Regards Septembre 1995 - Les Idées

Le communisme, du mot à la pratique

Par Albert Jacquard


Avec la contribution d'Hélène Amblard

" Communisme ": mise en commun des ressources et biens nécessaires à la survie de tous, et communauté des hommes, chacun participant à la richesse de l'ensemble. Etre " communiste " est un choix: une action de mise en commun.

Les règles de vie de la plupart des groupes humains ont été échafaudées autour du partage. Non pas dans le sens d'une division qui soustrait, mais dans celui d'une humanité à exercer. Chez les Inuits, un chasseur qui rapporte un phoque en répartit les morceaux selon des règles rigoureuses, mettant en évidence l'intensité des liens entre les divers apparentés. Ce partage n'est que l'aspect visible d'une nécessité vitale, préserver le seul bien véritable de la collectivité: la survie du groupe par la mise en commun des forces et des ressources de chacun. Toute collectivité humaine plongée dans un environnement hostile, Touaregs du désert ou Esquimaux du Grand Nord, ne peut se projeter dans l'avenir qu'en reléguant l'appropriation individuelle au dérisoire; quel qu'il soit, chacun est au service de l'ensemble. Les sociétés occidentales, repues, ont pu oublier un temps les limites du milieu dans lequel elles vivent. Persuadées qu'elles pourraient tirer sans fin de la planète les richesses désirées, elles ont développé leur logique de l' avoir selon un processus de croissance qui aboutit aujourd'hui à attribuer 80% des biens produits sur la Terre à 20% de la population. Nous commençons à le comprendre, cette fuite en avant conduit à la catastrophe écologique. La solidarité de fait, pressentie par les tribus isolées, doit être admise par la tribu planète: " le temps du monde fini commence." Le communisme, au sens du partage des ressources, mise en commun entre l'ensemble des Terriens, est une urgente nécessité. Mais il y a plus fondamental. Un Homo se construit, grâce aux " nourritures terrestres " qui lui sont fournies. Un Homo Sapiens se construit, grâce a ses échanges avec les autres. Le paradoxe humain n'est pas d'être doté de telle ou telle étrange caractéristique, toutes ne sont que le produit des mutations survenues au cours de son évolution. Le paradoxe est de se savoir " être " et devenir; de se savoir mortel. Cette conscience est un défi à notre compréhension; elle est aussi une invitation à une pratique d'humanité. Une issue possible est de constater que le pouvoir de faire émerger cette pratique n'appartient pas individuellement à chaque être humain. Il est l'héritage et l'apanage de la collectivité humaine. Ce qu'aucun homme ne sait faire seul, ce dont est incapable une foule accumulée, cette collectivité, faite d'humains en solidarité, de peuples en fraternité, en est capable. Quel autre sens donner à la vie sociale, que le tissage de liens entre tous, pour que chacun se sente exister dans le regard des autres; qu'il y nourrisse ses espoirs, ses joies, ses projets, sa raison de vivre debout ? Cette mise en commun suppose une société où rivalité et compétition animales laissent place à la pratique d'humanité, c'est-à-dire au dialogue, au " risque " de s'affronter pour se comprendre et s'enrichir mutuellement. Cette pratique est, certes, le chemin le plus difficile. C'est grâce à elle que le rire éclate encore au plus profond des ténèbres; grâce à elle que ni l'enfant, ni le vieillard ne renonceront jamais à l'idée du bonheur. Etre front à front, intelligence face à intelligence et non force contre force, c'est voir disparaître la compétition au profit de l'émulation " commune ". Construire le " communisme ", c'est choisir, pour raison d'être, une telle société humaine.

 


1. Source: Internet Society, mai 1995.

2. La loi finale, Digital Telephony Act, autorise l'encryptage sur les réseau analogiques type Internet, mais rend possible les " écoutes " des réseaux numériques.

3. Le rapport Bangemann sur les autoroutes européennes de l'information auprès de la Commission européenne et le rapport américain sur la National Information Infrastructure ne font qu'entériner les choix opérés par les poids lourds de l'industrie des télécommunications.

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