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Mélancolie communiste: Valse hésitation sur une musique d'Aragon Par Jean-Pierre Chabrol |
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" Huguenot sans Dieu, coco sans parti, l'un et l'autre en moi, séparément ou accouplés, ne cessent de trifouiller mes souvenirs..." Les souvenirs d'un écrivain qui n'a jamais cessé de faire de la politique à sa manière, qui n'arrête pas de se remettre en cause, qui n'arrête pas de penser le passé, le présent, l'avenir.
Un texte inédit que l'auteur du Bonheur du manchot nous a confié avec toute la générosité que lui prêtent les couleurs du Midi.
- Jean-Pierre, toi ! Comment as-tu pu être communiste, à la période la pire, celle du Staline vieillissant ? Allez ! Conte-nous ça. Eric se carre dans le fauteuil de jardin, les autres aussi. Ils m'attendent au tournant, un tantinet papelards, attendris ou inquiets, c'est selon. On n'en est plus à crier haro sur les cocos, c'est comme s'ils n'étaient plus assez forts pour être haïs. Quand on dit " veillée " on voit toujours des vieux tirant sur leur pipe au coin de la cheminée où flambe une grosse bûche par une longue nuit d'hiver. Il y a aussi les veillées d'été dehors, sous la treille, quand des amis en vacances font halte au mas où l'on invite des voisins en leur honneur. Nous étions ce soir-là une belle équipe autour de ma table, alanguis à l'heure du pousse-café. Eric reprend: " Oui, je me demande comment un type comme toi a pu adhérer au Parti et y rester si longtemps..."- Je me le demande aussi, Eric. L'épais Raphaël se renverse sur sa chaise, la tête vers les étoiles, gêné par le tour que prend la conversation, persuadé qu'en tant qu'épicier il ne doit pas faire de politique, ils sont comme ça maintenant, les commerçants du village. Eric insiste: " Que tu le veuilles ou non, Jean-Pierre, tu es un anar et, fondamentalement, tu l'as toujours été ! "- En politique, Eric, personnellement j'étais nul, mais comme j'étais sectaire ça ne se voyait pas. C'étaient des jours délicieux... Au mot " délicieux ", je ferme les yeux dans la douceur de l'amitié même un peu piquante autour de ma table sous la treille. Je me laisse aller, bercer comme dans un invisible hamac, il y avait les mêmes senteurs vertes du soir quand la fraîcheur de la nuit tombe sur la montagne surchauffée...c'était un mois d'août comme celui-ci.- ... Aujourd'hui, plus d'un demi-siècle après, je me demande comment je suis devenu communiste ou plutôt comment je me suis introduit parmi les communistes, comment je m'y suis, pendant plus de 12 ans, senti bien au point de me croire l'un des leurs. Au départ, j'étais horriblement patriote. Parce que l'armée française semait ses bandes molletières sur les chemins de sa débâcle, je rêvais de Saint-Cyr. Il y a donc eu erreur d'aiguillage. J'ai planté là mes études pour rejoindre les gaullistes au maquis, je suis tombé sur les communistes (les FTP) au détour d'un sentier, en Cévennes forcément... A cet endroit de mon récit, Anthelme se racle la gorge, un bruit caillouteux qui descend très bas dans les cavernes de sa poitrine. Il en était aussi, il avait quitté la mine pour prendre le fusil.- Ces maquisards-là, d'abord, m'ont fait peur mais c'était trop tard. Déguenillés, affamés, armés de bric et de broc, ils ressemblaient à la description des terroristes d'après Radio Vichy, pourtant, eux, ils " montaient de la mine, descendaient des collines " selon la fameuse Chanson des Partisans. Au bout de peu de jours, je me suis trouvé presque à l'aise parmi eux, avec l'inavouable plaisir de m'encanailler, si ma mère m'avait vu !...(Anthelme, Dolorès et Raphaël qui l'ont connue gloussent gentiment). Je découvrais avec avidité le peuple dans ce qu'il avait de plus authentique: la classe ouvrière - telle qu'elle était alors, brut de décoffrage. En un été, j'ai cru avoir tout compris, j'ai brûlé gaiement ce que j'avais adoré, le sabre et le goupillon tricolores, je me gorgeais de mots et d'ennemis nouveaux: Trotskards: " ennemis de classe ", Blum: " gérant loyal du capitalisme, coupable de non-intervention en Espagne ", et même de Gaulle, un " général "... J'apprenais tous les couplets : " S'ils s'obstinent ces cannibalesA faire de nous des hérosIls sauront bientôt que nos ballesSont pour nos propres généraux." ...en caressant le chargeur de mon fusil. La plupart de nos convictions se chantaient en choeur, la veille des combats, autour du feu de camp. Chasser l'hitlérien du sol de la patrie n'était que la première étape, ça se fredonnait en italien : " Arrestazzione, liberazione, revoluzione... Bandera rossa la trionfera..." La première étape, le plus grand bonheur d'une vie, nul ne l'a mieux dit qu'Aragon dans le plus court de ses poèmes :
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" O mois d'août quarante-quatreMaintenant maintenant il peutCe vieux coeur s'arrêter de battreJe sais ce que c'est qu'un ciel bleu."
A Bandera rossa, Eric, mon copain, le grand reporter, s'était raidi. Alors, comme je fais toujours dans ce cas, je ressors de l'Aragon. J'en connais tout un paquet par coeur.Ça marche neuf fois sur dix: ceux qui ne sont pas d'accord avec ce que dit le poète se laissent charmer par son chant et se calment. Je marque un temps et je reprends :- L'héroïsme est un des alcools les plus suaves, les plus forts, et nous en étions abreuvés en permanence: maquis, tortures, déportations...et nous étions, nous, du " Parti des Fusillés " ! Cela donnait à nos vingt ans un élan irrésistible qui portait les yeux en avant, fi des bas-côtés !... Il y a un long silence comme souvent, inexplicable: un ange passe, il est moins vingt. Lizza refait une tournée de la gnôle de mon dernier Clinton de bouilleur de cru. Je me retiens, j'ai peur de mon lyrisme rouge. Le quant-à-soi est de rigueur devant le railleur Eric, devant le fuyant Raphaël... Pour Anthelme, retraité mineur cégétiste, pour Dolorès, fille de républicain espagnol, toujours militante, toujours sectaire, elle qui a dit, menaçante, à ma mère quand j'ai quitté l'Huma: " Jean-Pierre, il pourra plus remettre les pieds au village " et qui, depuis quelques années, me saute au cou, et que j'aime bien envers et contre tout, pour elle, pour Anthelme, pour Lizza-la-belle, et tant pis ! aussi pour Eric et Mathurine, sa superbe compagne de l'été, j'aimerais leur crier, leur psalmodier ce que j'ai dans le coeur :Toute ma vie a changé et ne sera plus la même à jamais parce qu'un jour, par hasard, par erreur, j'ai pris le maquis et un maquis communiste - et tant pis si ça déplaît encore à mes amis d'aujourd'hui aux opinions fleurant bon l'after shave. Sans ce maquis d'erreur à faucille et marteau qui me fit si peur trois jours (le quatrième, je changeais déjà) je ne serais pas ce que je suis même cinquante ans après, et ce serait dommage si vous permettez ! con permeso, caballeros ! je ne suis plus communiste, bon ! et plus maquisard, hélas ! mais je le fus et n'y puis rien changer ! Le fusil brandi par le squelette en haillons, je ne pourrai plus jamais être contre, je suis passé par là... Je sais, je sais, la plupart du temps, ça commence par les va-nu-pieds superbes à Valmy et ça finit par les grognards dans la Bérézina, ça commence par le doux Camille Desmoulins sous son marronnier et ça finit par l'Empereur sur son trône de cadavres... Mais il y a eu la minute-barricade, le peuple aux fenêtres du palais balançant les bustes sur le pavé... Je sais, je suis passé par là, par la révolte, par la peur, par la faim: j'ai rêvé d'une patate, d'une seule, grillée sur trois branchettes, charbon d'un côté, crue de l'autre, je suis passé par là, excuse-moi, Eric, et chapeau bas, mon joli ! C'est mélo ? Tant mieux, et que pleure Margot ! j'aime le sel de ses larmes, j'aime le sel presqu'autant que l'aiment les brebis. Cet après-midi, j'ai parlé avec Boubakar battu, chassé de son pays, chassé du mien, clandestin partout, et j'aurais voulu perdre un bras pour sa révolte. Je suis gras, j'ai une bagnole luxueuse, une femme belle et qui me fait honneur, une maison enviable et soudain Boubakar m'a fait remonter de l'estomac ma vergogne de nanti littéraire...tout ça parce que j'ai fait toute ma croissance et mon âge de raison et mon Surréalisme dans les rangs des FTP. On n'y peut rien changer, et c'est heureux. On peut très bien n'aimer plus Staline sans renier les quelques années où on l'aima éperdument, où son nom était le cri d'assaut, l'injure suprême à l'anti-vie, le hurlement de victoire... On peut haïr le Staline tel qu'on nous l'a dévoilé, sans renier le Staline qui jaillissait de nos poitrines naïves, de nos coeurs puérils, le pur Staline de nos plus belles heures, les plus claires...des heures où nous nous surpassions. Pourquoi faudrait-il que ce salopard de Staline nous oblige en plus à retoucher salement les photos jaunies, celles, dans notre album de souvenirs, qui nous sont les plus chères, celles du temps de nos amours. Staline, dans ma vie, c'est comme la Patrie en lettres d'or sur un drapeau, je me fous bien maintenant de la Patrie, de ce qu'elle est devenue, peuchère ! mais un jour, une heure, une minute, j'ai failli mourir pour elle. Alors, pour cette minute, je garde un bout de ma patrie dans les tripes. J'ai beau pousser, j'arrive pas à m'en soulager par le bas. Et vive Camille Desmoulins pour sa minute qui est la même que la mienne ! où il montra au peuple cette feuille de marronnier qui fit tomber les bastilles comme un mur, oui, comme le Mur. Parce qu'en 1942, j'ai raté le passage de la frontière espagnole au Canigou, parce qu'un an plus tard je me suis trompé de filière, trompé de sentier, pour cette erreur bienheureuse, parce que j'ai fait le coup de feu sous le drapeau rouge, la Jeune Garde aux lèvres, rien n'a plus jamais été pareil. Certes, j'aime le succès, quand l'argent arrive, je crache pas dessus, mais, comme me le disait Brassens: " Jean-Pierre, nous ne ferons jamais que de mauvais riches, nous étions de si bons pauvres." Les pauvres, la misère, le monde gris des ventres creux m'aspirent, m'engloutissent, m'enrôlent perpétuellement, moi le gras, le trop bien nourri, je risquerai tout, toujours sur le numéro perdant, je me jetterai toujours dans l'océan nauséabond des gueux et toujours je m'y retrouverai comme un poisson dans l'eau. Toujours, pour un prolo mutilé, pour un zéro collé au poteau parce qu'on n'a pas pu coincer le chef, je risquerai confort, famille et ce qu'il me reste d'avenir, tout, je balancerai tout d'un coup, allégé enfin, tout ! comme Bernard Palissy, ses meubles dans le four, comme les camisards, l'or des ciboires pour fondre des balles, et content, et heureux encore de le faire. Mon nez, mes papilles, l'ouïe, le toucher ni mes yeux ne pourraient goûter aucun des plaisirs particuliers qui me sont offerts si je n'avais pas au fond de moi, sans l'oublier un seul instant, le sentiment que je pourrais à tout instant tout sacrifier à la première insurrection venue, aux trois premiers gueux en révolte, ne seraient-ils que trois, les premiers venus... Voilà, c'est la seule profondeur aux plaisirs profonds que je tire de la moindre seconde de ma quiétude gavée, de la moindre feuille de marronnier, de la moindre goulée de mon Gigondas préféré... Tout ce qui est bon, tout ce qui est beau, ce n'est qu'en attendant. Je me promène et me glisse parmi les riches et les repus comme une cinquième colonne et c'est là mon honneur: je me nourris, me gonfle comme un ancien affamé...et comme un futur affamé surtout ! Je ne jouis du soleil, de l'amour, de l'air pur, de la montagne, des chemins empierrés et de leur liberté, que comme un ancien opprimé, que comme un futur prisonnier, et seule l'image extraordinairement précise du prochain cachot de basse-fosse où je finirai mes jours me donnent cette jouissance infinie, intense, presque intolérable de la moindre seconde, du plus imperceptible souffle de mon bonheur actuel. Merci mes esclaves ! merci mes morts ! merci mes erreurs ! qui donnent leur poids, leur richesse aux choses les plus naturelles, les plus simples... Certes, je ne pourrai jamais être vraiment heureux tant qu'il y aura des malheureux sur la terre mais je n'aurais jamais pu être heureux à ce point si un instant, une seule minute, j'avais pu oublier qu'il y avait tant de malheureux qui sont les miens, ô mon petit peuple écorché !Je m'étais exalté, tout seul, comme on se masturbe - la gnôle, pardine ! - mais en moi-même. Bouche close. J'avais gardé la tirade sur le coeur pendant qu'autour de la table la conversation continuait sans moi qui gardais ce silence bouillonnant. Je n'avais rien dit de tout ça, pourquoi ? il me semblait que mes mots seraient passés au-dessus des têtes pour aller danser autour de l'ampoule comme ces papillons de nuit qui s'y brûlent bêtement les ailes. Revenu sur terre, mon lyrisme secret m'apparut gonflé: vantard, va, comme si tu laisserais tout tomber pour faire la pile au sous-commandant Marcos ou à Mère Thérésa ! Je me suis tu mais je garde mon laïus sur le coeur ! Pourquoi je ne leur ai pas déballé mon paquet: peur du ricanement intello ? crainte qu'Eric renonce à faire sur moi le reportage dont mon nouveau livre a tellement besoin ? Au rebours, c'est vrai, j'aurais caressé dans le sens du poil mon vieil Anthelme et Dolorès, l'indécrottable passionaria !Nouveau silence et puis la voix nette, sèche mais amicale, la voix d'Eric s'éleva, seule, dans la prenante beauté de la nuit cévenole. Anthelme et Dolorès elle-même baissaient la tête: Eric rappelait tout ce qui fait le plus mal aux communistes français: les procès de Moscou, les aveux publics, les exécutions sommaires, les déportations massives, les goulags...le brillant reporter résumait le tout sans méchanceté voulue, mais les deux militants se taisaient, simplement ils souffraient: ces horreurs infinies avaient été perpétrées des années durant à l'ombre de leur beau drapeau rouge timbré de la faucille et du marteau, et pour ainsi dire en leur nom, ils se sentaient à la fois coupables et floués, ils s'en voulaient presque d'être encore vivants, eux ! Et moi avec eux. Que comptait mon romantisme révolutionnaire en comparaison de ces torrents de sang et de larmes... Mais qu'il fait bon ici ce soir, coquin de sort, qu'on est bien, tranquilles: le repas était délicieux, il se digère facilement, c'est pas lui qu'on a sur l'estomac. Et on crie ce qu'on veut, pas de flics dans l'ombre, pas de micros sous la table. C'est toujours les mêmes qui parlent: Eric et moi, les intellos, et Dolorès devenue intello par militantisme. Anthelme économise sa respiration. Notre épicier se garde bien d'exprimer le moindre petit bout d'opinion qui pourrait lui faire perdre un client: il regarde les étoiles qui sont trop éloignées pour lui nuire. Lizza se réserve, je la connais, quand nous nous serons vidés de nos sirops et de nos venins, elle déboulera dans la conversation avec toute la violence de sa verte sève. Quant à Mathurine, la compagne actuelle d'Eric, elle sourit, c'est tout ce qu'elle sait faire mais elle le fait à ravir, elle est là, parce qu'elle fait partie d'Eric au même titre que sa petite décapotable; sa fonction, à elle, c'est d'être belle et elle y réussit jusqu'à une heure avancée de la nuit. Avant de rentrer dans la discussion, je prends la résolution d'émailler ma fanfare de bémols. Pour l'instant, c'est Dolorès qui tient le crachoir, elle m'aime bien mais pour elle, toujours au PC, je reste une sorte de renégat, mais d'une espèce assez rare, qu'avec beaucoup d'efforts elle parvient à m'admettre, comme une sorte de renégat bien-aimé :- ... Jean-Pierre, conviens-en, qu'est ce que tu étais quand tu es entré au Parti ? Qu'est-ce que tu serais sans lui, même aujourd'hui ?Elle n'a pas tout à fait tort, mais j'en conviens surtout pour lui faire plaisir.- C'est vrai, camarade Dolorès, j'étais comme un chien fou, je me demande encore comment ils ne m'ont pas viré, je leur en ai fourni cent fois l'occasion. Nos chefs qui se faisaient appeler " responsables " étaient des hommes de poids, ils avaient été ouvriers, grévistes, brigadistes en Espagne, résistants, taulards, rescapés des baignoires de la Gestapo, des rafles et des ghettos, savants en marxisme, certains avaient même été à Moscou, deux ou trois avaient même serré la main - la poigne ! - à Staline, et nous, on les tutoyait la première fois qu'on les rencontrait ! Ils savaient écarter de nous tout ce qui pouvait troubler notre foi, ou ralentir notre enthousiasme révolutionnaire, nous étions des enfants protégés...on poussait le romantisme jusqu'à faire pas mal de pas de plus pour prendre le métro à Stalingrad. Mon séjour dans le parti, je l'ai romancé en long et en travers (sans haine et sans passion) dans un gros bouquin (1) en 1976, au temps où le Mur tenait bon encore. Aujourd'hui, ici, je voudrais analyser ce goût qui me revient, alors... Eric m'interrompt sans acrimonie. C'est un bon reporter, un ami véritable . Il me passe tout, même mon lointain passé stalinien, indulgence toutefois qu'il aime bien me faire sentir. Et il a de l'humour :- Retomber en parti c'est un peu comme retomber en enfance, c'est attendrissant mais inquiétant, douce musique. La valse hésitation... Rhapsodie in red... Sur le bord opposé, Dolorès a l'optimisme chatouilleux, elle n'y va pas par quatre chemins: " Tout ce pathos est très négatif, où sont les lendemains qui chantent ? "- Oui, où sont-ils ? Noir, c'est noir..." pour l'instant ! " (Je ne parviens toujours pas au désespoir total). Le pessimiste s'attend au pire et s'y prépare, l'optimiste, ça lui tombe dessus, quand il est encore béat, comme une palanquée de briques, comme le Mur. Graham Greene parle du " talent qu'ont les êtres humains de s'abuser eux-mêmes, cet optimisme injustifié qui est tellement plus terrible que leur désespoir " (2). Je suis brouillon, je le vois bien, mais je revendique de tout dire en vrac, oui, je défends devant eux le désordre, celui de la pensée, celui de l'écriture, celui de la parole. Mettre en forme, découper en chapitre, chasser les répétitions, se censurer ne serait-ce qu'au nom du bon goût, c'est caviarder l'émotion, se guinder, vouloir faire figure, passer pour ce qu'on n'est pas, là aussi, l'ordre, c'est l'ennemi. Le coeur de l'homme n'est pas mathématique, les larmes ne s'affichent pas en cristaux liquides, tout n'entre pas dans l'ordre, dans l'ORDINATEUR... Je tonne: l'Ordre ! les ordres ! les services d'ordre, les ordres de mission, les ordres en bourse, les mots d'ordre, à l'ordre de l'Armée, de la Nation... J'explose, je bafouille (sacrée gnôle !) Et les Forces de l'Ordre, les deux mots ensemble: un pléonasme... Ah, les Forces de l'Ordre ! Admirez la cagade à Mururoa: toute la Marine française, (la ROYALE !) contre un zodiac ! The pen is migthtier than the sword ! (3)- Tu vois que tu es anar, constate Eric, rassuré.- Tous les gens dits " de gauche " ont été, sont ou seront anars, déclare posément Lizza et elle ajoute vers Dolorès: " y compris les communistes ".- Il l'a toujours été, même quand il était dans le Parti, affirme, péremptoire, la camarade Dolorès. D'ailleurs il nous a quittés...- Je suis " parti du Parti " quand les tanks soviétiques sont entrés dans Budapest. Par ce raisonnement simpliste de ma nullité politique et anarde: " Ces jeunes Hongrois depuis dix ans n'entendent, ne lisent, n'étudient et ne savourent que du communisme et ils se révoltent CONTRE après avoir voté POUR à 99% ! Y a quelque chose qui ne colle pas..." J'ai regardé autour de moi, stupéfait de constater que la plupart de mes camarades n'avaient pas le même réflexe de bon sens. Eux arrivaient à expliquer ça...politiquement.- C'est pour moi que tu dis ça ? regimbe Dolorès.- Mais non, mais non...(alors que j'aurais dû dire: mais si, mais si ! pour toi, Dolorès et pour tes pareils, " mon amour malheureux...") Mais impossible. Il y a deux cas où ma parole pervertit ma pensée dans un sens ou dans le sens opposé, l'édulcore ou au contraire l'affûte, comme une épée tantôt mouchetée, tantôt dénudée; un: quand je sais que ma sortie fera de la peine à quelqu'un que j'estime, en particulier un vieux militant communiste, et, deuxième cas, lorsque je me rebiffe, cinglé par le sarcasme, quand le défi me fait sortir de mes gonds, j'outrepasse alors ma conviction, j'exagère dans la répartie (et c'est re-Parti !) je me présente pour plus convaincu que je ne le suis dans le fond de mon coeur. Le défi me pousse à des outrances politiques. Enfin, pour Dolorès et surtout pour Anthelme, je remets l'épée au fourreau, je dis calmement, mezzo voce :- Aujourd'hui, en 1995, cinquante ans après (un demi-siècle, eh oui, je le répète, le remâche, même si ça m'écorche !) après surtout le rapport Khrouchtchev et ce Mur-Jéricho et cette URSS croulant flasque comme une bouse de vache, quand les maffias remplacent le Guépéou, quand se renverse la règle d'or de nos idéaux: " L'homme est le capital le plus précieux ", quand le capital est tellement plus précieux que les hommes, je voudrais juger sans pitié, maintenant que je sais, mes années de communiste, mes douze ans (1944-1956) jusqu'à ma trentaine catastrophée par le grand déboulonnage...je n'y arrive pas. Crachez-moi dessus, vous qui n'avez pas vécu ces douze ans... " Je ne demande pas le pardon des outragesLa pitié d'une enfance ou Dieu sait quel oubli. Les longs labeurs m'ont fait un homme d'un autre âgeEt j'ai bu le vin noir et j'ai laissé la lie Mais j'aurai beau savoir comme on dit à me veilleQuelles gens mes amis d'alors sont devenusRien ne fera jamais que je prête l'oreilleA ce que dire d'eux qui ne les a connusJe jure qu'au départ c'était comme une eau pure." " La mélancolie n'est que de la ferveur retombée " a dit Gide. Voilà que j'enfonce des portes ouvertes, ou le Mur pulvérisé. Mais ces douze ans, je n'arrive pas à m'en dépêtrer, inenfonçables ! Sonnent en vain les trompettes de Jéricho, il tient bon le Mur qui me partage, qui passe entre le coeur et le ciboulot. Ils ont tellement tartiné sur ce sujet béni, les pénitents compétitifs en mea culpa et ces jubilants de l'antisoviétisme triomphant, tous très malins après coup, très " pointus " - je ne parle pas pour toi, Eric... Je n'ai donc ni la compétence ni la présomption de rajouter à ces études, thèses, pamphlets, analyses, biographies, autobiographies glorieuses comme des coups de grâce. Je voudrais simplement comprendre comment j'étais stalinien, heureux de l'être, enfin brutalement déniaisé, comme une pucelle par un soudard...et regarder froidement ce que cette brute m'a laissé, neuf mois après...non: quarante ans après. Là, me revient en aigreurs la tirade que je m'étais faite en moi-même tout à l'heure. Je pourrais peut-être enfin la sortir ici, mais j'y renonce encore, pas par lâcheté, non c'est simplement pour ne pas rompre l'agrément de la veillée. Je louvoie entre mon Eric moqueur et ma Dolorès extasiée du Parti. Ma Lizza qui a l'instinct sûr des bonnes maîtresses de maison propose des infusions: "... Vous en avez sans doute assez de la méchante gnôle du mas..."Alors je reprends :- Premier aveu, qui me coûte: c'est malgré moi, quand je m'exprime par écrit ou oralement je me demande toujours: " Qu'en penseront mes vieux copains communistes ? " Il me faut faire un effort pour me dire: " Qu'est-ce que t'en as à foutre après tout ! " et ne pas m'autocensurer avec ma sévérité des années 50..." Politique "... Nous marquions un petit temps d'arrêt avant de prononcer ce mot, nous l'accentuions sur le Pô ! pour finir le IQUE sur une sorte de gémissement gourmand, avec l'accent Ch'timi de Maurice Thorez, en levant l'index vers le haut, vers le ciel marxiste-léniniste-stalinien. Moi, le mot me semblait noble mais gros, j'étais nul, d'ailleurs mes camarades du parti et de la rédaction de l'Huma ne se gênaient pas, non pour me le dire, mais pour me le faire sentir si gentiment, si paternellement, ils aimaient mon style, ô Stil ! En somme, j'étais un bon illustrateur du Parti. On me servait tout cru sur un plateau le nouveau slogan en trois mots et j'en pouvais pondre 300 lignes sans trop mordre sur La Ligne, comme le pasteur son sermon d'une heure sur trois mots de Jésus. En prenant des airs inspirés avec un brin (pas plus) d'insolence. Eric, implacable, me rappelle le temps que nous avons perdu à discutailler gravement, interminablement de futilités hors saison, à se passionner pour le blé de Mitchourine, le pis des vaches à Lyssenko, à poser en pleines années de prospérité, où il n'y avait pratiquement pas de chômeurs, le principe de " la paupérisation absolue " et, alors que tous les militants étaient secoués douloureusement par la brutale révélation de la véritable " oeuvre " de Staline, imposer comme but principal de l'action politique la lutte contre le birth control (reprise de nos jours par le pape !) En bon journaliste, il n'est pas en peine d'exemples irréfutables. Dans sa bouche, le Parti ressemble à ce concile réuni jadis dans Constantinople (alors que, sous les murs, les Turcs s'apprêtaient à prendre la ville) et qui ne songeait qu'à discuter subtilement le problème du sexe des anges. Il commence à m'emmerder sérieusement, Eric, avec " le sexe des anges ", j'ai envie de lui crier: " ils sont couillus et bitards ou ils n'existent pas ! " mais je me modère, c'est mon hôte, et puis quand je m'emballe je me mets tout le monde à dos ("couillus ! " la tronche que ferait à ce mot la pudibonde Dolorès !) J'essaye donc de répondre sur le même ton blagueur :- C'est vrai qu'on n'a jamais montré je crois les côtés surréalistes et marrants de nos réunions, de nos conversations de couloir. On était staliniens mais parfois rigolos: un jour, Courtade et Vailland m'ont proposé de fonder avec eux le parti des " Joyeux Communistes ", en réaction contre ces camarades persuadés que pour faire sérieux fallait faire lourd, épais, ennuyeux, sinistre...camarades à la longue figure peu engageants vis-à-vis des sympathisants qui approchaient du parti sur la pointe des pieds... Pour Lizza qui est jeune, nos propos allusifs sont aussi des chipotages sur le sexe des anges. Elle est militante, et pas modèle 1950, elle, modèle fin de siècle, elle a le souci de la planète, elle est écologiste (" Ecolo de gauche, s'il vous plaît ! ") Elle remet en quelques rires nos vieilleries en place. Elle dit que le vieux Marx a eu raison en son temps. Quand elle prononce le mot " politique ", il me semble que ce n'est plus le même que le mien. Le sien est familier, c'est un mot-copain. Il ne fait même pas sursauter Raphaël, notre épicier villageois." PO-litique ", le vocable m'intimide encore. Jamais pu jongler avec, nous avions des champions pour ça. Ils arrivaient même à nous exalter avec les coups qu'on prenait sur la tête, par exemple: depuis 1945 où un Français sur trois votait communiste, à chaque scrutin, on perdait des voix, mais toujours ça aurait pu être pire, toujours c'était la faute des faux frères de la SFIO, de la campagne anticommuniste, bref c'était parce que nos ennemis n'étaient pas gentils avec nous, c'était jamais de notre faute, d'autant que nous, on faisait front pour ainsi dire...victorieusement ! Les vrais généraux appellent ça " le repli élastique ". Je ne veux pas revenir sur les erreurs et les tics que se sont régalés de mettre sous la loupe la foule des savants autopsieurs d'un parti pas encore mort. C'est mon bilan à moi tout seul que je voudrais faire, c'est du pur égoïsme. Que m'ont apporté ces douze ans pour la suite ? Car on ne guérit pas du parti comme d'un mauvais rhume, on n'en finit pas d'éternuer au réveil... Dans ma psyché, cette boutique en pagaille (un vrai bordel), mon fond communiste a rejoint mon fond huguenot. L'un et l'autre alternativement ou, assez souvent, conjointement, en copains, me font faire des choses ou me retiennent d'en faire. Tenez: Le peuple, je continue à dire LE PEUPLE avec un petit frisson, mes aïeux disaient avec ferveur " le Peuple de Dieu ", j'ai perdu Dieu en route mais le peuple, j'en ai toujours plein la bouche, alors que le peuple vote pour n'importe qui. Faudrait plus dire " le peuple ", nom de Dieu ! mais " les téléspectateurs ". Eh bien, indécrottable, je suis toujours pour... Eric ricane :- Pas besoin d'être communiste pour aimer le peuple...- Non. Mais ça aide. " Le peuple, c'est toujours le wagon de troisièmeQui s'en va cahotant tel que l'a vu Daumier Les gens rentrent chez eux en accord à l'horaireAux sursauts du ballast les épaules scandéesIls regardent la nuit de leurs yeux ordinaires. Tout ce mal à recoudre ensemble les idées." Ça fait pas chic d'aimer le peuple, c'est ringard, vous pensez: des " téléspectateurs " ! n'empêche, j'ai puisé ce goût dans la Bible et dans le maquis. Oui je parle de moi, et alors ? Serait-il moins présomptueux d'inventer ce qui se passait dans le coeur et l'âme du camarade Thorez ou d'emprunter la voix unique de la Classe Ouvrière au nom de laquelle n'importe qui peut impunément dire n'importe quoi ? D'aucuns diront que je gâtouille - j'ai l'âge - et ils en seront " prodigieusement satisfaits ". " J'écris je suis le boeuf qu'on expose à l'étalEt mon coeur délité d'une poigne brutaleQuand il est en morceaux les gens le désavouent." On dira que je donne les bâtons pour me faire battre mais, attention, les amateurs ! ce sont des bâtons merdeux, c'est pas pour rien que je vous les lâche... Soudain, quelques mots terribles sont tombés entre nous comme une douzaine de pesants cailloux détachés d'une falaise: ils sortaient péniblement de la bouche d'Anthelme, de sa gorge, de ses bronches, de tout son appareil respiratoire bloqué par le rocher. Eric et sa Mathurine, Dolorès, Raphaël, Lizza...nous l'écoutions tous figés, de peur que le moindre de nos mouvements lui coupe le souffle. Il n'avait rien dit jusque là, il parle peu, mais on l'écoute car chaque mot lui coûte, il est silicosé à 90% et on le sait. Il dit :- Le Parti...c'est le Front Populaire, la journée de huit heures, les congés payés, la Sécu... Il y a eu le silence gêné des trissotins tombant nez à nez avec Quasimodo. Du coup on entend la guitare d'un campeur qui chantonne dans le pré derrière le mas. J'ai essayé de rassembler mes belles idées en débandade, j'ai improvisé comme je pouvais :- Huguenot sans Dieu, coco sans parti, l'un et l'autre en moi, séparément ou accouplés, ne cessent de trifouiller mes souvenirs, les remuent du bout de la question bébête " à quoi bon ? ", passant du " quel dommage ! " au " Ben heureusement qu'on était là ! ", du " on a aussi sorti pas mal de types de prison " au " Ben heureusement qu'on n'a pas pris le pouvoir, on aurait fait comme les autres..." rumination pas toujours morose, c'est confus mais c'est bon, ça fait du bien où ça passe, ça frôle la conscience comme un souffle sinon apaisant du moins rafraîchissant. J'ai dans le bleu de mon sang huguenot le penchant de couper les cheveux en quatre et dans le rouge de mon sang militant l'âpre plaisir d'enculer les mouches. Pourtant, contrairement à l'excuse passe-partout du responsable embarrassé (" c'est pas si simple ! "), c'est simple: les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres, c'est un problème de vases communicants mal calés, pas d'aplomb. Suffirait de les pencher du bon côté pour rétablir l'équilibre. La PO-litique...pardon la vraie politique se fait avec le coeur pas avec la tête. François Vivent, prédicant camisard, lançait à Claude Brousson, l'avocat huguenot: " Je suis pas assez savant pour me tromper."Au pied de la somptueuse vitrine de Noël d'une charcuterie, ce jeune homme blafard, accroupi, les yeux baissés sur une sébile portant deux mots " J'ai faim ", a une force de conviction qui, pour moi, ex-huguenot-coco, écrase les plus belles rhétoriques énarquises. Prière de pas nous casser les burnes avec les détails élyséens ou européens ! Y a chez nous, et dans le monde ! plus qu'il n'en faut afin d'offrir à tout un chacun plus qu'assez pour apaiser sa faim, se mettre à l'abri au chaud l'hiver, au frais l'été, Coluche l'a chanté, mais les vergognes ministérielles ne durent que le temps du show télévisé. Sensible comme un gamin des faubourgs aux musiques qui " marchent au pas " et qui font marcher au feu, j'ai toujours les larmes aux yeux quand j'entends le Psaume des Batailles, quand j'entends l'Internationale. Lorsque les dragons de Louis xiv, le Roi Soleil ! approchaient, les paysans affamés, édentés, qui avaient manché la faux à rebours pour défendre leur foi, se mettaient à genoux et chantaient leur psaume puis, à la dernière note, ils se ruaient sauvagement sur la meilleure cavalerie du monde et la mettaient en pièces. Un officier de dragons a noté sur son rapport: " Nos chevaux eux-mêmes reconnaissent la terrible chanson huguenote, alors plus moyen de les tenir, ils font demi-tour." Voilà les gueux qui nous ont servi sur un plateau la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Quand j'entends l'Internationale, je vois, hélas ! sans cesse de nouvelles images l'illustrer d'actualité : " Debout les damnés de la terreDebout les forçats de la faim,La raison tonne en son cratère..."Sahel, Rwanda, presque toute l'Afrique, et les trottoirs de Manille, de Sao Paulo, des banlieues de la planète et des ponts de Paris... " Il n'est pas de sauveur suprêmeNi Dieu, ni César, ni Tribun, "ni Staline, ni Khomeiny, ni Moon, ni Mandarom, ni, ni... " L'Etat comprime et la loi triche "TVA du 1er août, recomptage des chômeurs... " Hideux en leur apothéoseLes rois de la mine et du rail..."et du béton et de la presse et du pétrole et des banques et de la bourse... " ont-ils jamais fait autre chose que dévaliser letravail ? "Dans les coffres-forts de la bandece qu'il a créé s'est fondu...""Les rois nous saoulaient de fumée "Azerbaïdjan, Iran, Irak, Golfe, Tchétchénie, Yougoslavie... " Paix entre nous, guerre aux tyrans ! "Pas un mot n'a vieilli. Que ce soit les curés ou les téléviseurs qui tiennent le peuple en main, c'est toujours l'abrutissement. Que ce soit avec une pioche ou avec une excavatrice, que ce soit à la chaîne ou à l'écran informatique, c'est toujours 8 heures de boulot à maigre paye pour toi, à gros bénéfices pour d'autres. Ce n'est pas les idées qui trahissent les hommes, c'est quelques hommes qui ont trahi les idées, ce sont les traîtres qu'il faut jeter, pas elles ! " Mes frères, mes pareils, mon amour malheureuxQuelque chose vers vous me conduit et m'attireJe ne suis pas vraiment communiste je croisJe l'avoue et je dois honnêtement vous direQu'à lire vos journaux je m'irrite parfois." Quand je l'étais encore au début des années 50, je militais à Palaiseau. Chaque dimanche matin, je faisais la tournée de l'Huma avec Léon, un ouvrier du bâtiment, délectablement abrupt. Je l'ai vu refuser avec hauteur de vendre notre " Journal de classe " à un voisin qu'il en jugeait politiquement indigne. Un de ces beaux matins dominicaux, il fut abordé par un " Monsieur ": " Léon, indique-moi un avocat communiste ".- Comment, vous, un bourgeois ! Vous lisez que votre Figaro pourri !- Ecoute-moi, Léon, j'ai un procès délicat. Je me méfie des hommes de loi. Un avocat communiste, je suis sûr au moins qu'il ne me truandera pas. Fin juin, j'étais en République tchèque, chez une sexagénaire, ouvrière d'usine. Elle me montrait fièrement sur l'étagère de son cosy-corner des traductions de Maupassant, Hugo, Zola... Puis nous sommes passés dans la chambre de son petit-fils, un adolescent: les murs étaient entièrement tapissés de posters de Van Damme, Schwarzenegger, Stallone et autres Rambo." On ne traduit plus d'auteurs français chez nous, m'a-t-elle dit: seulement de l'américain..."Mes six enfants sont de deux fournées, de deux générations. L'aînée de mes filles dit: " Le communisme, je sais, je suis tombée dedans avant même de naître ! " Effectivement, sa mère était enceinte d'elle quand elle a suivi l'Ecole des Cadres du Parti à Viroflay. Quand je suis sévère, la première génération de mes rejetons, aujourd'hui quadragénaires, soupire: " Ah, c'est vrai tu étais au parti ! " C'est plutôt quand je m'indigne devant les nouvelles du monde que la deuxième génération, celle qui tourne autour des vingt ans rappelle: " Ah, c'est vrai, tu étais au parti ! " Entre le Ah ! quadragénaire et le Ah ! adolescent, il y a une telle différence de ton, du sarcasme à l'intérêt que, les aurores où je me lève du bon pied, il m'arrive de me dire qu'après tout, tout n'est peut-être pas perdu !Le campeur jouait le Mécréant sur sa guitare. Je voyais bouger les lèvres de mes convives, on reprenait tous, pour nous-mêmes, à mi-voix : " Je n'ai jamais tué, jamais violé non plus,Y a déjà quelque temps que je ne vole plusSi Dieu existe en fin de compte il voitJe m'conduis guère plus mal que si j'avais la foi."
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| Jean-Pierre ChabrolLe Gravas, août 1995 |
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NB.: Les citations en rouge sont toutes d'Aragon, extraites de ses deux recueils de poèmes parus chez Gallimard: les Yeux et la mémoire, 1954, et le Roman inachevé, 1956.La chute, les derniers vers sont bien sûr de Brassens. 1. La Folie des miens, Gallimard et Folio. 2. In " Sur l'autre rive " nouvelle 1938. 3. " La plume est plus forte que le sabre ".
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