Regards Septembre 1995 - Les Idées

Les sens du communisme

Par Jean-Paul Jouary


" Un spectre hante l'Europe "...le spectre du communisme. Ainsi Marx ouvrait-il son Manifeste. Après avoir mobilisé les forces et nourri l'espérance de peuples entiers, ce " spectre " a aussi plané sur des désastres humains, des déconvenues, des renoncements. L'heure est pourtant déjà revenue d'associer à ce mot les exigences infinies de libération humaine, parce que le système capitaliste s'avère par essence incapable de surmonter les obstacles qui suscitent ces exigences. En France, berceau historique du communisme, celui-ci a entrepris une rénovation qui porte ses premiers fruits sous des formes diverses.

Un rêve hante la planète, du tréfonds de ses plaies: le rêve d'une communauté humaine où les formidables richesses et possibilités, créées par les savoirs et savoir-faire accumulés par notre espèce, feraient reculer jusqu'à les effacer les famines, les pauvretés extrêmes, les guerres, les dictatures et oppressions, les inégalités insolentes, les désespérances et obscurantismes. Ce rêve n'est pas nouveau, comme n'est pas nouveau le sentiment qu'aussitôt réveillés il nous faudrait malheureusement y renoncer pour les réalités dures mais implacables, réalités auxquelles la raison inviterait à s'adapter. Le rêve de communautés humaines où l'homme ne soit plus " un loup pour l'homme ", selon l'expression classique de Thomas Hobbes, est universellement reconnu comme généreux, mais majoritairement dénoncé comme utopique.

On dira qu'" utopie " signifie " qui n'existe nulle part ", et non " qui ne peut exister ". Mais ce qui n'a jamais existé, par définition, apparaît hors de portée, irréalisable. Les plus sévères, depuis David Hume au xviiie siècle, ajoutent que, même si ce rêve était réalisable, il ne serait point souhaitable, parce que toute démarche égalitaire nie à la fois en son principe les potentialités individuelles de chacun, et la liberté de tous de les développer.

Depuis Hume, l'argument a fait fortune à tous les sens du terme. Il consiste à évoquer l'existence de natures humaines différentes et inégales, à la racine des inégalités socio-culturelles qu'on observe partout. Dès lors, il faudrait choisir entre deux attitudes: soit établir une force étatique contraignante qui réprime d'en haut les inégalités sociales, anéantissant toute liberté, soit laisser ces inégalités se développer, et en contenir les conséquences inhumaines avec la charité, individuelle ou gouvernementale. L'humanitaire comme compensation de la cruauté de dame Nature: tel serait le seul remède aux horreurs de notre monde, si l'on tient à préserver les individualités et leurs libertés. Derrière les discours savants du " libéralisme " économique, social, culturel, politique, prononcés du haut d'une vraie droite ou d'une fausse gauche, il y a ce raisonnement de bon sens, qui oblige à choisir entre liberté et égalité, égalité de droit et égalité de fait.

Force est d'admettre que ce raisonnement ne repose pas sur rien: depuis des siècles, dans les diverses doctrines, les adversaires des inégalités n'ont-ils pas conçu comme moyen décisif l'établissement d'un Etat autoritaire et pointilleux ? Et ceux qui en proposaient au contraire l'abolition an-archique ont-ils jamais indiqué la moindre voie crédible de sa réalisation ? Mieux: ceux qui, en référence à Marx, ont pratiquement entrepris d'y parvenir à l'échelle de peuples entiers, n'ont-ils pas abouti au renforcement de l'Etat (parfois même de façon criminelle, avec le " stalinisme ") sans permettre l'épanouissement matériel et spirituel des individus ? Il est des façons de semer les rêves qui les tuent durablement, dans la théorie comme dans la pratique.

Cela n'empêche pas la vie d'appeler à rêver encore, non pour se distraire de la dureté des temps, mais pour résoudre avec plus de créativité les problèmes qui se posent aux humains. Une fois déconstruites les voies utopiques ou contraignantes de la libération humaine, le monde invite sous nos yeux à réconcilier le rêve et la vie, en reformulant les questions théoriques à partir des pratiques effectives et des idées dont elles sont porteuses.

 
Que faire pour favoriser le processus de libération humaine

Que l'on se place du point de vue de l'action immédiate, ou de celui de l'élaboration théorique la plus fondamentale, il n'est au fond qu'une seule question qui vaille d'être posée: comment résoudre les problèmes qui entravent l'épanouissement des individus humains et le développement des sociétés ? En d'autres termes: que faire pour favoriser le processus de libération humaine ?

On pourra certes ironiser sur la généralité de la question, ajouter une foule de considérations sur la complexité des problèmes sociaux, remarquer que les individus rencontrent des difficultés fort diverses et cultivent des aspirations très différentes... Il demeure que chaque analyse, chaque lutte, chaque décision, n'ont de sens politique véritable qu'à partir de cette interrogation essentielle, qui n'a certes pas de réponse simple: celle-ci incorpore une myriade de dimensions économiques, sociales, culturelles, institutionnelles, techniques, dont chacune requiert réflexion, recherche, débat et action. De plus, au-delà des solutions idéales auxquelles peuvent conduire toutes ces démarches rationnelles, rien ne saurait être historiquement efficace hors de ce que le mouvement populaire lui-même fait naître en son sein. Comme aimait à le dire Marx, " l'histoire a toujours plus d'imagination que nous ", " ce sont les hommes qui font l'histoire ". Pas les Etats, ni les penseurs, ni les partis, qui n'y concourent que portés par les rapports de forces que construisent les peuples. Ou, comme les communistes français l'inscrivent au coeur de toute leur stratégie: priorité en tout au mouvement populaire. Ce qui nous ramène à la question posée plus haut: que faire pour favoriser son processus de libération ?

Une chose est certaine: il n'y a de progrès social que si les individus vivent mieux, plus librement, avec bonheur. Or, d'un côté, les individus ne poursuivent pas les mêmes buts, leurs intérêts peuvent se contredire, et, en même temps, il n'est d'humanité que sociale et de libertés qu'à l'intérieur de règles communes. Il y aura toujours des contradictions entre intérêt individuel et nécessités collectives. Les humains seront toujours soumis à ce que Kant appelait l'" insociable sociabilité ", qui, à la fois, impose des changements et modifie le droit.

On n'en aura jamais fini de lutter pour que les conditions sociales permettent à chaque individu d'épanouir ses potentialités. On n'en aura jamais fini de lutter pour que celles-ci bénéficient de tout ce qui, créé en commun, peut et doit revenir à chacun. Nul individu ne peut espérer gagner en bonheur sans mettre en commun des choses et des idées. Telle est l'essence du communisme, si l'on veut bien déconstruire et écarter les caricatures qui ont pu en masquer l'essence, et regarder le présent avec les yeux de l'avenir.

Mettre en commun, ce n'est pas forcément abandonner quelque chose de soi. Ce peut être verser dans le service de tous ce que chacun a contribué à créer. L'humanité s'est séparée de l'animalité en développant conjointement le travail, les outils, les techniques, le langage, les connaissances, les règles d'organisation, l'affectivité, toutes choses qui ont permis de passer d'une adaptation aux conditions naturelles afin de satisfaire les besoins à une transformation collective de la nature afin de l'adapter aux besoins. C'est ainsi que se multiplient les besoins et les moyens de les satisfaire. La survie humaine est sociale, les échanges de toutes sortes conditionnent la vie de chacun et l'humanisation elle-même. Du point de vue économique, c'est aussi ce qui permet à chaque personne de produire plus de valeur qu'elle n'a besoin de consommer pour produire encore. C'est là le moteur du développement physique et intellectuel, ce qui ne revient pas à réduire l'homme à l'économie (conçue de façon étroitement productive) mais, au contraire, conduit à reconnaître qu'aucune individualité ne s'épanouit si l'organisation économique elle-même la prive du plein usage des moyens créés en commun.

 
Ce mouvement populaire qui fait le communisme

C'est en ce sens que l'apparition des classes sociales, en séparant les capacités individuelles de produire et la disposition des moyens de produire, a introduit un antagonisme meurtrier entre l'individu et sa société, le travail et la vie, la liberté et l'Etat, le privé et le commun, le réel et les possibles. C'est du malheur né de ces antagonismes qu'ont pu naître les révoltes d'esclaves, de paysans, d'ouvriers, aussi bien que les rêves d'une humanité rassemblée autour de ses intérêts communs. Les luttes de classes, conscientes ou non de leurs enjeux, ont ainsi toujours porté l'idéal communiste, sous les formes les plus diverses, face à des contraintes et obstacles toujours mouvants et singuliers. Tout ce qui, dans la théorie et dans la pratique, s'est attaqué à ce qui exploite et opprime constitue le processus communiste au sens où l'entendait Marx: " mouvement réel qui abolit l'état actuel ". Ce processus est universel, divers, contradictoire, et dépasse largement ceux qui revendiquent l'appellation " communiste ". On en trouve dans toute l'histoire des révoltes, résistances et révolutions populaires, dans le christianisme ou l'Islam, chez Platon ou Rousseau, chez les niveleurs et les jacobins, les babouvistes et les communards, les mouvements de libération nationale ou féminine. En ce sens proprement marxiste, combien d'" anticommunistes " ou " a-politiques " ont plus d'une fois participé au processus objectif universel du communisme ! Et peut- on d'ailleurs en revendiquer l'appellation sans ambitionner de les rassembler tous dans le débat et l'action ? C'est le mouvement populaire qui fait le communisme, parce que " ce sont les hommes qui font l'histoire ".

L'histoire de notre siècle, pas seulement à l'Est, a paradoxalement occulté cette signification essentielle du communisme derrière les formes concrètes de ses avancées. On a pu croire et faire croire que le communisme serait l'affaire d'un Etat ou d'un parti, voire d'un homme, ou d'une version officielle d'une philosophie officielle; on sait à quels drames ici, à quelles déconvenues là, cette distorsion a pu conduire. On sait aussi, notamment dans la dernière période, quelle vitalité le communisme peut retrouver en se débarrassant de ce qui avait pu le fermer sur lui-même. Que cela se voit notamment en France, où le communisme a écrit tant de pages de portée universelle, est significatif: ce qu'on appelle le " nouveau communisme " est aussi une redécouverte, dans les conditions d'aujourd'hui, de ce que les racines du communisme ont de plus novateur pour l'avenir. Pour les communistes français, cette redécouverte a une longue histoire, qui passe par le Front populaire, la Résistance, la Libération, les luttes anticoloniales, l'abandon de la dictature du prolétariat de 1976, la priorité reconnue au mouvement populaire en 1985, la rénovation du PCF et de ses pratiques concrétisée en 1994. La dernière campagne présidentielle a permis de donner pleine visibilité à ce changement profond, avec les premiers résultats que l'on sait. A ceux qui y voyaient une perte d'identité, la popularité nouvelle du communisme répond en théorie et en pratique. Cela suppose encore bien des débats, des innovations, des réflexions.

Le dossier qui suit a vocation d'y contribuer. Chaque auteur y verse sa réflexion personnelle sur un aspect particulier. Non pour enfermer le communisme de notre temps dans des contours dessinés à l'avance, mais pour contribuer au débat multiforme qu'il devient nécessaire d'animer à l'échelle de notre société. Nous vous les soumettons dans cet esprit et vous invitons à prendre la plume à votre tour !

 


1. Source: Internet Society, mai 1995.

2. La loi finale, Digital Telephony Act, autorise l'encryptage sur les réseau analogiques type Internet, mais rend possible les " écoutes " des réseaux numériques.

3. Le rapport Bangemann sur les autoroutes européennes de l'information auprès de la Commission européenne et le rapport américain sur la National Information Infrastructure ne font qu'entériner les choix opérés par les poids lourds de l'industrie des télécommunications.

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