles valeurs morales, qui sont au coeur des échecs des constructions étatistes de l'Europe de l'Est, comme des constructions faites principalement au sommet étatique avec les sociaux-démocrates, à l'Ouest.

Cependant, si Marx touche finalement de façon assez précise à toutes ces questions, alors que les " marxistes " ont régressé par rapport à elles pour l'essentiel, il n'a pu connaître la " révolution informationnelle ", ni développer des élaborations précises sur de nouveaux critères d'efficacité sociale ou des constructions politiques autogestionnaires.

Communisme veut dire " partage entre tous ". Or, précisément, avec la révolution informationnelle, monte l'exigence de partages généralisés de dépenses, d'informations et de pouvoirs. Il s'agirait d'abord, dès aujourd'hui, de partages permettant de maîtriser les marchés, allant bien au-delà de la mixité " marché/partage " caractérisant déjà la protection sociale, en concernant les conditions de la production elle-même et de la vie sociale.

Avec la révolution informationnelle, des moyens matériels remplacent certaines fonctions du cerveau humain, pour le traitement des informations (comme dans les ordinateurs) et non plus seulement les mains (comme avec la révolution industrielle de la machine-outil). Cela permet deux séries de conditions nouvelles :

1. Des économies sans précédent de moyens matériels, relativement aux résultats. Il s'agit, par exemple, des baisses de coûts, à effet utile égal, des composants micro-électroniques, du fait de leur miniaturisation, alors que les opérations des moyens matériels portent sur des symboles (qui peuvent devenir microscopiques). Il s'agit encore de la suppression des temps morts pour les machines contrôlées par l'informatique. Ces économies nouvelles considérables peuvent conduire soit à l'insuffisance de la demande, à la guerre économique et au chômage massif, sous contrainte de rentabilité financière, soit à une promotion radicale des dépenses pour tous les êtres humains, avec des critères d'utilisations des fonds d'efficacité sociale.

2. Le fait que si je livre une information, à la différence d'un produit industriel, je ne la perds pas, et un très grand nombre peut l'avoir pour le même coût. Donc, au lieu qu'on paye tous les coûts, les coûts des informations, qui tendent à devenir les plus importants, comme ceux de la recherche-développement, peuvent être partagés. Ils peuvent être partagés, d'autant plus et ainsi abaissés, que plus d'êtres humains sont formés, employés et équipés pour les utiliser, donc si on utilise des critères d'efficacité sociale des fonds favorisant les dépenses pour les êtres humains. Si la recherche est une activité commune à toute l'humanité, elle doit être ouverte aux partages les plus vastes, y compris de création de tous. Des critères d'efficacité sociale des fonds peuvent être expérimentés, dans un système mixte, conflictuel, évolutif, pour ap-prendre à faire mieux que la rentabilité capitaliste (et la force de ses critères souples, décentralisés et non bureaucratiques) mais sans ses maux sociaux, à l'opposé d'un changement étatiste.

Ces critères d'utilisation des fonds peuvent viser :

 
1. l'efficacité des capitaux, matériels et financiers: leur économie relativement à la richesse nouvelle produite en valeur ajoutée ;

2. l'efficacité sociale, grâce à ces économies technologiques et financières, c'est-à-dire l'augmentation (du fait du moindre besoin de profit pour l'accumulation des capitaux) de la " valeur ajoutée disponible " pour les travailleurs et la population, renforçant à son tour l'efficacité ;

3. la coopération: pour partager des dépenses (comme celle de recherche) et favoriser l'emploi efficace, en vue d'augmenter " la valeur ajoutée disponible " par tête de population d'un territoire donné et l'efficacité des capitaux d'un même ensemble.

Dans l'immédiat, en France, la bataille novatrice pour intervenir et contrôler l'utilisation des fonds pour l'emploi peut favoriser une construction unitaire politique et sociale nouvelle, partant des interventions des travailleurs et cherchant à dépasser la domination de la rentabilité financière sur toute la vie sociale.

Si une nouvelle civilisation de partages efficaces dépend des interventions décentralisées et concertées des travailleurs, des citoyens, de chacun, il ne s'agirait plus de partage autoritaire et étatiste, soumis d'ailleurs à la part du lion des gâchis bureaucratiques. Il s'agit désormais de partages allant jusqu'au partage des pouvoirs entre tous les êtres humains.

Ici aussi une mixité radicalement nouvelle de pouvoirs permettrait, sans doute, une construction graduelle, viable, de dépassement, en combinant les " délégations de pouvoirs " des élections et les " interventions di-rectes " de tous, de façon décentralisée et concertée aux différents niveaux.

Cela favoriserait, d'ailleurs, un " ressourcement " des élus, à l'opposé de leur manipulation par les appareils bureaucratiques et par le présidentialisme, à partir de leurs liaisons directes et permanentes avec tous ceux qui sont concernés, intervenant sur le terrain.

Et surtout, de nouvelles valeurs morales permettraient de dépasser les aspects à la fois positifs et négatifs des valeurs de la société capitaliste, sans retomber dans un " communisme " archaïque, fusionnel, de domination étatiste et idéologique, voire de tendance totalitaire.

Il s'agirait d'aller au-delà des deux valeurs bourgeoises fondamentales concernant la promotion de l'individu et de l'intérêt général: des individus isolés, égoïstes, en rivalité d'éviction, repliés sur leurs avoirs, et l'intérêt général, abstrait, bureaucratique, coupé des solidarités concrètes et de l'écoute différentielle. Il conviendrait de favoriser toutes les initiatives particulières, le respect et la valorisation des différences, la non-immixtion dans la vie concrète de chacun sous prétexte d'intérêt commun, en allant au-delà des conquêtes de l'individu et d'un intérêt public ne fixant que des règles générales comme cadre pour des activités libres.

Les valeurs de partage de pouvoirs se compléteraient par des valeurs favorisant la créativité de tous, ou l'intercréativité, l'ouverture sociale à la créativité différentielle de chacun, avec sa di-mension de création d'un style de vie ou artistique, tout en promouvant l'écoute, la circulation de l'information, son enrichissement commun, le développement solidaire de chaque être humain.

Ces constructions sociales proposées ne seraient pas de pures utopies, ni des fatalités prédéterminées de façon scientiste. Elles répondraient à des possibilités conditionnées par les transformations objectives en cours, comme les transformations technologiques. Mais elles dépendraient, comme jamais, de la créativité subjective et de la viabilité des propositions et des actions sociales tirant la leçon des expériences passées, pour que tous les êtres humains puissent commencer à prendre en main leur propre sort.

 


NB.: Les citations en rouge sont toutes d'Aragon, extraites de ses deux recueils de poèmes parus chez Gallimard: les Yeux et la mémoire, 1954, et le Roman inachevé, 1956.La chute, les derniers vers sont bien sûr de Brassens.

1. La Folie des miens, Gallimard et Folio.

2. In " Sur l'autre rive " nouvelle 1938.

3. " La plume est plus forte que le sabre ".

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